Au cours de mes recherches pour notre projet de série « Portrait(s) », je suis tombée, de façon tout à fait fortuite, sur le blog artistique de Chelsea Lohr. Cette jeune Américaine de 22 ans m’a d’abord intriguée par ses dessins. Les formes fantasques associées aux couleurs lumineuses et joyeuses m’ont immédiatement plu. Il y avait dans cette légèreté une ironie à laquelle je fus immédiatement sensible. Mais ce qui m’a grandement frappée dans le dessin de Chelsea était ailleurs. La tristesse de ses traits, la bizarrerie de ses personnages, son talent. J’ai donc décidé de la contacter, curieuse de découvrir le personnage derrière les dessins. Et je n’ai pas été déçue, lors d’une longue interview-fleuve, la jeune femme m’a raconté son histoire, son enfance dans l’Amérique ravagée par l’industrialisation, son long combat militant pour les femmes et les droits de chacun à être libre comme il l’entend. Elle m’a aussi parlé de son travail, de ses passions, de ces femmes qui ont inspiré ses envies et sa vie. Entre poésie et douce mélancolie, découvrez ici l’intégralité de ma discussion avec la jeune dessinatrice.

 

Avant que l’on parle de ton travail, pourrais-tu me parler un peu de toi, d’où tu viens ?

Chelsea Lohr : J’ai été élevée dans la Rust Belt des États-Unis, une région marquée par la pauvreté, due aux usines et aux mines de charbon. La zone est aujourd’hui en déclin. J’ai encore de tendres souvenirs des fois où j’allais explorer les maisons, les hôpitaux et les vieux bâtiments abandonnés. J’étais au lycée dans une école jésuite catholique très stricte dont le programme avait été censuré par l’Église catholique. Avec le club d’art de l’école, chaque année, on avait l’habitude de prendre le bus pour New York. Pendant des semaines je préparais et choisissais quelles œuvres d’art je souhaitais voir dans les musées new-yorkais. Le travail de Degas, l’exposition Body Works et le Mütter Museum à Philadelphia (musée dépendant du College of Physicians de Philadelphia qui expose et présente des conservations historiques de corps, d’organes et de squelettes prélevés dans le cadre médical, ndlr) ont eu une grosse influence sur moi à cette époque.

SELF PORTRAIT 2013

Self Portrait © Chelsea Lohr 2013

Qu’as-tu fait après le lycée ?

À l’âge de 18 ans, j’ai déménagé à 5 600 kilomètres de ma ville d’origine. Je suis allée à Berkeley en Californie, où j’ai vécu dans une maison collective anarchiste. Je suis passée de la prière en latin et du port des uniformes en laine à, six mois plus tard, manger mon repas directement trouvé dans une poubelle, partager une salle de bain avec douze personnes et couper tous mes cheveux. Les dernières années de mon adolescence ont été marquées par un sentiment doux-amer, entre l’impression d’avoir enfin trouvé des gens qui me ressemblent et une légère désillusion. Dans cette maison, on avait de gros problèmes de moisissures… Je suis tombée malade et j’ai dû déménager. Après ça, mon petit ami et moi avons passé une année à dormir sur des canapés ou à même le sol.

 

Un choix de vie ?

En fait, nous étions très engagés dans la lutte pour le mouvement Occupy Wall Street à Oakland. Pour la première fois de ma vie, j’étais exposée de très près à l’injustice raciale et économique. J’adorais la stimulation provoquée par la ville, mais le stress était trop important pour moi. Un jour, je me suis dit « Fuck this », j’ai tout vendu et j’ai déménagé dans une ville modeste, mais en changement, Bellingham dans l’état de Washington. Aujourd’hui j’y vis encore et j’y étudie la récréation thérapeutique (ludothérapie, ndlr) à la Western Washington University.

 

Qu’est-ce qui t’a donné envie de devenir artiste ?

La solitude. J’ai commencé à dessiner grâce à cela. Pendant des mois en Californie, j’ai vécu sans mes amis et ma famille. Je m’installais dans des cafés toute la journée, simplement pour me sentir proche d’autres êtres humains et les entendre discuter. Mes dessins et les personnages imaginaires qui les composent m’ont tenu compagnie, m’ont fait rire. Ils incarnaient mes pensées, mes détresses et mes peurs. Puis, au fil des années, mes dessins m’ont indirectement permis de créer des amitiés, de trouver une communauté et même un petit copain… Donc, je pense que je n’ai aucune bonne raison de rompre avec mes bons vieux amis de plume et d’encre.

GLAMOUR LASS 2013

Glamour Lass © Chelsea Lohr 2013

Pourquoi as-tu choisi de passer par Internet et un blog d’art pour partager ton travail ?

J’ai commencé Little Macabre parce que j’étais convaincue qu’il y avait d’autres êtres étranges me ressemblant dans ce vaste monde. Dans une sphère comme Internet, où chacun peut être lui-même, notre communauté un peu bizarre se sent petite et intimiste.

 

Tu es féministe militante, peux-tu m’en dire un peu plus à ce sujet ?

J’ai été élevée par des personnes fortes. Ma mère biologique est une vétérane de l’armée américaine. Vingt-quatre ans après, elle se bat toujours pour les droits des personnes handicapées parmi les anciens combattants et ceux sexuellement agressés durant leur service. La femme de ma mère, Kim, a travaillé dans la circulation, l’exploitation de marteaux-piqueurs et l’installation des feux de circulation, durant une grande partie de mon enfance. Mon père, lui, a grandi dans les 70’s et les 80’s dans une région forestière inexploitée, sans chauffage ni eau courante. Je me souviens d’une histoire qu’il m’a racontée au sujet d’un porc-épic se trouvant dans un arbre, à l’extérieur de sa maison. Les chiens se retrouvaient toujours pleins d’épines à cause de lui. Ma grand-mère a donc demandé à mon père de tuer le porc-épic. Et comme personne n’arrivait à le faire, ma grand-mère a pris les choses en mains, s’est munie du fusil, a tué la bête et l’a cuisinée pour le repas ! Ma grand-mère maternelle, elle, a élevé ses enfants alors qu’elle n’était encore qu’une adolescente. Des années plus tard, alors qu’elle travaillait, elle a réussi à obtenir son baccalauréat en finissant première de sa promo. J’ai toujours eu des femmes dans ma vie pour m’apprendre que je pouvais faire absolument tout ce que je voulais et plus encore.

 

La vision que tu as aujourd’hui des femmes a donc été grandement influencée par elles…

Oui ! On m’a toujours appris à questionner l’autorité, mais en grandissant, et en m’éloignant de ma famille, j’ai réalisé que je n’avais jamais questionné les règles établies de la beauté féminine.

 

Quel événement t’a révélé ce conditionnement imposé par la société ?

Je pense que la première fois où je me suis demandé pourquoi je faisais telle ou telle chose, est le moment où je me suis rasée l’entrejambe. Ça m’a fait mal et ça m’a démangée pendant des jours…. Je commençais à remettre en question les pressions extérieures qui influençaient mes comportements et mes décisions centrés uniquement sur ma « féminité ». J’ouvrais les yeux sur qui j’étais et il me devenait difficile de continuer dans cette direction. Par exemple, lorsque j’ai arrêté de me raser, je me suis sentie libérée. Ces quatre dernières années ont consisté en un long processus complètement intentionnel de réinitialisation de mes idées sur la beauté et en quoi elle consiste. Quand une personne me voit comme je suis : poilue, confiante, autoritaire, studieuse, joufflue, grinçante et loufoque, et se sent obligé de questionner ses anciennes idées sur ce qui est non seulement acceptable, mais aussi beau et sexy… Voilà tout ce que je peux revendiquer dans ma contribution au féminisme.

BATH 2013

Bath © Chelsea Lohr 2013

De quelle manière ton travail en tant qu’artiste influence-t-il tes combats ?

J’ai toujours été partisane de cette philosophie selon laquelle le seul pouvoir que nous ayons pour faire changer les choses est de nous changer nous-mêmes. Je pense que les femmes devraient être plus présentes dans les médias, alors je suis présente. Et j’encourage mes amies à être elles-mêmes plus présentes dans les médias. Je dis au monde entier : « Mesdames, vous devez être présentes dans les médias ! » En fin de compte, la diversité de représentation contribue à injecter notre point de vue dans un monde où prévaut la figure de l’homme blanc privilégié. J’ai des choses à dire, parfois profondes, parfois banales, et l’art est ma voix. Je n’espère qu’une chose : apprendre à l’élever encore plus fort.

 

Le rôle de l’artiste était plutôt défini dans le passé, il pouvait être la voix d’une révolution, le représentant d’un mouvement artistique, etc. Aujourd’hui, avec Internet et la propagation de l’idée selon laquelle tout le monde peut être un artiste — avec Instagram, par exemple — quelle est la signification de ton travail ?

Je suis une artiste résolument inculte. Je n’ai pas l’ambition d’être une Artiste. Historiquement, les comics, le graff, le punk, le tattoo et les street performances anonymes sont depuis longtemps les formes d’art les plus accessibles, mais aussi les moins reconnues. J’aime qu’Internet soit une nouvelle plateforme pour la démocratisation de l’art. J’aime que n’importe qui, tant qu’il est muni d’un stylo, d’une feuille de papier ou d’un téléphone, puisse communiquer au nom de l’humour, de la tristesse ou de l’amour. J’aime que chacun puisse trouver une sorte de catharsis publique et invite les autres à partager cette expérience. L’art, c’est la communauté, le partage d’idées, l’amitié, les discussions et surtout, apprendre. L’art sera toujours le plus important pour l’artiste. Dans tous les cas, faire de l’art restera important pour l’art, peu importe la plate-forme qui le diffuse et le crée.

REBE 2013

Rebe © Chelsea Lohr 2013

Quelle est ta méthode de travail ?

Je mets un vinyle sur ma platine, je prends une grande tasse de café et griffonne dans un cahier face à l’immense fenêtre donnant sur le devant de ma maison. Ainsi, je peux observer les lycéens passant par là. Parfois, je cherche des photos en ligne et dessine des images de contorsionnistes. Comme ça, je me remémore des règles à briser telles que : « C’est ainsi qu’une personne se tient, c’est à cela qu’une personne ressemble ». Quand je dessine, j’essaye de me rappeler de mauvaises expériences impliquant embarras, dégoût et laideur. Ensuite, je tente d’englober cette émotion dans une seule image. Je me débarrasse du trouble que cela me provoque en le mettant sous la forme d’un dessin, parfois mignon, parfois drôle. À ce moment-là, l’émotion devient inoffensive et je la range dans un cahier pour en rigoler plus tard.

 

Quel matériel utilises-tu ?

J’aime utiliser les feutres Micron Graphic. Ils me permettent de faire ce que j’aime, d’ajouter des petites lignes de détails. De temps en temps, j’utilise l’aquarelle. J’ai très envie d’apprendre l’animation par ordinateur. J’ai l’impression que pour l’instant je ne fais que m’entraîner, en attendant le jour où j’aurais le temps de me consacrer à fond à l’apprentissage de l’animation.

 

D’où vient ton inspiration ?

Les gens m’inspirent. Je travaille dans un service client et dans la vente, et j’adore ça parce que ça me permet de m’imprégner de formes intéressantes et multiples pour mon dessin, les coupes de cheveux, le style vestimentaire ainsi que des personnalités très superficielles. Tout ça en une journée.

 

Lesquels t’inspirent le plus ?

J’adore l’androgynie, les longs cheveux chez les hommes, les poils sur les femmes, les associations étranges de vêtements. Je travaille aussi dans une maison de retraite, c’est un boulot à long terme. Les personnes âgées ont quelques inhibitions et agissent de façon aussi maladroite et grincheuse qu’ils le veulent. Leur authenticité est réconfortante… À tout cela, je dois ajouter la vision très libre que j’ai de moi-même. Souvent, je dessine simplement ce que je considère être un autoportrait.

GIRL SCOUT 2012

Girl Scout © Chelsea Lohr 2012

Certaines œuvres d’art, de musique, de cinéma ou de littérature t’ont-elles particulièrement touchée dans ta vie ? Voire inspirée dans ton travail ?

La musique est mon carburant. La première fois où j’ai réalisé que je n’étais pas seule dans ce monde était le jour où j’ai vu la vidéo de Kathleen Hanna se contorsionner sur scène et crier dans un micro (Kathleen Hanna est la chanteuse et fondatrice du groupe de punk rock féministe Bikini Kill, rattaché au mouvement des Rio Grrrl, ndlr). Je suis obsédée par toute la musique soul… J’avais un immense poster d’Otis Redding au-dessus de mon lit d’étudiante. Mais des gens plus proches m’inspirent aussi, comme certains de mes amis du groupe Moongrass. Ils me rendent très fière, et je fais beaucoup de dessins de vie en les regardant répéter. Sylvia Plath, Maya Angelou et Haven Kimmel sont mes auteures et poètes préférées. En bande dessinée, j’adore Poor Thing de Dew Miller, My Dirty Dumb Eyes de Lisa Hanawalt, Persepolis et tout le travail de Marjane Satrapi et enfin Very Casual de Michael DeForge.

 

Quelles figures publiques et artistiques te stimulent le plus ?

Je suis inspirée par une grande variété d’arts et les femmes dans les médias. Parmi elles, il faudrait que je cite certains de mes amis : la photographe KT Allard, la peintre Bex, mais aussi l’auteure Maya Angelou, la peintre Frida Kahlo, l’artiste Tracey Emin, la performeuse Carolee Schneemann ainsi que les comédiens Louis C. K. et Sarah Silverman.

 

Et dans l’animation ?

Comme il s’agit de mon moyen d’expression préféré, il faut que je donne mon top 3 : Brenda Chapman, le réalisateur de Rebelle, Pendleton Ward, le créateur d’Adventure Time et enfin Nick Park, le créateur de Wallace et Gromit. La réalité et la sincérité sont ce que j’estime le plus chez un artiste.

 

Peux-tu me décrire un de tes dessins préférés parmi ceux que tu as réalisés ?

Le dessin que je préfère est celui de la femme aux menstruations arc-en-ciel. Le dessin est très récent. On apprend aux filles que les menstruations doivent être discrètes, propres et imperceptibles. On leur apprend aussi que les menstruations sont dégoûtantes, douloureuses et c’est un rappel constant du rôle de maternité de la femme. Je voulais représenter les règles d’une façon magique, colorée, mignonne, confiante et impertinente. Non seulement la personne du dessin permet à ses flux de se répandre aux yeux de tout le monde, mais en plus elle met ses cuisses rondes en avant, présente ses mains et ses pieds délicats et regarde de façon très sexy au-dessus de son épaule. J’adore jouer avec ce genre de contradictions. J’explore volontairement les notions de sensualité et de grossièreté, de fragilité et de lourdeur, de pureté et d’imperfection.

SLURPIE 2014

Slurpie © Chelsea Lohr 2014

Qu’est-ce qu’être une femme de 23 ans au XXIe siècle d’après toi ?

Je pense qu’en tant que femmes nous englobons la force collective de toutes les femmes qui se sont battues et sont mortes afin que nous en soyons là aujourd’hui. Comprendre l’histoire des femmes est crucial, il s’agit de la fondation solide sur laquelle nous reposons tous. Nous avons plus de pouvoirs que les femmes dans le passé et nous devrions toutes taper du pied et nous révolter tout simplement, car nous en avons le droit aujourd’hui. Je suis reconnaissante pour tous les outils d’expression dont je dispose, comme l’art, l’écriture, Internet, ma voix, mes bras et mes jambes… Je suis impatiente de voir ce que les femmes et les personnes de genre neutre (ni homme ni femme, ndlr) auront permis comme avancées dans les 22 années à venir.