Nous sommes tous des voyeurs, que l’on soit amateur de cinéma d’horreur-tasse-de-thé-en-main ou férus-cannibales-amoureux-de-viande-rouge. La fascination du pire est commune à tous, celle de l’horreur aussi, la seule différence entre nous, les spectateurs, est la façon de l’intégrer et d’y réagir. Le cinéma d’horreur crée une réponse, activée par le stimulus qu’est le film. Même une mauvaise production peut déclencher chez vous un sentiment de peur, il suffit d’un jumpscare très efficace, ou d’une scène bien gore pour que cela fonctionne. Depuis les débuts du cinéma, la monstration de l’horreur à l’écran a énormément évolué, se nourrissant de plus en plus de nos médias et de leur façon de communiquer l’information. Le public que le film d’horreur1/genre touche, les combats qu’il mène, génèrent fréquemment un point commun entre tous ses amateurs : la fascination de la douleur, de l’horreur, de l’angoisse et du malsain. Autrement dit, l’incroyable pouvoir de la catharsis est en marche.

 

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« Depuis HG Wells, Arthur Clarke et Ray Bradbury, ils ont tous essayé d’inventer des machines terrifiantes, mais cela est très dur à accomplir. Je ne pense pas qu’il y ait quelque chose de plus effrayant qu’une caméra, une caméra en train de filmer, en train de vous regarder. » — Michael Powell

 

De la naissance du snuff movie à son adolescence perturbée.

Le cinéma d’exploitation est donc la formule habituelle pour désigner tout un pan du cinéma à petit budget, avec une production rapide et à but sensationnaliste. Un genre précis de ce cinéma, appelé snuff ou snuff movies, est particulièrement intéressant, que ce soit par sa signification dans la société ou même par son impact réel dans le cinéma.

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Tesis, réalisé par Alejandro Amenábar (1996)

Un snuff movie est un film dans lequel on trouve de vrais meurtres avec de véritables personnes, tourné dans le seul but d’être exploité financièrement.

Voilà pour la définition basique. Cependant, le snuff c’est aussi beaucoup d’autres choses, la signification du mot a énormément évolué dans le temps. On a souvent parlé de la « légende » du snuff movie, et cela pour une raison simple : beaucoup de films étaient des faux, des magouilles. D’ailleurs, les « classiques » du genre sont des films tout ce qu’il y a de plus « normaux », enfin, si l’on omet le côté traumatisant, dérangeant, horrible et tordu. Les vrais snuff et les faux se mêlent donc les uns aux autres, s’illustrant chacun de différentes sortes : cannibal films (mouvement essentiellement italien du cinéma d’exploitation), mondo (pseudo-documentaire voyeuriste), happy slapping (qui consiste à filmer une agression avec son smartphone), torture porn, Rape and Revenge  (« viol et vengeance ») et bien d’autres joyeusetés. La liste des sous-genres du sous-genre est longue. En 1976, les ennuis commencent et le premier véritable scandale du snuff movie est créé autour de The Slaughter de Michael et Roberta Findlay.

Pourquoi, en 2014, le snuff continue-t-il de faire fantasmer les gens ? Le buzz d’un projet comme The Green Inferno d’Eli Roth, un hommage au classique Cannibal Holocaust, soulève plusieurs questionnements : le genre du snuff a-t-il encore une signification au XXIe siècle, et si oui, laquelle ? Pourquoi la demande est-elle croissante ? En quoi les évolutions de nos sociétés ont-elles fait changer la nature de la demande ?

Le phénomène Cannibal Holocaust

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« Quel film ! La seconde partie est un chef-d’œuvre de réalisme cinématographique. Tout semble tellement réel, je pense que tu vas avoir des problèmes avec le monde entier », écrivait Sergio Leone à Deotado, le réalisateur du film Cannibal Holocaust 

Et effectivement, le réalisateur italien ne se trompait pas. Le film sorti en 1980 est une œuvre marquante à bien des égards. Pour ce qui est de l’intrigue de la fiction, elle se déroule au cœur de la forêt amazonienne où une équipe de secours est à la recherche de quatre reporters portés disparus. Parallèlement, dans la réalité palpable, toutes les rumeurs possibles et imaginables ont tourné au sujet du film : acteurs tués devant la caméra, 6 meurtres d’animaux (qui se sont avérés réels), disparition des acteurs suite à la sortie du film. Ce phénomène du ouï-dire à tendances macabres est allé tellement loin que Deotado, le réalisateur, a finalement été poursuivi par la justice, accusé de toutes les choses horribles que l’on pouvait contempler tranquillement dans son film. Contraint et forcé, il finira par prouver que sa production était fabriquée de A à Z (notamment la scène de l’actrice empalée qu’il devra recréer dans la salle de procès). Cette année-là, Cannibal Holocaust donne ses racines à la culture du snuff, ouvertement trash, sale, choquant et réaliste. Mais par-dessus tout, le film a donné au snuff movie sa principale et simple caractéristique : le doute.

Cannibal Holocaust  c’est donc le buzz avant même l’existence du buzz. Le réalisateur avait pris le soin de caster des acteurs inconnus, ajoutant à leur contrat une petite close, innocente, mais déterminante, leur interdisant toutes activités cinématographiques ou apparitions pendant une année complète après la sortie du film (ils se retrouveront finalement à la télévision italienne pour prouver qu’ils n’avaient effectivement pas été dévorés). Cerise sur le gâteau, Deotado avait suggéré que les rushs avaient été engloutis par les cannibales. Nabilla, reine du buzz contemporain, petite joueuse à côté. Interdit dans une soixantaine de pays, classé X, coupé, le film qui voulait dénoncer la violence au travers des médias a fini par être lui-même victime de sa dénonciation (ou bénéficiaire).

Quoi que chacun pense de Cannibal Holocaust : trop réaliste, trop violent (mauvais ?), il donne naissance à un genre du cinéma. Bien sûr, aujourd’hui, Cannibal Holocaust ne choque plus grand monde. Et si par ailleurs, sa forme documentaire, son réalisme qui fleure bon le naturalisme et sa volonté provocatrice éveillent en vous le souvenir de beaucoup d’autres productions, rien de plus normal : vous voilà maintenant familiers avec le papa du Projet Blair Witch (qui sortira dix-neuf ans plus tard).

Ma sorcière bien-aimée

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La révolution d’un film comme Le Projet Blair Witchn’est pas tant dans son format que dans sa méthode de diffusion. Aujourd’hui, l’utilisation d’internet nous paraît tout à fait commune, nombreux sont les films qui sont passés par là2. Cependant, en 1999, cette méthode de diffusion avait quelque chose de révolutionnaire. Des informations et des rumeurs étaient lancées sur le Net suggérant que tout était véridique et authentique (Eduardo Sanchez avait même créé un site pour l’occasion). Pour plus de réalisme, les acteurs n’eurent que très peu d’informations sur leur rôle et furent munis seulement de deux caméras. Ce qui nous intéresse véritablement ici ce sont donc les outils et les biais marketing exploités, très similaires à ceux de Cannibal Holocaust à son époque, anticipant toutes les formes virales actuelles.

J’étais le seul à avoir une expérience dans la création de sites web, je n’avais pas de petite amie à l’époque donc j’avais beaucoup de temps disponible. Nous avions créé toute cette mythologie et j’ai seulement continué à la travailler et la construire avec plus de détails. Très franchement, pour nous c’était surtout le truc de créer un tout nouveau biais marketing pour les films. Les gens sont sur le Net à se questionner sur ce film, alors quelles autres solutions avons-nous pour leur répondre ? , déclarait le réalisateur en 1999.

L’art viral s’est donc transformé et perfectionné. Il n’anime plus le spectateur comme autrefois, aujourd’hui il le nourrit comme une otarie à qui on fait faire des numéros, jusqu’à l’attente de la prochaine sardine en récompense. La culture du « Et si c’était vrai ? » a fini par être généralisée à tout et n’importe quoi, pour notre plus grand malheur.

 

Fascination morbide : du vrai-faux snuff movie à la génération YouTube

Quoi qu’il en soit, cela reste gentillet. Vous savez : Le Projet Blairwitch, Wolverine, Coverfield et les autres. Pourtant, cette communication virale aux origines snuffiennes en fait certainement de ce genre l’allégorie parfaite de notre génération médiatique et virtuelle. Le format du snuff se nourrit essentiellement de notre voyeurisme, tout est dans l’immédiateté de l’image, acheté au prix d’une qualité esthétique médiocre (on peut très facilement faire un parallèle avec la télé-réalité aussi appelée télé-poubelle, le choix des mots semble ici prendre une tout autre signification). La suprématie de l’information crue, de l’événement,  de l’acte montré sans réflexion et aux dépens des valeurs, offre à certains cinéastes le plaisir de jouer avec le recul offert par la fiction comme excuse d’acceptation. Seulement, paradoxalement, le snuff (le vrai), ce n’est pas la fiction, le snuff à l’origine, c’est le réel. Tristement, alors qu’à ses débuts il n’était qu’un tour de passe-passe, le snuff movie a finalement retrouvé sa première signification à l’aube du XXIe siècle : la réalité filmée et sans artifice de l’horreur quotidienne et humaine.

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Le film d’horreur est très souvent un film politique, métaphorique. Dans l’histoire du cinéma, les créatures difformes que l’on voyait à l’écran étaient généralement la représentation de menaces bien réelles : les nazis, les communistes, etc. Ou de façon plus actuelle : les terroristes, l’argent, le capitalisme tentaculaire. La grande différence chez le spectateur lorsqu’il regarde un film d’horreur fictif et un snuff repose sur une chose : le recul qu’il prend sur les images. La fascination du pire a les mêmes origines que ce voyeurisme malsain, mais se manifeste tout à fait différemment. Regarder une fiction amène à se poser la question du « Et si c’était vrai ? », le snuff (réel) en est l’affirmation et la confirmation. Notre voyeurisme contemporain désaxe les névroses vers la contemplation de l’abomination, à un tel point que l’on s’interroge sur nos intentions à l’égard même des fictions. L’important n’est plus que les faits soient vérifiés ou non. Et au fond, ce qui gène le plus dans le snuff movie est qu’il ne s’agit pas simplement d’une atrocité, mais d’une atrocité filmée : ce qui implique un caméraman, voire un réalisateur en plus, stoïque, impassible, là pour capturer l’image (et vous nourrir avec, bien que vous trouviez cela complètement répugnant).

Toute cette réflexion nous ramène à la condition du spectateur devant un film d’horreur, qu’il soit réaliste ou non. L’important est : la possibilité de. Aujourd’hui, à l’ère du média et de l’internet, on se fiche de douter, on veut du vrai, du réel, et quelques exemples récents de faits divers rattachés au snuff en sont la preuve 4. Ce qui permet à de telles horreurs d’exister ne va pas bien loin, il subsiste une demande. Souvent, ces vidéos se targuent d’un beau hashtag-croisillon-mot-dièse-NSFW et peuvent très facilement se retrouver sur votre TL. Et la relation d’amour-rejet pour ces faits divers a commencé il y a bien longtemps. Déjà en 1888, on trouvait des photos des victimes de Jack L’Éventreur dans la presse. Depuis, la modernisation de notre société et l’habitude de consommation plus rapide, les médias sont devenus beaucoup plus présents, envahissants, et ont finalement réussi à redessiner notre paysage visuel. On vit un foundfootage permanent et l’indifférence est de rigueur.

 

Abre los ojos

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Alors que nous sommes noyés dans tant d’images morbides, sales, sanglantes, sexuelles et outrancières, peut-on encore au cinéma prétendre berner un quelconque spectateur hermétique, celui qui a déjà tout vu ? Le film d’horreur repose sur différentes réactions : dégoût, fascination, répulsion, etc. Si tout cela ne fonctionne plus, car finalement ridiculisé au nom de la culture moderne du snuff, que lui reste-t-il ?

Bien au-delà d’une question purement cinéphilique, remettant en cause l’objet même de l’horreur au cinéma dans un tel contexte, l’interrogation que pose réellement le snuff movie à l’heure du numérique n’est même plus de savoir si des psychopathes se filment en train de tuer des personnes, torturer un animal ou autres, mais celle des conséquences de l’image vue sur le spectateur. Au final, berner le spectateur au cinéma n’est pas pertinent tant il est devenu imperméable aux effets de l’horreur, ou du moins s’imperméabilise au fil des années par l’orgie d’images ingérées. On se demande alors : en 2014, sommes-nous passés à l’acceptation pure et simple de la contemplation de l’horreur ?


L’emploi de la formule cinéma de genre ou d’horreur est d’ailleurs, en ce sens, à la fois réducteur et significatif. Si, pour beaucoup, et depuis bien longtemps, ce type de films est considéré comme la sous-culture du cinéma, c’est parce que sa position au sein même de ce monde pailleté est délicate. L’histoire du film d’horreur se rapproche énormément de celle du film porno : censure, controverse, dérangeante, fascinante. Tous deux sont nés en même temps que le cinéma, même si à ses débuts le porno était distribué sous le manteau. Le film d’horreur était finalement plus « accessible » ; bien que dans les années 70, la frontière entre horreur et porno se soit faite plus mince (on notera des noms comme ceux de Fulci ou même Craven, qui flirtent tous deux avec une strate très sexuelle du cinéma d’horreur).

En 2008, c’est le film Cloverfield qui avait fait l’objet d’un marketing dit viral, de même pour Snakes on a PlaneForgetting Sarah MarshallThe Dark Knight, mais aussi PrometheusWolverine ou même Pacific Rim le dernier film de Guillermo Del Toro.

Roger Ebert disait dans sa critique sur le film que les « films d’horreur qui puisent dans nos peurs instinctives profondément ancrées vont chercher dans un endroit plus profond qu’un film contenant des menaces plus sophistiquées. Un méchant ce n’est qu’un acteur, mais un requin, c’est plus qu’un requin ». Il avait même classé le film dans sa liste des dix films les plus influents du 20e siècle.

Quelques exemples :


À consulter aussi :