Vadim, Duvivier, Godart, Autant-Lara, tous ces réalisateurs français n’ont fait qu’entrevoir la superficielle beauté de la créature cinématographique, Brigitte Bardot. Car d’elle, elle ne leur avait montré que des charmes fantasmagoriques et un joli sourire de façade. C’est devant la caméra d’Henri-Georges Clouzot, dans son film La Vérité (1960), qu’elle s’est finalement mise à nue, donnant à voir discrètement une indiscrète-vérité.

           

Pour beaucoup, BB ne fut qu’une icône stérile dont le seul talent était celui d’être belle et blonde. LA femme selon Roger Vadim qui créa le mythe en 1956 devait exciter les sens et pulvériser l’écran d’un simple battement de cils. Les spectateurs visés ? Masculins, bien sûr. Le public féminin voulait-il réellement s’identifier à elle ? Dans une société aussi patriarcale et puritaine que celle des années 40-50, BB ne pouvaient être les initiales que d’une pécheresse. Un blasphème cinématographique qui outrageait les bonnes moeurs des vieilles ménagères respectables. Mais, qui à contre-courant, soulevait un vent d’émancipation chez leurs enfants. Cet élan de jeunesse en mal de liberté, les réalisateurs de la Nouvelle Vague l’ont bien senti. Ils ont même contribué à le rendre plus vigoureux. Truffaut, Godart, Vadim, et les autres l’ont porté à l’écran au travers de personnages emblématiques, et forcément masculins. Car, c’est bien connu, le désir de liberté est intrinsèque à l’homme. La femme quant à elle se contente des restes. Elle espère vivre libre dans les limites de sa misérable condition, celle de se soumettre. À quoi ? À qui ? Les fidèles de Civitas vous donneront la réponse. Cette bande de réacs’ biberonnés à l’Ave Maria et nourris à l’hostie qui, malgré les années, continuent de crier au scandale dès que la France tente de faire un pas vers le progrès social. Certaines choses hélas ne changent pas… En 1960, Henri-George Clouzot dénonçait déjà dans « La Vérité » une société française attachée à des idéaux dogmatiques et liberticides.

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Onze ans après la parution du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir et huit avant Mai 68, Clouzot réalisait le film qui allait révéler Brigitte Bardot à elle-même. Dans La Vérité, c’est elle qui en quelque sorte se raconte. Elle joue Dominique Marceau, une jeune femme oisive de 22 ans, éperdument belle et furieuse de vivre, qui comparaît pour le meurtre de son amant, Gilbert Tellier (l’impassible Sami Frey). Le crime est passionnel, mais la Cour semble plus la juger pour s’être montrée légère. « Ce qui mimporte, cest la vérité humaine. Pour juger un amour, il faut être capable daimer. Est-ce de sa faute si elle est belle ? » s’indigne l’avocat de la Défense. Oui, Dominique Marceau a eu des amants, et ne s’en ai pas privée jusqu’au jour où elle est tombée amoureuse de Gilbert. Cet homme qui fut d’abord le prétendant de sa soeur Annie (Marie-José Nat), brune et « bien comme il faut », et qui s’est finalement amouraché de cette blonde sulfureuse au pouvoir de séduction inégalé. Il la désire, la pourchasse, sa jalousie le rend fou. Il espère Dominique dans son lit tandis qu’elle se trouve dans celui d’un autre. Elle le fuit, s’exalte des plaisirs de la vie, puis finit par lui céder. À partir de ce moment-là, elle est condamnée. Le jeu du chat et de la souris ne fait plus rire son prince, pour suivre les règles il la demande quand même en mariage, mais se dit vite que cette femme affriolante n’est pas celle que l’on présente à sa famille. Rincé, il préfère les charmes et le tempérament discrets de la douce Annie, laissant une Dominique désespérée et suicidaire. « Les gens mariés ont toujours lair malheureux », c’est elle qui l’avait dit pourtant. Avec La Vérité, Henri-Georges Clouzot y voit donc certainement l’opportunité d’attaquer une nouvelle fois le moralisme bourgeois qu’il n’a cessé d’exécrer dans l’ensemble de ses films, des pétainistes du Corbeau (1943) aux provinciaux des Diaboliques (1955).

Le réalisateur ne s’amuse pas non plus à filmer les errances nocturnes de BB., les coucheries monotones d’un sex-symbol qui affolent l’opinion. Au contraire, pour une fois le corps de Bardot n’est pas érotisé ni mis en valeur par des mouvements de caméra lascifs, il est rendu pathétique et froid. Devant le tribunal, c’est une femme en noir qui apparaît devant les jurés, un fantôme que la société tente de faire disparaître. Dominique Marceau n’est pas une nonne comme celle que l’on voit dès la première scène. Son crime est celui de ne pas avoir su réprimer ses passions, mais dévoiler ses atours, d’avoir crié quand il fallait étouffer sa rage de vivre dans ce Paris bohème et oisif. Pour ce crime, la voilà condamnée par un jury entièrement composé d’hommes. Leurs regards la scrutent, la dévisagent, et finissent par la dévorer. Clouzot au-delà d’être le metteur en scène de cette mascarade, se présente comme l’inquisiteur. Ce qu’il condamne ce ne sont pas les dérives de BB mais la façon dont cette femme est regardée, jugée par l’assemblée. Pour ces bourgeois, elle n’est qu’une putain, une Marie-couche-toi-là, une diabolique qui a tué le seul homme qui l’aimait. Et quel amour ! « Lamour cest de la conserve. Entre ta musique et ton plumard, j’étouffe ! … Je nexiste que dans ton lit », s’exclame un jour Dominique à Gilbert, égoïste carriériste.

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Dénonciation d’une société enfermée dans ses préjugés, La Vérité de Clouzot sonne comme un manifeste pour la jeunesse, son désir d’émancipation et de son droit à disposer d’elle-même. Appelé à témoigner, Michel ami de l’accusée demandera d’ailleurs à ce que Dominique « soit jugée par des jeunes », par tous ceux « qui ne croient plus à la morale hypocrite de leurs parents. » BB est donc morte, assassinée par les puritains tandis que Brigitte Bardot alias Dominique Marceau leur renvoie en pleine face l’insoutenable vérité : « Vous êtes là, déguisés, ridicules. Vous voulez juger, mais vous navez jamais vécu, jamais aimé. Cest pour cela que vous me détestez parce que vous êtes tous morts. Morts ! » À travers ce cri, Clouzot avait réussi l’exploit de redonner la parole et donc l’humanité à cette poupée de chair dont la voix aujourd’hui ne porte plus. Amen pour les bébés phoques.