Après l’œuvre très féminine qu’était Amer, Hélène Cattet et Bruno Forzani nous reviennent avec son pendant masculin, L’Étrange Couleur des larmes de ton corps

 

Couteaux pleureurs sur ton cadavre nu

Quand on s’attaque au cinéma des bas-fonds, et au renouveau d’un vieux genre italien, il est approprié de se demander si le public attendait impatiemment le nouveau film d’Hélène Cattet et Bruno Forzani. Leur film précédent sorti en 2010, Amer, émeraude précieuse au milieu d’un tas de gravier, n’avait pas joui d’une diffusion extraordinaire en salle, mais avait fort heureusement marqué les esprits des amoureux du cinéma. Lorsque la programmation de L’Étrange Couleur des larmes de ton corps a été annoncée dans le cadre du PIFFF 2013, autant vous confier que mon intestin grêle n’a fait qu’un tour pour finir par s’enrouler tranquillement autour de mon cou.

 

Giallo, gants de cuir dans ton corps refroidi

Avant de parler du film en lui-même, parlons tout d’abord du genre auquel il appartient. Dans les années 70, en Italie, apparaît le giallo. Ce genre cinématographique est initié par les films de Mario Bava (Le Masque du démon, Six femmes pour l’assassin), maître incontesté de l’horreur dans ses plus belles démonstrations. Peu à peu, le cinéma italien va s’éloigner de l’esthétique très kitch des films de la Hammer, mettant Christopher Dracula Lee et les autres au placard, bien au froid dans leurs châteaux de pierres drapés de velours. Le cinéma d’horreur italien, lui,  ancre son horreur dans la réalité. Le hors-champ devient alors obsolète : il faut montrer, dissiper le brouillard, affronter l’abomination crue, froide et médicale du meurtre et de la mort. Lorsque l’on parle de giallo, on mentionne ainsi souvent l’image pulsionnelle. De Fulci à Argento, le spectateur se retrouve face à des scènes de meurtres très frontales, filmées en plein jour et parfois très longues. Le giallo enfante d’une nouvelle forme d’esthétique au cinéma : l’esthétique fascinante de l’horreur.

Empruntant son nom aux romans policiers italiens à la couverture jaune, le giallo maniérise et sanctifie la beauté de la chair en sang. Le cinéaste manipule ouvertement son spectateur en créant des films policiers plus fascinés par la psyché de leur assassin que par celle de leurs victimes. Il n’est pas rare que giallo et western soient comparés, et à bien des égards, les deux genres convergent : longs travellings angoissants, zooms excessifs, esthétisation et maniérisme.

Regarder un giallo est une expérience singulière, sensuelle. La narration devient secondaire et l’on revient à des priorités plus triviales : toucher, ouïe, odorat, goût et vision. Dans L’Étrange Couleur des larmes de ton corps, tout cela est exacerbé, renouvelé, magnifié. La narration est éclatée au même rythme que les chairs à peine vivantes ; on pénètre les cauchemars bizarrement excitants d’esprits tordus.

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L’étrange couleur des larmes de ton corps

Après l’œuvre très féminine qu’était Amer, avec sa sacralisation du corps féminin, ses sensations érotico-douloureuses et sa douceur plus qu’acide, Hélène Cattet et Bruno Forzani nous reviennent avec un sexe masculin durement érigé entre les mains. L’Étrange Couleur des larmes de ton corps est en réalité le pendant masculin d’Amer, les deux films se répondent comme deux corps au cours d’un échange de fluides.

En entrant littéralement dans ses personnages, ce giallo 2.0 parle pourtant toujours bel et bien des femmes. Si de manière générale, ce genre cinématographique est connu pour sa sublimation des corps féminins largement saupoudrée de forts relents misogynes, les réalisateurs renversent encore une fois la tendance. L’œil fixé sur cet homme (ce mari) recherchant sa femme, détaille ces mille et une femmes qu’il pourrait trouver, celles qui frontalement lui enfoncent les conséquences de ses actes au milieu de sa chair fragilisée.

L’Étrange Couleur des larmes de ton corps est au-delà de l’œuvre cinématographique, il devient progressivement expérience : une expérience des sens rudement mis à l’épreuve par des sons difficilement supportables, omniprésents et pesants. Un montage son extraordinaire que l’on doit à Daniel Bruylandt (accompagné des bruitages d’Olivier Thys).

Une femme disparaît.
Son mari enquête sur les conditions étranges de sa disparition.
L’a-t-elle quitté ? Est-elle morte ?
Au fur et à mesure qu’il avance dans ses recherches, il plonge dans un univers cauchemardesque et violent…

Avec un synopsis aussi succinct, on est en droit de se demander : de quoi parle le film ? Le scénario a-t-il une autre importance que celle de broder les contours de ce corps mis à nu, exposé à la vue de tous, de si près que l’on pourrait presque l’effleurer ? Pour s’immerger dans L’Étrange Couleur des larmes de ton corps, le spectateur doit faire fi de ses appréhensions, de ses attentes, il doit se laisser aller à ses sens. Quoi de plus difficile à faire (surtout d’une salle remplie d’inconnus) ? Et pourtant, tout est là : le cinéma devient alors une coupure nette et radicale entre l’extérieur et l’intérieur. Hélène Cattet et Bruno Forzani excellent à cet exercice. Lors du visionnage du film, ils sont les marionnettistes qui coupent toutes les ficelles entre vous et votre vie terrestre.

Au diable la cohérence, au diable la logique, dans un monde où tout est calculé, millimétré, n’est-il pas jouissif d’écraser ce non-sens sous des talons aiguilles maculés de sang ? L’Étrange Couleur des larmes de ton corps reprend toutes les thématiques classiques du giallo : sang, sexe, plaisir douloureux, lames affûtées, corps féminin, meurtre et fascination morbide, le tout dans un décor Art nouveau complètement dingue où les peintures s’animent au passage des personnages.

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Présent pour la projection de son film, Bruno Forzani expliquait comment les scénaristes envisagent la narration lors de la conception d’un tel film, et lorsqu’il s’est mis à évoquer Satoshi Kon (Perfect Blue, Paprika), on a alors compris à quel point l’attraction terrestre et la logique sont des notions surannées. La narration est détrempée dans l’acide, elle se divise en niveaux de réalité distincts et abstraits. Beaucoup n’ont pas compris le film (même avec la scène « explicative » à la fin), parce que comme lorsque l’on contemple une toile, la libre interprétation est de rigueur. L’Étrange Couleur des larmes de ton corps peut être comparé à un test de Rorschach amélioré et animé. Il existe au-delà de son visionnage, pose de nombreuses questions.

Les amoureux du giallo seront heureux de voir le renouveau du genre naître des quatre mains expertes des deux réalisateurs. Dans un cinéma lissé, en crise, prédigéré, on se délecte de découvrir des œuvres aussi complètes et complexes. Après les quelques minutes qui suivent la fin du film, on se surprend à rêver au renouveau du cinéma… à coup de couteau.

 


 
Pays de production : France / Belgique | Année de production : 2013
Réalisation : Helene Cattet, Bruno Forzani
Scénario : Helene Cattet, Bruno Forzani | Photo : Manu Dacosse
Durée : 102 min | Format : 2.35 | Interdiction : -16
Musique : Dan Bruylandt | Production : Eve Commenge, François Cognard
Interprètes : Klaus Tange, Jean-Michel Vovk, Sylvia Camarda, Sam Louwyck.
Distributeur : Shellac