Aujourd’hui, le temps des découvertes et des expérimentations en matière d’horreur au cinéma est bien loin. Les grands maîtres ont connu leur heure de gloire et il semblerait que le moment soit venu de dire adieu aux singularités d’un David Lynch, Dario Argento, John CarpenterGeorge Romero, Lucio Fulci, Wes Craven et autres Sam Raimi. Alors, bien qu’ils subsistent encore quelques bons réalisateurs, le cinéma d’horreur fait pour le grand public est de plus en plus médiocre. Overdose de remakes, répartition des budgets inégale, manque de talent ? Faut-il voir dans le déclin et l’appauvrissement du genre le renouveau de ce dernier ou son propre trépas ? 

 

Fais-moi peur au passé

Les années 1990 ont été une époque bénie pour les commentateurs du genre de l’horreur. À cette époque, l’approche intellectuelle est devenue plus riche et s’est très vite dirigée vers les gender studies et les cultural studies1. À ce moment-là, alors que l’on approchait de plus en plus du siècle nouveau, une sorte de niche cinématographique s’est en réalité créée, faisant du genre de l’horreur une pratique d’esthète. Les objets d’études étaient nombreux, et le cinéma d’horreur a semé ses graines un peu partout.

Entre les 60’s et le début des 90’s, un florilège de films cultes de qualité a vu le jour : La Nuit des morts-vivants de George A. Romero (1968), L’Exorciste de William Friedkin (1973), Suspiria de Dario Argento (1976), Eraserhead de David Lynch (1977), Shining de Stanley Kubrick (1980), Evil Dead de Sam Raimi (1981), L’Au‑delà de Lucio Fulci (1981), The Thing de John Carpenter (1982), Gremlins de Joe Dante (1984), Les Griffes de la nuit de Wes Craven (1984), Re-Animator de Stuart Gordon (1985), Braindead de Peter Jackson (1992), L’Antre de la folie de John Carpenter (1994), et ainsi de suite. Des titres de films qui à leur seule lecture nous font ressentir une lourde nostalgie. Le constat est le suivant : depuis le début de l’histoire du cinéma d’horreur, des cycles horrifiques s’imposent, fonctionnant sur des concepts déclinés à toutes les sauces jusqu’à l’épuisement, et finalement, au remake actuel.

antre de la folie

 

Bon plagiat, mauvais remake/Bon remake, mauvais plagiat

Au visionnage de la filmographie évoquée précédemment, où l’on voit à quel point les styles sont riches et divers, combien les anciennes productions étaient alors innovantes, on se demande comment le déclin a pu être aussi rapide. Le début du XXIsiècle semble avoir définitivement sonné le glas du cinéma d’horreur. En plus du manque de diversité dans le paysage horrifique, les producteurs viennent ajouter le poids, indéniablement lourd, du remake sur la diversité du genre. Excepté Rob Zombie et sa reprise de Halloween (2007) ou Alexandre Aja avec La Colline a des yeux (2006), c’est à la hache que les studios ont atomisé Vendredi 13 (2009), Amityville (2004), Massacre à la tronçonneuse (2004), La Malédiction (2006), Sœurs de sang (le remake est intitulé Sisters, 2006), L’Invasion des profanateurs (avec un remake du nom d’Invasion, 2007), La Dernière Maison sur la gauche (2009), Le cauchemar d’Elm Street (le remake s’appelle Freddy, les griffes de la nuit, 2010), sans parler d’une des dernières catastrophes en date, le film Carrie de Kimberly Peirce (2013). La liste est exhaustive, il n’est nul besoin de poursuivre.

Cette énumération est symptomatique de notre époque. La plupart du temps, personne n’essaye de faire du neuf avec du vieux, dans le sens où le remake ajouterait quelque chose à l’ancien film. Non, le simple but est de miser tous ses espoirs sur le succès du film d’origine pour vendre le nouveau : tirer sur la corde jusqu’au moment où elle pète et vous revient au visage. Pour le marchand, la réflexion guidée par l’attrait de l’argent est totalement logique. Comme l’explique Todd Brown, les studios ne prennent plus de risques, ils misent tout sur la pub et la sécurité. Mais qu’en est-il de notre plaisir de cinéphile ?

 

La poétique du plagiat

Pour faire un bon remake, il faudrait que le réalisateur maîtrise ce que l’on pourrait nommer « poétique du plagiat ». Cette capacité à s’emparer réellement d’une matière première pour en faire quelque chose d’autre, un objet singulier, maîtrisé, qui reflète la vision et le talent de celui qui se l’approprie. Pour constater cette triste réalité du manque évident de poètes copistes au cinéma, celle dans laquelle nous vivons, il suffit de poser les yeux sur la liste de films rattachés au genre de l’horreur ces dernières années. Celle-ci donne très franchement envie de se crever les yeux avec une paire de ciseaux.

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May, Lucky McKee, sorti en 2002.

Le cinéma d’horreur, comme tout ce qui fait partie d’une culture en marge à l’origine, s’est fait aspirer par la loi difficile des marchés et de l’économie. Cette nuisance mercantile a des répercussions directes sur ce dernier (mais cela pourrait aussi s’appliquer à tous les autres genres), assujettissant la création à un seul et simple moule préfabriqué. Entre la crise du cinéma français (dont les entrées en salle avaient baissé de 10 % entre 2012 et 2013), la crise du cinéma d’horreur annoncée maintes fois (le marché vidéo en déclin, le piratage, la suprématie des séries et leur concurrence directe, etc.), et le succès d’un seul et même produit décliné à toutes le sauces par les Cyril Lignac cocaïnés et multimillionnaires d’Hollywood, on aurait tendance à perdre espoir. Indéniablement, les grands marketeurs de l’horreur prennent le dessus. Mauvais cinéphiles, bons marchands, c’est un peu comme si les films d’horreur actuels étaient une longue déclinaison de la restauration ratée d’Ecce Homo, mais au cinéma.

 

Un problème français

Au-delà de ce déficit imaginatif, de cette concentration monétaire et de ce formatage du cinéma, il faut aussi évoquer un problème tout français. Soyons chauvins deux petites minutes afin d’établir le postulat suivant : l’horreur ici n’est toujours pas entrée dans les mœurs et lorsqu’elle tente des approches timides, elle pose un certain nombre de questions quant aux propositions faites. Autrement dit, en France, même si nous disposons d’un coût de production plutôt bas, de talents notables et d’une audience non négligeable, pour le grand public, le compte n’est toujours pas bon.

En 2009, le journaliste Tobias Grey soulignait avec justesse l’aubaine non négligeable que peut représenter le public cinéphile. Comment trouver plus cinéphile qu’un adepte du cinéma d’horreur ? Vous ne pouvez pas. Et ça, les beaux suits en mal d’idées ont fini par le sentir. Manuel Alduy [ex-directeur des acquisitions chez Canal Plus, NDLR] l’avait bien compris. En 2007 (– 2011), il décide de créer French Frayeur, un des nouveaux départements de production du groupe. Malheureusement, cela n’a pas eu l’effet escompté et le bilan fut quelque peu amer. Phénomène typiquement français ? Peut-être. La renaissance du film de genre en France semble plus longue à se mettre en place qu’une intrigue dans un film de Luc Besson.

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En tant que Français, il faut avouer que nous ne sommes pas réellement les mieux placés pour parler d’horreur. Ou en tout cas, nous ne le sommes plus depuis longtemps maintenant. De manière générale au cinéma, la culture de la série B est américaine, le giallo est italien et enfin, le gore est anglais (avec le Grand Guignol, qui, bien qu’étant d’origine française, a eu bien plus de répercutions là-bas). Pour les Français, l’horreur n’est pas encore source de rire, d’esthétique ou de fascination. Non, l’horreur est source de questionnements. Le public français n’aime pas le cinéma d’horreur et nos réalisateurs partent voir ailleurs si l’herbe est plus rouge chez le voisin :

 Il y a une demande qui est sans comparaison en Amérique par rapport à la France, même s’il y a un genre émergeant en France depuis Haute Tension. Cela reste ultra limité et extrêmement difficile de faire des films d’horreur en France. C’est aussi très difficile de trouver un public. Les deux sont liés : les films de genre français ne peuvent se faire que dans un certain budget, en dessous de 2 ou 3 millions d’euros. […] En Amérique, c’est très différent, il y a une vraie demande, les Américains adorent ça, c’est culturel et en tant que réalisateur de films d’horreur, c’est un vrai magasin de bonbons : on me donne du budget, des jouets, des acteurs fabuleux et on me dit « vas -y amuses -toi, fais un film qui fait peur, ou qui fait rire », explique Alexandre Aja à Valérie Levilain lors d’une interview pour Shunrize.

Cependant, le réalisateur explique aussi à Romain Blondeau pour les Inrocks que chez les Américains, c’est « un système où les studios ont le final cut, où l’indépendance n’est pas contractuelle : il faut déjà avoir des succès derrière soi, une sorte de street credibility pour pouvoir garder le contrôle sur ses projets. Alors forcément, ça n’aide pas beaucoup au renouvellement des talents ».

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Cécile de France dans Haute tension, réalisé par Alenxandre Aja (203)

Ce triste constat d’un appauvrissement de la création en matière d’horreur cinématographique, en France et ailleurs, ne signifie donc pas que les cerveaux gangrénés des jeunes réalisateurs le sont moins que ceux de leurs papas (bien peu de réalisatrices femmes à ajouter à la liste, malheureusement). Il reflète tout simplement l’état catastrophique de la liberté de création, malheureusement réduite aux contraintes incalculables imposées à la nouvelle génération :

C’est un genre où les exécutifs veulent garder le contrôle sur tout. Lorsque vous acceptez de faire un film pour les gros studios, il faut le tourner comme un technicien, comme un publicitaire ; votre expérience de plateau ou votre singularité, vous l’oubliez, déclare Xavier Gens.

 

Dum spiro, spero

Heureusement, les descendants de Dario Argento n’ont pas dit leur dernier mot, laissant CGI et gros budgets au placard pour revenir à l’artisanat rudimentaire qu’était le film d’horreur à son meilleur, c’est à dire dans les années soixante jusqu’au début des années quatre-vingt. Le ressenti polymorphique de l’horreur n’est pas encore complètement oublié par certains :

Cette nouvelle vague compte des auteurs de l’horreur comme l’Espagnol Juan Antonio Bayona (L’Orphelinat, 2007), le Suédois Tomas Alfredson (Morse, 2008), le Français Pascal Laugier (Martyrs, 2008) et le Belge Fabrice Du Welz (Vinyan, 2008). Chacun d’entre eux utilise les images et le gore tout en racontant des histoires avec des messages de fond sociaux et politiques subtiles, explique Dario Argento.2

Voilà la recette des véritables films d’horreur, ceux qui nous effraient par leurs images horrifiantes et crues, mais parviennent tout de même à nous toucher grâce à leur message politique et social. Tout est dans les mots de Monsieur Argento. Et en effet, si en surface les terres semblent dévastées par l’argent coulant en plus grande quantité que le sang dans le Braindead de Peter Jackson, sous la surface, entre le premier et dernier cercle de l’Enfer, la relève est bien là.

 

Grand public/Sans public

Le film d’horreur est une niche, un genre d’intellectuels. Aujourd’hui plus que jamais, il fait son entrée dans des festivals comme celui de Cannes3. Il y a chez la critique, chez les professionnels, une revalorisation de l’horreur à la hausse. Ce climat pourrait potentiellement être favorable à l’épanouissement futur de films moins grand public en salle. Ou non, comme on a pu le voir avec Antichrist de Lars Von Trier et ses 142 000 petites entrées en France.

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Morse, réalisé par Tomas Alfredson, 2008

Cet incontestable brouhaha cinématographique, cette difficulté à trouver un équilibre entre offre et demande, entre films d’esthètes et films grand public, est plus présente que jamais. Pourtant, comme il ne faut jamais être défaitiste, on constate avec bonheur que certains sous-genres que l’on croyait à jamais perdus reviennent tranquillement dans les salles obscures. S’il était certainement cavalier de dire que l’espace créatif du cinéma d’horreur pourrait enfin se renouveler grâce au giallo (un giallo franco-belge, bien loin du pays des soirées bunga-bunga), il faut espérer qu’il y a en ces mots quelques notes de vérité.

 

Esthétisme et giallo 2.0

Les conséquences directes de tous les problèmes de cette culture du tout-normé-bien-payé sont bien sûr le lissage esthétique du film d’horreur4. Et bien que parler de renouveau en ce qui concerne le genre suprême de l’esthétisme horrifiant, le giallo, on peut au moins se féliciter d’un « rebalbutiement ». Cet imperceptible frétillement du sous-genre du sous-genre de l’horreur mérite tout de même d’être relevé.

Étonnamment, c’est en France et en Belgique qu’il recommence à marcher doucement. Hélène Cattet et Bruno Forzani, élèves dévoués et enfants terribles du grand maître Dario Argento, ont en 2010 donné beaucoup d’espoir aux amoureux du genre avec Amer. Un espoir qui s’est transformé en confirmation avec leur film L’Étrange couleur des larmes de ton corps, sorti en 2014 (5 898 entrées en France). Et d’un niveau moindre, mais toutefois notable, on peut aussi citer Les Nuits rouges du Bourreau de Jade de Julien Carbon et Laurent Courtiaud (2009). Les critiques de cinéma appellent cela le « néo-giallo ». Pas de quoi, cependant, faire une danse de la victoire. Le combat promet d’être encore long.

 

Réveiller les morts

Night of the Living Dead Dir. George Romero, 1968

La Nuit des morts-vivants, réalisé par George Romero (1968)

Afin de prétendre à une nouvelle esthétique de l’horreur au cinéma — et sortir de la loi aujourd’hui majoritaire du remake — il faudrait tout d’abord que le genre lui-même se renouvelle. Pour cela, une véritable réforme du fonctionnement économique de l’industrie cinématographique serait nécessaire. Malgré l’importance du marché américain pour les sagas à suites innombrables, souvent sans goût, rien des mouvements restreints de la french touch of horror ou de la maîtrise parfaite de grands artisans et conteurs, comme Guillermo Del Toro ou Lars Von Trier, n’a permis de renouveler le genre de l’horreur au cinéma au point de parler d’une « nouvelle esthétique ». Bien sûr, cette production si minime de films de qualité, compris dans la masse impressionnante d’étrons horrifiques, permet la mise en exergue d’un problème que l’on pourrait facilement appliquer à l’ensemble du cinéma.  En attendant, il ne nous reste qu’à réveiller les morts et subir patiemment les franchises meurtrières, les vulgaires remakes, toutes ces productions tuant peu à peu le genre de l’horreur.

 


Ainsi, il n’est pas impossible de tomber sur de très bonnes études anglophones. Par exemple, The Naked and the Undead de Cynthia A. Freeland, sorti en 1999, est un très bon point de départ.

2  Tobias GREY, “The Arty Horror Picture Show”, The Wall Street Journal, 14 août 2009.

3 En 2014, le film It follows de David Gordon Mitchell était présenté à la Semaine de la Critique, et le long métrage White god a obtenu la récompense principale décernée par le jury de Un certain regard, il reste à savoir si les choix faits dans le cadre des sélections sont ou non les bons.

Il y a peu de films de genre ou d’horreur grand public à l’univers visuel singulier, en France ou ailleurs. On peut tout de même saluer le travail de réalisateurs tels qu’Eli Roth, Rob Zombie et sa critique acide de l’Amérique d’en bas et ses délicieuses chasses aux sorcières, Neil Marshall pour The Descent, dont l’univers visuel est parfaitement réussi avec les monstres humanoïdes appelés crawlers, sans oublier Alexandre Aja pour son remake de La Colline a des Yeux, qui fait du gouvernement américain le responsable des monstres de la colline (réactualisation du sujet avec le nucléaire), et bien sûr Haute Tension, un film qui offre un regard critique sur la vie rurale française (et honore au passage la nouvelle vague du cinéma d’horreur français d’un bien beau blason). Les deux films sont respectivement sortis en 2006 et 2003. On pourra enfin citer des films esthétisants au possible, entre thrillers et véritables horror movies, tous sortis ces dix dernières années, et constater leur manque de succès en salle au niveau national : The Cell (2000) avec 524 329 entrées, Antichrist (2009) avec 150 228 entrées, Morse (2009) avec 36 720 entrées, Stoker (2013) avec 125 218 entrées,  ou encore Under the Skin (2014) avec 141 153 entrées.

 


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