Le cinéma d’horreur et la pornographie (lorsque l’on daigne considérer cette dernière dans la catégorie cinéma) pourraient bien être deux genres opposés. Malgré tout, on leur reconnaît généralement un point commun : leur complaisance dans la représentation de l’animalité. On pense ainsi au sadomasochisme et aux codes que les deux genres ont pu emprunter l’un à l’autre en termes de bestialité. Certains cinéastes (Jess Franco, Jean Rollin, Joe d’Amato, pour ne citer qu’eux) en ont d’ailleurs fait leur marque de fabrique. Et si, outre le fait de ne pas laisser indifférent, l’horreur et le porno se ressemblaient bien davantage ?

 
[Attention, cet article contient des images qui peuvent heurter la sensibilité de certain-e-s lecteurs-trices.]

Entre plaisir et terreur

Ce qui nous fait retourner dans les salles obscures, c’est la capacité du septième art à nous faire ressentir la moindre émotion et certains films y arrivent plus que d’autres. Linda Williams, professeur et théoricienne en cinéma, emploiera le terme de « body genre 1 » (littéralement : genre corporel) pour qualifier les films qui ont un impact direct sur le corps humain. C’est ainsi le cas pour la pornographie et le cinéma d’horreur (ainsi que le mélodrame, que nous avons exclu volontairement de cette analyse). Les films à caractère pornographique ont en effet pour but d’exciter sexuellement le spectateur, excitation qui s’exprime corporellement. De son côté, le film d’horreur cherche à susciter la peur chez son spectateur, en faisant sursauter, crier ou en donnant la chair de poule. À cela peuvent s’ajouter d’autres symptômes physiques, comme une accélération du rythme cardiaque, que l’on peut également retrouver dans le cinéma pornographique lors de l’excitation sexuelle. Le succès de ces films est de ce fait mesuré par les réactions qu’ils entraînent. Car telle est l’envie de l’audience : qu’elle regarde un film porno ou un film d’horreur, elle cherche à être excitée ou effrayée selon le cas et à en expérimenter les effets directement sur son corps. D’où parfois la tendance de ces deux genres à verser dans l’excessif pour faire ressentir à tout prix.

Certes, horreur et plaisir semblent être deux sentiments opposés. S’il paraît logique d’éprouver du plaisir en regardant un porno, il l’est beaucoup moins devant un film d’horreur. Et pourtant ! Si le genre qu’est le cinéma d’horreur plaît autant, c’est bien parce qu’une certaine forme de plaisir ressort de l’effroi. Comment peut-on donc parler de plaisir lorsqu’il s’agit de se confronter à la peur ?

Requiem pour un vampire (1971) de Jean Rollin

Requiem pour un vampire (1971) de Jean Rollin

Le cinéma est souvent vu comme une forme perverse de surveillance. La pornographie, filmant ainsi une activité perçue comme intime par notre société, touche en plein coeur du voyeurisme. Le succès du porn amateur, où des couples exposent leurs débats sexuels, en est la confirmation. Le cinéma d’horreur n’est pas en reste puisqu’il expose également à la vue de tous l’interdit en mettant en scène des pratiques meurtrières et violentes (là encore, les films d’horreur filmés façon amateur en sont la preuve). Mais quelque soit le genre cinématographique, le spectateur prend plaisir dans la contemplation de l’Autre, à pénétrer l’intimité des personnages fictifs et à les observer. Cette dimension de non-réalité est essentielle dans la jouissance que peuvent procurer les films d’horreur. Comme l’affirme Isabel Cristina Pinedo dans son essai Recreational terror: Women and the Pleasures of Horror Film Viewing : « la conviction qu’il n’y a aucune raison d’être effrayé transforme le stress en une sensation agréable ». En effet, qui n’a jamais essayé de se rassurer en se disant « ce n’est qu’un film » ?  L’auteure ajoute par ailleurs que rejeter cette impression de réalité permet de prendre le contrôle sur sa peur.

Beaucoup de psychanalystes se sont ainsi penchés sur la question pour comprendre le processus psychologique qui se cache derrière ce plaisir peu commun. Et quand il s’agit de mêler sexe et horreur, docteur Freud n’est jamais loin 3. La théorie du psychanalyste sur le refoulement et le monstre qui se cache en chacun de nous laisse voir le film d’horreur comme une catharsis qui exprimerait nos désirs les plus refoulés. Synonyme de nos rêves les plus fous, le cinéma d’horreur serait la projection de notre propre inconscient. Cette théorie sur une animalité inconsciente de l’être humain pourrait également trouver résonance dans le cinéma pornographique. Le film pornographique est l’expression de nos envies secrètes, de ce que l’on contient et chasse, car socialement inacceptable. Dans son essai La tentation pornographique: réflexions sur la visibilité de l’intime 4, Matthieu Duboit fait remarquer :

La pornographie ne s’intéresse finalement […] qu’à la chair désincarnée de toute subjectivité, de toute particularité, de toute signification autre que celle d’un désir impersonnel.

Il fait ainsi ressortir une particularité du cinéma pornographique : aucune émotion ne doit être traduite, seul doit subsister à l’écran le corps physique. L’acteur est ainsi dénué de tout ce qui fait de lui un être humain pour qu’il ne reste en définitive que son animalité.

Néanmoins, la thèse freudienne a depuis été réfutée, notamment par Andrew Tudor, professeur et théoricien en cinéma. Ce dernier explique ainsi dans son essai Why Horror? The Peculiar Pleasures: An Anatomy of Modern Horror 5 que si chaque individu se révélait être inconsciemment un monstre, certaines personnes ne seraient  pas en mesure de détester le genre qu’est le cinéma d’horreur. Michael Levine rejoindra les propos d’Andrew Tudor. Dans son essai A Fun Night Out: Horror and Other Pleasured of the Cinema 6, il note :

Les émotions comme la peur, l’horreur, le dégoût, etc. ne sont pas intrinsèquement déplaisantes. Dans certaines circonstances – pas seulement en regardant des films, mais dans la vie de tous les jours – elles peuvent être appréciées. La peur et même l’horreur peuvent être appréciées dans certaines activités sportives.

 

Le corps humain sous toutes les coutures

Une autre similitude entre les deux genres est la place qu’ils concèdent à la représentation du corps humain. Cette dernière est une composante essentielle du cinéma pornographique et d’horreur puisque le corps est le lieu de l’action : le meurtre comme l’acte sexuel doivent passer par la consommation de la chair. Dans son essai Le cinéma gore : une esthétique du sang 7, Philippe Rouyer fait une comparaison intéressante entre le cinéma gore et la pornographie, affirmant de ce fait que dans les deux genres notre enveloppe corporelle est réduite à l’état de viande. Dans un cas comme dans l’autre, horreur et porno déshumanisent le corps humain.

Dans le cinéma d’horreur, que ce soit dans la figuration du monstre ou de la victime, les personnages ne sont rien d’autre que de la chair. Le monstre est dépourvu de sentiments, à l’image d’un zombie, qui revenant à la vie ne cherche qu’une seule chose : nourrir un besoin viscéral. La victime, quant à elle, devra obligatoirement passer par le démembrement, la décapitation, la mutilation ou autre atrocité, afin de mieux révéler l’intérieur de son organisme. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que le maquilleur de la célèbre série Vendredi 13, Tom Savini, ait déclaré que dans le cinéma d’horreur «les acteurs sont juste des morceaux de viande».

Dans la pornographie, les acteurs ne sont pas des personnages, mais des corps en action. Seul compte le désir sexuel et son accomplissement. Il y a un refus du sentiment, d’où parfois l’absence de préliminaires. Matthieu Duboit déclare :

La pornographie doit […] tout mettre en oeuvre pour désincarner ces corps, c’est-à-dire leur retirer tout ce qu’ils ont de personnel ». Il va plus loin en ajoutant : « Tout ce qui pourrait rappeler les personnes et leur histoire, les situations et les sentiments, tout ce qui par conséquent appellerait une réflexion ou une interprétation est renversé au profit d’une surconcentration sexuelle et hédoniste.9

Dans les deux genres, le corps humain doit être filmé sous toutes les coutures, entraînant un certain culte de la perception. Tout doit être visible à l’écran : rien ne doit faire entrave à la vision des corps nus dans la pornographie, les vêtements ne doivent pas constituer un obstacle à l’image de la chair. Matthieu Duboit affirme par ailleurs que « les corps sont nus, mais [qu’] ils doivent être dénudés. La vue doit pouvoir se porter directement sur l’accouplement et les parties génitales, de sorte que la pilosité doit disparaître10 ». D’où l’absence totale de pilosité chez les acteurs.

Zombie (1979) de Lucio Fulci

Zombie (1979) de Lucio Fulci

Dans le cinéma d’horreur, le corps humain doit répandre ses entrailles et rendre ainsi visible à la vue de tous les mystères de son organisme. Si cela n’était pas le cas pendant de nombreuses années dans les films d’horreur, aujourd’hui c’est à qui répandra le plus de sang et de tripes. Linda Williams parle dans sa théorie du body genre d’une certaine excessivité dans la représentation du corps humain. Dans la pornographie, les corps surdéveloppés et l’immensité des organes génitaux se doivent d’être montrés. Dans le cinéma d’horreur, plus il y a de sang et d’entrailles, mieux c’est. Cette hypervisibilité passe également par la façon dont les corps sont filmés. Dans les deux genres, le gros plan prévaut : il faut montrer dans les moindres détails, on enchaîne les images imposantes des sexes ou des corps ensanglantés. La représentation du corps humain dans le cinéma pornographique et d’horreur est une composante essentielle puisqu’elle est ce qui nous permet d’éprouver des émotions. Les corps nus d’un film porno sont ce qui excitera sexuellement le spectateur, tandis que les corps ensanglantés des films d’horreur susciteront du dégoût et de l’effroi. Le corps humain est la matière première, l’épicentre des deux genres, celui qui invoque tantôt plaisir, tantôt effroi.

Néanmoins, cette analyse comparative exclut encore beaucoup d’autres similarités. Le réalisme en est une autre. Il est ainsi primordial dans la pornographie que l’éjaculation soit filmée, car elle signifie qu’il y a bien eu orgasme et donc affirme le caractère réaliste de l’acte sexuel. Même si les films peuvent faire preuve d’une certaine mise en scène, cette dernière reste rudimentaire. Le spectateur ne doit en effet jamais avoir l’impression que ce qui se déroule sous ses yeux est joué, car il pourrait y perdre tout plaisir. L’audience doit croire ce qu’elle voit. On pourrait dire la même chose du cinéma d’horreur, qui aujourd’hui, s’amuse sans cesse à jouer sur cette impression de réalité. Les films « basés sur des faits réels », filmés en caméra subjective ou façon documentaire en sont une preuve. Cet effort pour insuffler un semblant de réalité au scénario d’un film n’est pas le simple fait de ces deux genres, mais force est de constater que cette correspondance prend encore ici une résonance particulière.

On pourrait continuer ainsi pendant des heures notre comparaison du cinéma d’horreur et du porno. Cependant, ce qui est, reste et restera une de leurs grandes forces est cette capacité inimitable qu’ils ont à procurer du plaisir à leur audience. Que ce soit par la répulsion et la frayeur ou par l’excitation sexuelle, les spectateurs en redemandent encore et toujours. À croire qu’entre regarder un film porno et un film d’horreur, il n’y a finalement qu’un pas.

 


1 Williams, Linda. ‘Film Bodies: Gender, Genre, and Excess‘ in Film Quarterly, Vol. 44, No. 4. 1991, p. 2-13.
2 Pinedo, Isabel Cristina. Recreational terror: Women and the Pleasures of Horror Film Viewing, State University of New York Press, 1997.
3 Freud, Sigmund. Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1989.
4 Duboit, Matthieu. La tentation pornographique : réflexions sur la visibilité de l’intime, Ellipses, 2006.
5 Tudor, Andrew. ‘Why Horror? The Peculiar Pleasures: An Anatomy of Modern Horror’ in Mark Jancovich (ed.) The Horror Film Reader, Routledge, 2002, p. 47.
6 Levine, Michael. ‘A Fun Night Out: Horror and Other Pleasures of the Cinema’ in Steven Jay Schneider (ed.) Horror Film and Psychoanalysis, Cambridge University Press, 2004.
7 Rouyer, Philippe. Le cinéma gore: une esthétique du sang, Éditions du Cerf, Paris, 1997.
8 Entretien avec Maitland McDonagh, Mad Movies, n°36, juillet 1985.
9 Duboit, Mathieu. Op cit.
10 Ibid.
 
Photo à la Une : Miss Muerte (1969) de Jess Franco