Si de nombreuses peintures religieuses ont pour intention de représenter la moralité, la piété et la chasteté, on connaît beaucoup moins le caractère sexuel et scandaleux dont elles sont parfois les représentantes. Ce fut ainsi le cas pour celles de Fra Filippo Lippi (1406-1469), peintre italien de la Première Renaissance, né à Florence. Particulièrement reconnu aujourd’hui pour avoir été le maître de Boticelli1, on ignore parfois que derrière ces nombreuses peintures de Vierges se cache un moine libidineux, accusé d’avoir détourné une nonne du « droit chemin ».

 

L’art divin au service du désir charnel

C’est âgé de 15 ans que Filippo Lippi prononce ses vœux. Au même moment, sa carrière d’artiste commence. Il officie en tant que peintre dans le couvent où il grandit. Selon Vasari, Filippo Lippo sera plus tard l’élève de Masaccio, dans le sens où il l’étudia exclusivement. Le peintre florentin est en effet chargé de la décoration de la chapelle Brancacci de l’église Santa Maria del Carmine où Filippo Lippi vient souvent pour observer le travail de celui qu’il admire. Masaccio meurt en 1443, empoisonné selon certain-e-s. Les travaux de la chapelle seront terminés bien plus tard par Filippino Lippi, fils de Filippo Lippi.

L'adoration dans la forêt (v. 1460). Tempera sur bois, 127 × 116 cm, Staatliche Museen, Berlin. (détail)

L’adoration dans la forêt, v. 1460, Staatliche Museen, détail, Berlin.

C’est à l’âge de 25 ans que la vie de Filippo Lippi semble prendre un tournant singulier. En 1431, il quitte le monastère pour une vie jugée « dissolue ». Le peintre se retrouve cependant au service de la famille Medicis en 1438 et arrive à faire oublier sa vie considérée comme trop libertine auprès des autorités religieuses. Néanmoins, Filippo Lippi ne compte pas pour autant rentrer dans les rangs. Si aucune preuve de son train de vie ne subsiste aujourd’hui, il nous reste malgré tout l’unique écrit de Giorgio Vasari comme témoignage. Publié dans son recueil biographique sur les vies des meilleur-e-s peintres, sculpteurs-rices et architectes, Vasari s’exprime ainsi au sujet du peintre :

Fra Filippo était tellement libidineux qu’il pouvait tout faire pour le simple plaisir d’une femme, et s’il ne pouvait s’acheter ce qu’il voulait, il exorcisait sa passion en faisant son portrait et en tentant de se raisonner. Son désir était si violent qu’il empiétait sur son travail et l’empêchait de se concentrer. Lorsqu’il travaillait pour Cosme de Medicis, ce dernier l’enfermait pour qu’il ne s’échappe pas. Après avoir été reclus pendant quelques jours, les instincts passionnels de Filippo l’ont poussé à attraper une paire de ciseaux, couper les draps de son lit pour en faire une corde, et s’échapper par la fenêtre pour aller poursuivre ces désirs2.

Il est ainsi fort probable que la plupart des modèles représentés sur les toiles de Lippi soient des prostituées, et que derrière ces peintures religieuses se cachent en vérité les fantasmes de leur auteur. Filippo Lippi se servait de l’art divin pour y expier ses désirs les plus charnels. Ainsi, nombre de ses peintures, celles-là mêmes qui servaient (et servent encore) de décoration aux édifices religieux n’étaient que le fruit des aspirations libidineuses de leur créateur.

L'Annonciation (v. 1443), détail

L’Annonciation, par Fra Filippo Lippi, v. 1443, détail.

 

La sanctification par l’art

Lippi retourne néanmoins à la vie monacale en 1456, lorsqu’il est élu chapelain du couvent Sainte Marguerite à Patro. C’est dans ce couvent qu’il fait la rencontre de Lucrezia Buti, une nonne âgée de 26 ans. Quand ils réalisent que cette dernière est enceinte, les deux tourtereaux décident de s’enfuir face au scandale. Grâce à l’aide de Cosme de Medicis, qui intervient favorablement auprès du pape Pie II pour les faire gracier et les relever de leurs vœux, le couple peut se marier et se réjouir de la naissance de leur fils, Filippino Lippi. Ce dernier deviendra plus tard, à l’image de son père, un peintre renommé.

On sait peu de choses sur Lucrezia Buti, si ce n’est qu’elle était fille d’un marchand de soieries florentin. Mais l’artiste peintre a pris un soin tout particulier à l’immortaliser continuellement dans ces toiles suite à leur rencontre. Comme une ultime transgression, Filippo Lippi a donné aux traits de ses nombreuses Vierges ceux de sa femme, laquelle a été condamnée par l’Église catholique pour sa conduite immorale. Filippo Lippi s’est donc approprié cette célèbre citation que l’on attribue à son protecteur, Cosme de Medicis :

Si un artiste a véritablement du talent et quelque vice, même laid et que la morale réprouve, son talent cachera ce dernier3.

C’est donc la rédemption de sa femme, mais aussi la sienne, que Filippo Lippi peint à travers ses thèmes religieux.  La Vierge à l’enfant et deux anges (1465) en est la confirmation. La Vierge est ici représentée par son épouse. Si, au premier coup d’œil, on peut penser que le visage de l’enfant qu’elle tient dans ses bras est celui de Filippino, certains autoportraits du peintre suggèrent que Lippi a donné ses propres traits à l’image de l’Enfant Jésus.

Vierge à l'enfant et deux anges (1465). Tempera sur bois, 95 × 62 cm, Galerie des Offices, Florence. (détail)

Vierge à l’enfant et deux anges, 1465, Galerie des Offices, détail, Florence. 

On parle souvent « d’élégance laïque » pour décrire les peintures religieuses de Filippo Lippi, assumant ainsi que ce dernier n’avait pas la foi. Selon les préceptes d’alors, sa vie était jugée immorale. Bien sûr, il est impossible d’avérer certaines des déclarations avancées par Vasari. Elles constituent un mince témoignage à manipuler avec précaution. De nos jours, il demeure pourtant quelque chose de fascinant à l’existence de ce moine potentiellement transgressif, dont la vie ne peut être réduite à une courte biographie.

Bien des années après l’existence de Lippi, Hegel établit sa théorie sur l’art divin en ces termes :

L’art révèle le Divin, les intérêts les plus élevés de l’homme, les vérités les plus fondamentales de l’Esprit4.

Le mysticisme des peintures de Filippo Lippi est flagrant. Pourtant, si le peintre redonne une quelconque vertu à sa femme, voire à lui-même, ce n’est pas à travers le spectre religieux, mais celui de sa passion artistique. En regardant ses œuvres, il semble que ce soit bel et bien dans sa création que Lippi trouve du divin. Une sorte de spiritualité artistique dont il est le seul maître. Filippo Lippi nous pousse ainsi à envisager l’art sans souci d’une certaine considération morale. Il nous suggère de faire appel à un jugement davantage esthétique, émotionnel, plutôt qu’à un jugement divin.

 


Peintre les plus importants de la Renaissance italienne.
2 Giorgio Vasari. La Vie des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, Volume III, Actes Sud, Paris, ed. 2005 (1re ed : 1550).
3 Phrase rapportée par Giorgio Vasari. Ibid.
4 Hegel, Esthétique, Tome 1,  1835.
Image à la Une :  Annonciation avec deux donateurs agenouillés (détail), v. 1440.