Il n’y a pas de secrets mieux gardés que ceux enfouis dans les artères du temps. Lee Brown Coye est un illustrateur né à Syracuse (New York) en 1907. Mort en 1981, il laisse derrière lui de nombreux travaux, tous très importants pour l’illustration d’horreur et de fantastique. Son trait ne vous dit peut-être rien, mais la force de l’illustration est qu’elle n’a jamais de fin. D’inspiration en inspiration, sans le vouloir, vous avez certainement vu, imprégné, le temps d’un regard, l’univers si particulier de Lee Brown Coye.

 

Remontons à la source. Lee Brown Coye a tout d’abord été illustrateur dans les écoles de médecine lors de la Dépression. À ce moment-là, il se disperse entre illustrations pour enfants et illustrations médicales jusqu’au jour où, en 1944, il illustre une série de trois anthologies d’horreur pour Farrar & Rinehart, maison d’édition majeure entre 1929 et 1946. Il faut savoir que ces anthologies ont été éditées par August Derleth qui, pour les amoureux de Howard Phillips Lovecraft, n’a rien d’inconnu : grand ami de l’écrivain pendant des années, auteur lui-même, il a joué un rôle essentiel sur le succès de son ami. Après la mort de Lovecraft, il met tout en œuvre – en fondant la maison d’édition Arkham – pour donner à l’auteur, à titre posthume, la place qu’il mérite dans les Lettres. En 1939, le premier recueil est publié.

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Avec ce premier pas dans l’illustration d’horreur, Lee Brown Coye s’insère petit à petit dans ce que l’on pourrait identifier comme la page la plus importante de sa carrière. Il est alors contacté par Lamon Buchanon, directeur artistique du magazine Weird Tales, pour lequel il fait sa plus célèbre série d’illustrations, connue sous le nom de « Weirdisms ». Au-delà du simple dessin, l’illustrateur de médecine prend le dessus : chaque coup de crayon est comme un pas de plus dans l’étude précise et chirurgicale du macabre et de l’horreur.

« Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté ! »

Les Chants de Maldoror, Comte de Lautréamont

Les thématiques auxquelles touche Lee Brown Coye sont universelles. Il y a en chacun de nous une fascination plus ou moins saine pour l’horreur. Il en va de comportements tout à fait communs, comme se cacher le visage lors d’une scène ultra-gore au cinéma, tout en gardant les doigts bien écartés afin de ne pas en louper une miette, à une curiosité bien plus assumée, presque habituelle et quotidienne. Allons, allons, mes petits voyeurs, vous vous êtes tant gavés au gore gratuit et débile, qu’il ne vous coûtera pas grand-chose de l’intellectualiser un peu. La poésie de l’horreur réside en tout ce qu’elle a de vrai, quelque chose de presque trop pertinent pour être acceptable. Elle touche à cette frontière si mince entre réalité et fiction. Il vous suffirait d’un « Et si… » pour sentir le malaise vous envahir, et comprendre l’art de Lee Brown Coye.

 Weirdisms

En 1954, le New-Yorkais continue les illustrations avec tous types de supports et de techniques : métallurgie, photographie, huile, diorama (une technique qui consiste la plupart du temps à reconstituer une scène et son environnement sous forme de maquette ensuite mise sous verre, comme celui du Chenango Canal par Lee Brown Coye par exemple), sculpture sur bois, aquarelle, ou encore scratchboard (une technique qui se rapproche de la gravure, tout l’art résidant dans notre talent, plus ou moins grand, à faire apparaître un dessin sur la surface noire à l’aide d’une plume en fer ou d’un outil de coupe. Il existe aussi d’autres techniques à l’encre de Chine). Il est alors exposé au Withney et au Metropolitan Museum tout en continuant parallèlement à faire des dessins pour le magazine Fantastic dans les années 1960.

Par ailleurs, comme cela était expliqué précédemment, la notoriété du dessinateur est fortement liée à celle de HP Lovecraft, particulièrement importante pour la littérature fantastique et d’horreur. En effet, Lee Brown Coye réalise les couvertures de l’édition limitée de Three Tales of Horror (contenant les histoires “The Colour Out of Space”, “The Dunwich Horror” et “The Thing on the Doorstep”) éditée chez Arkham à 1 522 exemplaires. Les univers des deux artistes fusionnent parfaitement. Ici, la raison met en exergue une réalité torturée que l’on apparente à celle des fous. Un constat qui n’est pas sans rappeler les thématiques du film In the Mouth of Madness de John Carpenter sorti en 1994, très inspiré des travaux de Lovecraft. Souvenez-vous de cette réplique de Linda Styles à John Trent :

A reality is just what we tell each other it is. Sane and insane could easily switch places if the insane were to become the majority. You would find yourself locked in a padded cell, wondering what happened to the world.*.

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Par la suite, Lee Brown Coye fait de nombreuses illustrations pour le magazine Whispers, et gagne le World Fantasy Award à deux reprises dans la catégorie « Meilleur artiste ». Parmi les grands illustrateurs d’horreur dans la presse (comme Hannes Bok ou même Edd Cartier), à l’époque, Lee Brown Coye fut le seul dont le travail a pu être refusé. Ses travaux ne correspondaient pas aux attentes du marché grand public : trop réalistes dans l’horreur qu’ils dépeignaient, souffrant de leur violente vérité dérangeante (une sorte de rengaine pour la littérature, le cinéma et l’illustration d’horreur).

Les biographes de Lee Brown Coye mentionnent très souvent le leitmotiv des bâtons dans ses dessins. Celui-ci serait dû à une expérience personnelle qui se produisit en 1938. Alors qu’il retournait à North Pitcher (New York), où il passait ses vacances enfant, il fit une balade qui l’amena à s’enfoncer profondément dans les bois. Au cours de son périple, il tomba sur une vieille maison de ferme. Les barrières et les bâtons de bois y avaient été disposés perpendiculairement les uns aux autres tout autour de la propriété, et rien ne pouvait alors expliquer la disposition si particulière des bâtons. Lorsqu’il revint sur le lieu en 1963, il ne restait plus rien, ni le bâtiment ni les bâtons. Jamais Coye n’eut d’explication à ce phénomène et ses dessins sont le témoignage de ses questionnements, la mise en lumière d’un mystère qui le dépassait alors.

En 1977, Lee Brown Coye fait une violente attaque. Ses illustrations pour Death Stalks the Night de Hugh B. Cave sont alors interrompues. Il ne fut plus jamais le même après cela et se retrouva dans l’incapacité de travailler. Il meurt en 1981.

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Le dessin de Lee Brown Coye n’est pas sans rappeler celui de Junji Ito (dessinateur de manga japonais né en 1963). Grand Sensei dans le manga d’horreur, on retrouve chez Ito le même effroi propre et éthéré qui transpire dans chacun des dessins de Lee Brown Coye. Les thèmes se rejoignent aussi : l’exposition de la décrépitude, des corps torturés, vieillis, tordus, l’ombre menaçante coulant autour des personnages comme une longue traînée de cambouis. Les créatures ne sont pas monstrueuses, elles sont pour la plupart humaines, dégénérées et confondues avec l’animal qui sommeille en chaque homme. L’horreur est celle de l’insoutenable vérité, endormie dans des inconscients anesthésiés que seuls des esprits comme ceux de Lee Brown Coye ou Junji Ito peuvent retranscrire. L’horreur, comme le merveilleux, mérite que l’on se penche sur elle, voire que nous l’embrassions complètement. Renier l’art de Lee Brown Coye, c’est un peu renier une part de nous-mêmes. Il n’est pas nécessaire d’être un artiste alcoolique, fumeur, misanthrope et spleenétique pour comprendre et aimer cet art et cette littérature. Il suffit simplement d’ôter les œillères que l’on porte comme des branchies, de respirer un autre air, d’apprécier une autre vision que celle limitée par une culture mainstream qui se voudrait prépondérante. Prenez donc le temps de regarder un dessin de Lee Brown Coye, longuement.

 


*Une réalité n’existe que par ce qu’on a décidé ensemble de ce qu’elle était. Le sain et le malsain pourraient tout à fait échanger leur place si le malsain venait à conquérir la majorité. On se retrouverait enfermé dans une cellule… se demandant ce qui est arrivé au monde.

 

Un grand merci au fils de Lee Brown Coye, M. Robert Coye, pour sa coopération et sa gentillesse concernant les images et l’autorisation de reproduction.