Dans le cadre de notre série “Portrait(s)”, nous irons régulièrement à la rencontre de jeunes femmes qui n’hésitent pas à prendre des risques afin de réaliser leurs rêves. Le but est, à travers les expériences de l’ensemble de ces personnes, de poser un miroir sur notre génération de femmes : cosmopolites, intelligentes, fortes et féroces. Notre premier Portrait(s) est celui de Fanette Guilloud, une jeune photographe de 23 ans installée à Berlin. Lors d’une longue interview, elle nous parle de son travail, de sa génération et de sa passion pour la littérature et les arts.

 

Avant de parler de ton travail, on va parler de toi, Fanette. En quelques lieux, pourrais-tu retracer pour moi ton parcours, de ta naissance à aujourd’hui ?

Fanette Guilloud : N’ayant pas eu l’occasion de beaucoup voyager durant les 17 années passées dans mon village natal de Savoie, j’ai décidé en 2009 de partir étudier à Toulouse. Après un semestre d’histoire de l’art, j’ai été acceptée à l’ETPA (École de Photographie et de Game Design de Toulouse, ndlr). Puis en 2013, licence et prix du jury en poche, j’ai posé mes valises à Paris. Après quelques mois à bosser dans un grand studio photo parisien, des gens ont commencé à s’intéresser à mon travail photographique d’installation, réalisé pour mon dossier de licence. Après ça, j’ai eu l’opportunité de vivre à Berlin où j’ai déménagé en janvier 2014. J’y vis et travaille depuis.

 

Comment décide-t-on de devenir photographe ?

Très mal informée sur mon orientation au lycée, mais déjà sûre de n’avoir aucunement envie de m’enfermer dans une voie toute tracée, j’ai décidé de devenir « photographe ». Marrant avec le recul comme cette phrase a changé de sens les mois et les années passant. Sans vraiment savoir où cela me mènerait, j’avais soif de connaissance sur ce sujet et j’ai passé trois années à l’étudier. Bien sûr, aujourd’hui « Photographe » veut tout et rien dire à la fois. Après ces quelques années d’expérience, je me considère photographe, car j’ai apprivoisé les spécificités de la lumière, j’en ai compris le sens et je travaille en harmonie avec. Ce sont des connaissances que je continue d’approfondir, mais dont les bases me donnent les moyens de créer mon propre métier pour avancer dans mon travail de façon globale.

 

As-tu vu le documentaire À la recherche de Vivian Maier ?  

Oui !

Comment, rétrospectivement, ressent-on le travail de cette femme de l’ombre ? Elle qui n’a jamais montré ses photographies à l’heure où, aujourd’hui, tout le monde se prétend photographe avec un filtre Instagram. Qu’est-ce que cela dit selon toi sur ton métier ?

Mary Ellen Mark dans le documentaire dit : « I think people would have loved her work .» Cette phrase est la base d’une réflexion très complexe sur la relation entre l’artiste et la reconnaissance du public, qui a aussi beaucoup évolué jusqu’à aujourd’hui. De nos jours, le numérique et les réseaux types Instagram ont transformé des milliers de gens intéressés par la photographie en photographes amateurs à la poursuite de likes. J’arrive à comprendre l’attrait que peut exercer l’immédiateté de la validation d’un système comme celui-ci, mais c’est loin d’être ce qui définit un travail photographique selon moi. Le travail de Vivian Maier en est un bel exemple dans la mesure où demeurer anonyme n’a rien changé à sa prolifique (et fantastique) production photographique. Je pense que la frontière est ténue, mais néanmoins toujours présente entre photographes amateurs et professionnels.

 

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Géométrie de l’Impossible, 2013, France © Fanette G.

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Géométrie de l’Impossible, 2013, France © Fanette G.

 

Que penses-tu du statut de l’artiste aujourd’hui ?

J’ai l’impression que le monde artistique est divisé en deux. Naviguant entre reconnaissance et anonymat, je me plains de voir de vrais artistes incapables d’en vivre par manque de bonnes relations. J’ai gagné ma notoriété – toute relative – grâce à un médium que je considère neutre : Internet. Un site a aimé mon travail, un autre l’a repris, un client, une agence, un magazine… Une galerie est tombée dessus et m’a contactée ! C’est à ce moment-là que le virtuel a débouché sur du concret. Je pense que cette forme de jugement sur le « talent brut » a quelque chose d’authentique, de vrai, et c’est peut-être ce qu’il manque au monde de l’art. Même si les deux sont intrinsèquement liés, j’aimerais qu’encore plus de galeries s’ouvrent à des artistes par ce biais, car aujourd’hui beaucoup de gens très talentueux n’ont aucune opportunité de se faire connaître. C’est dans ce but que nous avons créé, sept autres photographes sortis de ma promotion et moi, un collectif qui s’enrichit des différents regards qui le composent. C’est une véritable force dans un milieu fermé et complexe.

 

 Que penses-tu du regard des gens sur l’art ? Es-tu partisane du « c’était mieux avant » ?

La façon dont les gens répondent à l’art m’a toujours fascinée. La réaction des individus face à une oeuvre est souvent aussi intéressante que l’art en lui-même. Lorsque je réalise une installation sans avoir été formellement présentée, me faufiler parmi les gens qui passent, observer leur ressenti en direct, pour moi, ça a quelque chose d’exaltant. Concernant le « c’était mieux avant », j’aime au contraire l’idée qu’on s’éloigne d’une conception assez poussiéreuse de l’art dans les musées. Installations, performances dans des lieux insolites, possibilité d’exposer ou d’investir à peu près n’importe quel endroit de l’église à l’hôtel, c’est cela qui rend l’art plus accessible aujourd’hui.

 

Perec écrivait que « l’indifférence dissout le langage, brouille les signes ». Aujourd’hui, dans une société où tout va plus vite et où les gens passent devant les œuvres d’art comme devant une publicité dans les couloirs du métro, quel est ton ressenti ?

Je reste assez optimiste concernant l’art et la façon dont les gens l’abordent. Tant qu’il y aura une heure de queue devant le Grand Palais pour une rétrospective, il ne faudra pas s’inquiéter. Bien que les gens soient soumis quotidiennement à un nombre incalculable d’images, j’ai l’espoir que cela serve à aiguiser leur sens critique plutôt qu’à les abrutir.

 

Si tu devais définir ton travail d’artiste, que dirais-tu ? Faut-il d’ailleurs le mettre dans des cases ?

Il est compliqué de mettre mon travail dans une case, car il est mouvant. Mais je peux par contre le cerner, je sais quelle direction il prend. Le rythme est soutenu, sans horaires ni jours fériés : recherches, réalisation, prises de vue, déplacements, postproduction, codage, discussions avec les clients, direction artistique… C’est loin d’être conventionnel, mais je construis mon propre métier sans pouvoir le définir totalement. Bien sûr, la partie recherche/réalisation/prise de vue reste le principal, mais cela doit représenter 20% de mon temps de travail au total.

 

Si je te dis « anamorphose », quels noms te viennent immédiatement à l’esprit ?

Georges Rousse forcément, pour qui j’ai un grand respect, mais aussi des noms associés à mon travail sur ce type d’installations comme Escher ou Reutersvärd pour leur immense travail sur les formes impossibles, sujet de ma première série.

 

Comment t’organises-tu dans ton travail, quelle démarche suis-tu ? Quel matériel utilises-tu ?

 Habituellement lorsqu’on me commande une installation ou bien une nouvelle série, je commence par passer du temps sur des recherches afin d’établir les bases du projet. Une fois ces bases posées, j’associe un travail de repérages (pour les lieux abandonnés, par exemple) à la finalisation graphique de l’idée que je veux réaliser : croquis, schéma, listes… J’aime beaucoup recevoir des avis sur un travail en cours, donc en général, une fois cette étape franchie, je confronte mes idées au collectif, à des amis, etc. Le jour J, j’ai une armada de matériel et des assistants pour réaliser l’oeuvre. Et en ce qui concerne ce matériel, l’appareil photo est au coeur du procédé, car il détermine à la fois le point d’existence de l’oeuvre, mais aussi celui de l’oeuvre finale par l’image qui va en découler. Après cette étape de réalisation – plusieurs heures à plusieurs jours pour certaines installations – viennent la postproduction, la sélection et enfin, le tirage.

 

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«  Le jour J, j’ai une armada de matériel et des assistants pour réaliser l’oeuvre. »

 

Certaines œuvres d’art, de musique, de cinéma ou de littérature t’ont-elles particulièrement touchée dans ta vie ? Voire, t’ont inspirée dans ton travail ?

Oui. Certaines oeuvres forment la base de la créativité que j’ai développée. J’ai l’impression qu’il serait difficile de faire sans, dans n’importe quel domaine artistique. Pour ma part, la littérature y a joué un grand rôle, de l’heroic fantasy de mon adolescence à plus tard la science-fiction avec notamment Asimov, et, plus récemment, La Horde du Contrevent de Damasio. J’ai découvert la richesse de l’histoire de l’art durant mes années d’école. Certains photographes, surtout Bernard Faucon et les couleurs de Shore et Eggleston dans les années 1970, mais aussi des réalisateurs comme Kubrick et des peintres ont influencé ce que je produis aujourd’hui. Je me souviens encore du jour où j’ai vu les paysages de Lévy-Dhurmer au musée d’Orsay.

 

Quels sont tes projets dans l’avenir ?

Cela fait un an que je suis sortie de l’école et je vais continuer sur ma lancée. Je travaille avec le collectif sur une exposition dans une galerie à Paris qui aura lieu fin février et qui présentera nos nouveaux travaux. En parallèle, je réalise des commandes d’installations d’anamorphoses pour divers clients, je travaille aussi sur ma nouvelle série photographique et, enfin, je m’occupe de la direction artistique d’un gros projet assez loin du milieu artistique, à Berlin.

 

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#1 : Impossible Typographie : A, Regenerate 14, juillet 2014, Generator Hostel Berlin Mitte. © Fanette G.

 

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#2 : The Geometric Wave, Regenerate 14, juillet 2014, Generator Hostel Berlin Mitte. © Fanette G.

 

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#3 : La Fenêtre Dorée, Regenerate 14, juillet 2014, Generator Hostel Berlin Mitte. © Fanette G.

 

Tu vis à Berlin et comme beaucoup de personnes de ta génération, tu as choisi de partir de la France. Quel est ton ressenti face à cela ? Pourquoi faut-il ou doit-on sortir des frontières préétablies ?

Cette décision, c’était très franchement le confort contre l’inconnu, le tout tracé face à l’aventure. C’est assez révélateur d’un problème auquel se confrontent les moins de 30 ans aujourd’hui et pas seulement dans le milieu artistique. Je suis partie à Berlin, mais ç’aurait pu être ailleurs. La difficulté de se faire connaître et reconnaître à Paris, l’ambiance asphyxiante et pas franchement optimiste est opposée à celle de Berlin où tout est à faire, où des projets se montent facilement et où les gens sont ouverts à la nouveauté. J’aime la France et j’y suis d’ailleurs souvent pour des projets – tous les membres du collectifs sont à Paris -, mais je l’ai quittée avec la pointe d’amertume laissée par un endroit où chacun n’a pas forcément sa chance.

Qu’est-ce qu’être une femme de 23 ans au XXIe siècle d’après toi ?

Vaste question. Selon moi, être une femme du XXIe siècle c’est simplement réaliser ce que l’on souhaite sans compromis. Faire ce que dont j’ai envie et devenir celle que je veux être ne sont pas des options. Malheureusement, il faut parfois encore se battre pour être prise au sérieux, mais avec l’espoir que les prochaines générations en souffrent de moins en moins. Avoir 23 ans, c’est doser ambition et réalisme en s’adaptant à un monde complexe et changeant.


Découvrez tout le travail de Fanette Guilloud sur son site officiel et n’oubliez pas de la suivre sur Twitter : @Fanette_G !