Du théâtre au roman, de la nouvelle au conte, Buzzati a su prouver sa maîtrise d’une écriture qui tend à mettre en valeur les détails insolites des situations courantes et quotidiennes. La carrière journalistique qu’il a menée en parallèle, retracée dans Chroniques terrestres, le conduit, par ailleurs, à trouver une nouvelle façon de s’adresser à son lectorat pour l’intéresser à l’actualité d’une époque riche en rebondissements et créer une relation franche et durable.

 

Artiste multicasquette prolifique, connu pour ses romans dont Le désert des Tartares, Dino Buzzati a aussi officié comme journaliste reporter, de 1928 à 1972, pour le Corriere della Sera à Milan. À travers ses articles réunis dans le recueil Chroniques terrestres, on découvre l’œuvre quotidienne d’un homme qui a su renouveler le genre journalistique. Affecté à divers postes de rédaction durant sa carrière, Buzzati impressionne par sa capacité à élever chaque sujet, à s’aventurer hors des sentiers battus pour toujours placer l’individu au centre de son écriture. Loin de la distance informative habituelle, ses articles se focalisent sur la portée humaine de chaque événement.

Embarqué sur les croiseurs italiens durant la Seconde Guerre mondiale, il décrit, sans pathos, les longues batailles, l’angoisse et l’excitation des hommes. De retour à terre, il se penche sur le quotidien des soldats et de la population. Face aux faits divers les plus sordides, il évite les descriptions voyeuristes pour se concentrer sur le ressenti individuel et confronté à des questions qui taraudent la société de son époque il s’applique à en étudier, avec modestie et bon sens, les enjeux moraux. À travers ses reportages au Japon ou en Inde, il traduit une ambiance, l’impression d’un simple voyageur et se fait le témoin d’un ailleurs jamais défiguré. De même, ses chroniques portées sur l’art placent les grands maîtres à hauteur d’homme et rendent leurs œuvres intelligibles, loin du snobisme et de l’élitisme culturel. Enfin, qu’il peigne un portrait posthume d’Albert Camus, du pape Jean XXIII ou d’un mathématicien, il conserve toujours un style franc et imagé.

Buzzati Dino

Cette simplicité confère une grande force à ses écrits et le rapproche de son lectorat qu’il guide à travers des événements parfois difficiles à appréhender. Buzzati contribue alors à élever la conscience du lecteur, en lui offrant une vision élargie du monde qui l’entoure, en exprimant une connivence sans caricature ni simplification outrancière.

A posteriori, Chroniques terrestres permet au lecteur contemporain de découvrir, sous un autre angle, les événements qui ont marqué l’histoire italienne et internationale des années 30 à la fin des années 60. Il lui offre aussi un panorama à taille humaine de la ville de Milan à travers le regard d’un de ses habitants. L’écriture de Buzzati fait de ce recueil une ode au journalisme quotidien, mais aussi une œuvre à part entière, qui transporte le lecteur, comme une fiction, pourtant si proche du réel.


Chroniques terrestres, Dino Buzzati, chez Robert Laffont coll. Pavillons, 22 €.