Si de nombreuses peintures religieuses ont pour intention de représenter la moralité, la piété et la chasteté, on connaît beaucoup moins le caractère sexuel et scandaleux dont elles sont parfois les représentantes. Ce fut ainsi le cas pour Fra Filippo Lippi (1406-1469), peintre italien de la Première Renaissance, né à Florence. Particulièrement reconnu aujourd’hui pour avoir été le maître de Boticelli1, on ignore parfois que derrière ces nombreuses peintures de Vierges se cache un moine libidineux, accusé d’avoir détourné une nonne du « droit chemin ».

 

L’art divin au service du désir charnel

Filippo Lippi prononce ses voeux à l’âge de 15 ans, et commence au même moment sa carrière d’artiste. Il officie en tant que peintre dans le couvent où il grandit. Élève de Masaccio, il finira plus tard la décoration de la chapelle Brancacci de l’église Santa Maria del Carmine, qui fut interrompue à la mort de son maître. Il obtint la commande après que Léonard de Vinci, Domenico Ghislandaio et Piero del Pollaiolo se soient désistés.

L'adoration dans la forêt (v. 1460). Tempera sur bois, 127 × 116 cm, Staatliche Museen, Berlin. (détail)

L’adoration dans la forêt (v. 1460). Tempera sur bois, 127 × 116 cm, Staatliche Museen, Berlin. (détail)

C’est à l’âge de 25 ans que la vie du peintre semble prendre un tournant. En 1431, il quitte le monastère pour une vie jugée « dissolue ». Le peintre sera cependant au service de la famille Medicis en 1438 et arrivera à faire oublier sa vie considérée comme trop libertine auprès des autorités religieuses. Néanmoins, Filippo Lippi ne compte pas pour autant rentrer dans les rangs. Si aucune preuve de son train de vie ne subsiste aujourd’hui, il nous reste malgré tout  l’unique écrit de Giorgio Vasari pour tout témoignage. Publié dans son recueil biographique sur les vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, Vasari s’exprime ainsi au sujet du peintre :

« Fra Filippo était tellement libidineux qu’il pouvait tout faire pour le simple plaisir d’une femme, et s’il ne pouvait s’acheter ce qu’il voulait, il exorcisait sa passion en faisant son portrait et en tentant de se raisonner. Son désir était si violent qu’il empiétait sur son travail et l’empêchait de se concentrer. Lorsqu’il travaillait pour Cosme de Medicis, ce dernier l’enfermait pour qu’il ne s’échappe pas. Après avoir été reclus pendant quelques jours, les instincts passionnels de Filippo l’ont poussé à attraper une paire de ciseaux, couper les draps de son lit pour en faire une corde, et s’échapper par la fenêtre pour aller poursuivre ces désirs2. »

Il est ainsi fort probable que la plupart de ses modèles représentés sur les toiles soient des prostitués, et que derrière ces peintures religieuses se cachent en vérité les fantasmes de son auteur. Filippo Lippi se servait de l’art divin pour y expier ses désirs les plus charnels. Ainsi, ses nombreuses peintures qui servirent (et servent encore) de décoration aux édifices religieux n’étaient que le fruit des aspirations libidineuses de son peintre.

L'Annonciation (v. 1443), détail

L’Annonciation (v. 1443), détail

La sanctification par l’Art

Néanmoins, le peintre reviendra à la vie monacale en 1456, lorsqu’il est élu chapelain du couvent Sainte Marguerite à Patro. C’est dans ce couvent qu’il fera la rencontre de Lucrezia Buti, une nonne âgée de 26 ans. Alors que celle-ci tombe enceinte, les deux tourtereaux décident de s’enfuir face au scandale. Cosme de Medicis interviendra favorablement auprès du pape Pie II pour les faire gracier et relever de leurs voeux. Le couple se maria peu de temps après, et mit au monde Filippino Lippi, devenu plus tard, à l’image de son père, un peintre renommé.

On sait peu de choses sur cette femme qui devint la compagne de Filippo Lippi, si ce n’est qu’elle était fille d’un marchand de soieries florentin. Mais l’artiste peintre l’immortalisa continuellement dans ces peintures suite à leur rencontre. Comme une ultime transgression, Filippo Lippi donnera aux traits de ses nombreuses Vierges ceux de sa femme, celle-là même qui fut condamnée par l’Église catholique pour sa conduite immorale. Filippo Lippi fit ainsi sienne cette célèbre citation que l’on attribut à son protecteur, Cosme de Medicis :

« Si un artiste a véritablement du talent et quelque vice, même laid et que la morale réprouve, son talent cachera ce dernier3. »

C’est donc la rédemption de sa femme, mais aussi la sienne, que Filippo Lippi peint à travers ses thèmes religieux.  La Vierge à l’enfant et deux anges (1465) en est la confirmation. La Vierge est ici représentée par sa femme, mais si l’on pourrait croire que l’enfant qu’elle tient dans ses bras est celui de Filippo, certains autoportraits du peintre laissent penser que Lippi a donné ses propres traits à l’image de l’enfant Jésus.

Vierge à l'enfant et deux anges (1465). Tempera sur bois, 95 × 62 cm, Galerie des Offices, Florence. (détail)

Vierge à l’enfant et deux anges (1465). Tempera sur bois, 95 × 62 cm, Galerie des Offices, Florence. (détail)

On parle souvent « d’élégance laïque » pour décrire les peintures religieuses de Filippo Lippi, assumant ainsi que ce dernier n’avait pas la foi à la vue de la vie jugée immorale qu’il vécut. S’il nous est impossible d’avérer ces déclarations, de tels raccourcis ne peuvent être faits qu’à travers le prisme de la religion. Bien des années plus tard, Hegel établira sa théorie sur l’art divin et déclarera ainsi :

« L’art révèle le Divin, les intérêts les plus élevés de l’homme, les vérités les plus fondamentales de l’Esprit4. »

Le mysticisme des peintures de Filippo Lippi est flagrant.  Mais si le peintre redonne une quelconque vertu à sa femme, ce n’est non pas à travers le spectre religieux, mais celui de sa passion artistique. Il donne ainsi à considérer l’art sans souci d’une certaine considération morale, mais d’un jugement purement esthétique et non divin.

 


Peintre les plus importants de la Renaissance italienne.
2 Giorgio Vasari. La Vie des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, Volume III, Actes Sud, Paris, ed. 2005 (1ère ed : 1550).
3 Phrase rapportée par Giorgio Vasari. Ibid.
4 Hegel, Esthétique, Tome 1,  1835.
Image à la Une :  Annonciation avec deux donateurs agenouillés (détail), v. 1440.