Sorti en 1996, Pinkerton est un album compliqué à tous les niveaux. Seconde ponte et meilleur cru de Weezer (groupe rock surtout connu pour l’insupportable Island in the Sun), il flope dans les charts et se retrouve rapidement renié par son propre papa, Rivers Cuomo, qui n’assume pas bien longtemps d’avoir étalé aussi publiquement ses états d’âme et son romantisme à l’arrière-goût de gueule de bois pubère. Ce disque sera à l’origine de l’édifiante BD Pinkerton, une œuvre graphique des Québécois François Samson-Dunlop et Alexandre Fontaine Rousseau. 

           

Et il faut bien le reconnaître, si l’album Pinkerton est fréquemment cité comme précurseur du mouvement emo, ce n’est pas sans raison : écrit en pleine crise existentielle, il se présente comme le kaléidoscope d’un sentiment amoureux résolument dépressif, avec lequel il s’agit plus que jamais de ne pas badiner. En à peine plus d’une demi-heure, Cuomo s’écorche dans une remise en question à la vacuité délicieusement électrique, à rechercher le feu sacré dans le sexe impie, à fantasmer d’impossibles perfections, et à se complaire dans une automutilation dont seuls les acteurs les plus dévoués du rock des années 90 ont le secret. Presque 20 ans après sa sortie, Pinkerton a été réhabilité par son auteur comme par la critique, et a même fini par devenir culte. Avec le recul, l’évidence devient irréfutable : comme une poignée d’autres classiques, il a contribué, en s’en faisant le miroir et en lui renvoyant ses propres errances, à définir une génération qui se cherche, cette génération qu’on dit X.

nick-pinkerton

La dépression et les albums badants sont l’œuf et la poule de la culture populaire ; de la catharsis à l’autoapitoiement, il n’y a qu’un pas, et nous avons tous un jour ou l’autre été un serpent qui se mord la queue sans avoir pour autant à se faire enlever des côtes. De toutes les grandes périodes qui ont constitué l’histoire du rock, les années 90 sont de loin celles qui furent le plus portées sur l’introspection sans fard, et le son râpeux des guitares de la nébuleuse grunge porte les stigmates de la crucifixion perpétuelle d’une portée de musiciens qui, si elle n’était née maudite, se serait maudite elle-même afin d’avoir une bonne excuse pour porter des jeans troués. Deux auteurs québécois aux patronymes ternaires, François Samson-Dunlop et Alexandre Fontaine Rousseau, ont sorti en 2011 un beau petit roman graphique cristallisant tout ce merdier. Décidant que Pinkerton était le parangon de tout ce que le rock avait pu faire subir de pire aux amoureux indécis, ils mettent en scène deux potes — leurs avatars — cherchant à vaincre le malheur à travers une analyse méthodique des chansons de l’album de Weezer et des leçons qu’ils doivent en tirer pour améliorer leur quotidien et leurs relations avec les femmes. Assez judicieusement, ils ont choisi d’intituler leur BD Pinkerton. Les personnages de Pinkerton appartiennent à la même race que le protagoniste de Haute Fidélité (Nick Hornby) ou les drilles désœuvrées de Clerks (Kevin Smith) : ils prennent la culture pop trop au sérieux, et ce trait qui fait leur charme les conduit tout aussi inexorablement à leur perte.

John Cusack dans l'adaptation de High Fidelity par Stephen Frears (2000)

John Cusack dans l’adaptation de High Fidelity par Stephen Frears (2000)

Magnifiques dans la lose, ils sont du genre à mourir sur scène et à demander qu’on grave du Kurt Cobain sur leur pierre tombale. Et c’est justement dans le pince-sans-rire de leur attitude au rigorisme universitaire vis-à-vis d’œuvres populaires que les auteurs suscitent l’hilarité. Si le dessin est simple (et donc sain), la langue, elle, est riche et névrosée au possible ; fourmillant de références et de subtilités langagières, elle impose son rythme au lecteur. Appliquant ainsi une exigence toute littéraire à un format encore négligé, Pinkerton fond le fond et la forme en une poutine compacte, mais cohérente. Car, dans l’un de leurs plus beaux chapitres, Samson-Dunlop et Fontaine Rousseau dressent une ode à cette spécialité locale et à ses propriétés colmatantes sur les cœurs brisés. Extrait :

« Montréal ne propose qu’une réponse grandiose à ces moments de mélancolie nocturne. […] La poutine ! Aucune tristesse ne peut survivre à un tel assaut des sens. La sauce noie tous les problèmes ! Le fromage recouvre le doute ! La nostalgie se perd dans les frites ! Rien n’est à l’épreuve de ce plat ! »

Outre la musique et la rupture, on peut considérer que l’épanchement verbal, non content d’être la matière de Pinkerton, est aussi, en filigrane, un de ses thèmes principaux. Car au fond, si ces personnages parlent autant, multipliant la spécification de leurs analyses jusqu’à l’excès et exacerbant leur esprit de contradiction jusqu’à l’émousser, c’est avant tout pour combler leurs vides et flinguer des silences dans lesquels ils risqueraient de se noyer. Dans toute logorrhée geek, on peut déceler un fond de mélancolie, et celle de nos héros ne fait pas exception. Si leurs discussions tournent en surface autour de Weezer, de Vendredi 13, de la qualité des poutines ou de la sincérité des canards, elles exorcisent en réalité une solitude qui n’a rien d’épisodique, et permettent à leurs participants de trouver dans l’amitié un réconfort palliatif. Pour le dire simplement : même s’il ne parle que de gonzesses, Pinkerton est surtout une bromance de premier choix. Sans jamais être amer, il atteint entre la dérision et la sincérité un équilibre précieux, de ceux qu’on n’atteint que si on ne les cherche pas. Ce genre de choses est rare.

Capture d’écran 2014-04-18 à 13.15.35

On ne va pas se mentir : pour apprécier pleinement Pinkerton, il vaut mieux ne pas bien savoir quoi foutre de sa vie et savoir qui sont Lou Barlow, Thurston Moore ou J Mascis, sans quoi des perles comme « Pavement, c’est un peu la réponse de l’indie des années 90 au bouddhisme… Ce mythe tenace qu’en faisant preuve d’une nonchalance calculée, le slacker illuminé se détachera des tourments du monde matériel a mené plus d’un disciple de Stephen Malkmus à sa perte. » tomberont complètement à l’eau.

Dans son référencement forcené et son profond caractère générationnel, Pinkerton pêche forcément par une certaine forme d’élitisme ; néanmoins, l’élitisme du passionné, contrairement à celui du poseur, est de ceux qui se pardonnent, et devant la sincérité de la démarche, on ne peut que faire preuve d’indulgence. Durant l’espace de ces quelque cent cinquante pages, nous sommes de retour au cœur de la dernière décennie du XXe siècle, à danser sur place en regardant nos pieds et en secouant fièrement nos cheveux gras. À travers quelques CD triés sur le volet et de belles lectures illuminées, il nous reste de cette époque un goût certain pour la lamentation et la saturation spirituelle, avec au fond de nos tiroirs toutes ces compiles de rupture qu’on ni filera jamais à nos ex et que personne n’a jamais entendu, mais dont on se surprend à reconnaître la recette, finalement universelle :

Pinkerton

S’il y a une métamorale à tirer de la mise en regard des deux Pinkerton, c’est certainement que l’insatisfaction est un mal incurable dont il est plus ou moins possible d’atténuer la fatalité en reconnaissant son universalité. Si toutes les dépressions ne donnent pas de grandes œuvres, il existe suffisamment de grandes œuvres enfantées dans la dépression pour qu’on puisse se permettre de glorifier son existence. Au nom de tous les esthètes, souhaitons donc bien du malheur à nos artistes favoris.