Esben & the Witch ne nous raconte pas des belles histoires pour endormir les enfants le soir venu. Leur musique quasi martiale, apaisée par la voix profonde de la chanteuse, éveille plutôt notre côté sombre, nos idées noires. Le groupe de rock indé originaire de Brighton était en concert le 17 octobre 2014 à l’Espace B à Paris. À cette occasion, nous avons pu discuter avec la chanteuse, compositrice, parolière et multi-instrumentiste Rachel Davies.

 

Cette rencontre était pour nous comme une évidence et nous avons volontairement voulu consacrer toutes nos questions à Rachel Davies. Il s’agissait là d’une suite logique  pour nos Portrait(s). Non pas que Daniel Copeman et Thomas Fisher, les deux autres membres du groupe, ne nous intéressent pas. Nous voulions simplement mettre en lumière le travail de cette artiste au sein d’Esben & the Witch, notamment en ce qui concerne les paroles des chansons. Mais  nous avions surtout envie de vous présenter sa personnalité, ce qui l’anime, elle et personne d’autre. Rachel Davies parle de force brute, d’animalité, de violence. Elle nous peint un monde où l’être humain se retrouve confronté à lui-même sans autre choix que de se battre pour ce qu’il veut. Ensorceleuse au timbre cassé, Rachel Davies vous interpelle par la simple force de sa sagacité.

 

Avant qu’on discute de ton groupe, Esben & the Witch, et de ton rôle dans ce projet, peux-tu me parler un peu de toi ? De moments et de lieux importants qui ont marqué ta vie ?

Eh bien, je me suis toujours sentie chez moi à Brighton. J’y ai vécu longtemps. Le chant des mouettes éveillera immuablement une certaine nostalgie en moi. Excepté ma famille, c’est là-bas que j’ai rencontré les personnes les plus importantes dans ma vie et je suis à cinq minutes de la mer, qui est mon sanctuaire. C’est une étrange bulle dans laquelle je me sens toujours en sécurité. Mais bon… récemment ce rôle a été récupéré par notre van de tournée. J’ai passé les dernières semaines à voyager dans d’étranges et magnifiques endroits grâce à nos concerts… Toujours vus de l’intérieur du minibus. Je pourrais facilement dire que c’est ça qui me définit le mieux aujourd’hui.

 

Qu’est-ce qui t’a donné envie de devenir une artiste ? Je sais que tu es multi-instrumentiste, as-tu eu une éducation musicale ?

J’ai toujours voulu être une artiste, peu importe laquelle. Que ce soit une illustratrice, une sculpteuse, une écrivaine ou même une architecte. Ce qui est assez drôle, c’est que je n’avais jamais pensé à devenir musicienne.

Je n’ai aucune éducation musicale, en réalité, j’ai étudié l’architecture quand j’étais à l’université. J’aurais à jamais une passion pour la poésie et la littérature, et j’ai toujours écrit… Mais je n’ai trouvé ma voie que lorsque j’ai rejoint Esben & the Witch. Je me promenais avec ma guitare acoustique en écrivant des petites chansons de folk un peu bizarres. Et d’ailleurs, question guitare, je dois remercier Daniel pour ses conseils et sa patience.

 

Comment as-tu finalement pu intégrer Esben & the Witch ?

J’avais récemment obtenu mon diplôme et j’étais serveuse à Brighton, essayant toujours de décider ce que j’allais bien pouvoir faire après. Thomas et moi nous étions rencontrés quelques années avant ça grâce à un ami commun. Quand j’ai déménagé à Brighton, nous avons renoué. Lui avait fait la connaissance de Daniel ici, et ils avaient déjà commencé à faire de la musique ensemble. Ils cherchaient un chanteur ou une chanteuse pour se rattacher au projet. Thomas a parlé de moi à Daniel et tout est parti de là !

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Esben & the Witch © Jonathan Hyde

 

Quand avez-vous commencé l’écriture du nouvel album, A New Nature ?

Le processus de réflexion dédié à cet album a débuté lors de notre tournée américaine, il y a deux ans. Lorsque nous sommes rentrés, Thomas s’est terré dans son coin avec sa guitare pour finalement nous montrer son travail quelques mois plus tard. Après ça, Daniel avons commencé à travailler ensemble, afin de transformer ces ébauches en chansons, celles de l’album qui vient de sortir.

 

Tu as appelé votre style de la « pop cauchemardesque ». Peux-tu m’expliquer le nouveau tournant pris avec A New Nature ? Votre musique, depuis votre tout premier EP, a toujours été assez sombre, mais je trouve personnellement que ce nouvel album est bien plus noir, plus mélancolique.

Je suppose que nous sommes attiré-e-s par des choses considérées comme macabres ou lugubres, en tout cas en surface. Mais en réalité, nous sommes autant intrigué-e-s par la lumière que par l’obscurité. Mais je te l’accorde, cet album est le plus lourd que nous ayons fait en matière d’instrumentation, quoiqu’il reste pour moi le plus léger pour ce qui est des paroles depuis nos débuts.

Nous aimons présenter des situations ou des contextes oppressants, stimulants et la manière qu’ont les gens d’y faire face. Avec A New Nature, je voulais m’attarder sur cette capacité de l’esprit de l’être humain, notre incroyable résistance quand nous devons nous battre. Je pense que nous avons tou-te-s cela en nous.

 

Peut-on avoir la mélancolie heureuse ? Il y a toujours eu une légère différence entre la tristesse et la mélancolie, que l’on parle de littérature ou de philosophie… Qu’en penses-tu ?

Je crois qu’il faut avoir une sorte d’équilibre avec toute chose. Et qu’il est indispensable de pouvoir expérimenter tout un spectre d’émotions diverses. Pour moi, la mélancolie est celle que l’on associe au songe, à la pensée. Il peut être sain d’explorer cette part de soi-même et de parfois y céder. Pas toujours bien sûr. Pour moi c’est une libération cathartique. J’ai besoin de me confronter et d’examiner la noirceur afin de me frayer un chemin et d’en sortir.

 

Votre travail avec Esben est plein de références. Ne serait-ce que le nom du groupe pour commencer, repris d’un conte macabre danois, c’est ça ?

Oui !

 

Toute cette culture est très riche. Il y a bien sûr la sorcellerie, mais ça m’évoque aussi Andersen et Grimm, la peste, le Moyen Âge, les histoires macabres, les sabbats… Peux-tu m’en dire plus ?

Oh oui, c’est une culture foisonnante et nos références le sont aussi. Et je pense que c’est vraiment cela qui nous attire. Cette richesse, cette abondance de l’imagerie évocatrice qui se peignent densément à travers une image, qu’elle soit grotesque ou belle. La ligne qui sépare ces deux notions m’a toujours intéressée. Historiquement, les contes de fées présentent une morale très profonde, posant des questions très adultes dans un monde surréaliste et fantaisiste. Je trouve ce genre d’histoires incroyablement attirantes.

 

Je connaissais la réécriture du conte d’Esben and the Witch par Ruth Manning-Sanders, fait-elle partie de vos références ?

À vrai dire… non. Même si nous adorons les contes de fées très intrigants, nous essayons aussi de trouver des inspirations venant d’ailleurs. La référence au conte de fées s’arrête avec notre nom. Ce sont d’autres sources qui nous permettent de créer véritablement, comme des livres, des films, des peintures, ou même les paysages évoluant continuellement autour de nous lorsque nous voyageons.

 

En écoutant l’album, j’étais assez contente de voir que vous aviez fait des chansons plus longues que dans le précédent, Wash the Sins Not Only the Face. J’aime beaucoup la première, Press Heavenwards, qui fait office d’introduction grandiose. Elle s’articule parfaitement avec The Jungle, qui arrive au milieu de l’album, comme une sorte d’entracte. C’est très immersif, à la manière d’une bande-son. Et surtout, c’est un son bien plus post-rock qu’avant…

Merci ! Lorsque nous nous sommes rencontré-e-s, Daniel, Thomas et moi, le post-rock était le genre qui nous avait réuni-e-s. J’ai toujours trouvé que ces gigantesques et enivrants paysages sonores étaient la chose la plus excitante, la plus exaltante à écouter.

Nous écrivons de longues chansons depuis le tout début d’Esben. Le deuxième morceau que nous avons sorti durait dix minutes. Lorsqu’on a composé The Jungle, nous savions dès le début que ça allait être énorme, il le fallait. Il fallait créer un univers dans lequel tu te perds pendant quinze minutes, comme quand tu lis une histoire.


Esben & the Witch, The Fall of Glorieta Mountain (2013)

 

Quand j’écoute cet album, je sens un désir de révolution, que ce soit par la violence de certaines paroles ou l’intensité du son. Par exemple, lorsque tu chantes : « Because I am no man, but I am alive, and I am no dog, I am a wolf », est-ce que j’essaye d’interpréter cela avec ma propre subjectivité ou peut-on y voir une volonté de réveiller les consciences sur un certain type de violences ? Le son est tellement martial, belliqueux…

Si No Dog arrive à sensibiliser sur des questions délicates comme la violence domestique par exemple, et peut créer une sorte d’empowerment chez une personne vulnérable, alors je pense que c’est incroyable. J’ai toujours été attirée par le côté physique et brutal du langage. Avec cette chanson, je voulais décrire une furieuse bataille. Je lisais L’Appel de la forêt de Jack London quand je l’écrivais, et je désirais dépeindre une scène précise, lorsque deux brutes tournent en rond l’une autour de l’autre, attendant de déterminer qui a la volonté la plus forte.

 

Quand je vous ai vu à l’Espace B, j’ai réalisé à quel point le son des guitares était profond, et ne parlons pas de la basse…

Oui ! Le son de la basse sur cet album est très important. Je voulais qu’il soit dense et intense, une véritable bête tout en muscle avec le pouvoir ultime. De cette manière, Daniel et moi pouvons caler une section rythmique solide et laisser la liberté à Thomas de jouer sa guitare par dessus.

 

Pourquoi utiliser beaucoup moins de sons électroniques sur cet album ?

On voulait se débarrasser de certaines couches synthétiques que nous avions précédemment appliquées à notre travail, pour voir ce qui se trouvait en dessous. Il fallait que cet LP retentisse, comme quelque chose de puissant, de primaire, presque cru. Mais au-delà de tout ça,il devait sonner comme quelque chose d’humain et les éléments électroniques dénaturent parfois cela. Ça reste un aspect important de notre son, mais nous voulions qu’il soit ici plus atmosphérique et lyrique.

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DR ©

 

Comment travailles-tu ? Et quel est ton instrument ou ton moyen d’expression préféré ?

Nous composons tous les trois de manière collaborative, enfermés dans une pièce avec nos instruments, en faisant des bœufs. Une fois que l’on a une structure imprécise, je prends la démo et commence à bosser sur les paroles. C’est un de mes moments préférés dans le processus de création. Naviguer sur des concepts et des idées qui correspondent à la musique et me mettre à écrire. Je pense que c’est ça mon instrument et mon moyen d’expression favori… Une feuille et du papier. Griffonner des flux de ma conscience et les affiner pour en faire des couplets rythmiques prêts à être proposés à un public.

 

Où as-tu puisé ton inspiration pour cet album ?

Comme je te le disais, A New Nature est particulièrement influencé par des récits explorant la force inhérente à l’humain et à sa résistance. Comme toujours, c’est la littérature ou bien le cinéma qui a tendance à déclencher une idée. Ça a un effet boule de neige.

L’inspiration des paroles pour cet album va des Raisins de la colère de Steinbeck au Kill Bill de Quentin Tarantino en passant par L’appel de la forêt de Jack London. Ou même le Demian de Hermann Hesse. Toutes ces choses m’ont grandement inspirée.

 

Peux-tu m’en dire plus sur les livres, films, peintures ou musiques qui ont pu te toucher dans ta vie, au point de déteindre sur ton travail ?

Je pense que les inspirations de cet album resteront toujours en moi. John Steinbeck et Herman Hesse sont deux de mes auteurs préférés. J’adore leur style. Le personnage de Ma dans Les raisins de la colère est merveilleux. La matriarche ultime qui supporte une situation accablante afin de protéger celles ceux qui comptent pour elle. Et je peux facilement établir un parallèle avec la mariée dans Kill Bill, un de mes films préférés de tous les temps et définitivement un de mes personnages favoris.

 

Et si tu devais garder un-e seul-e artiste comme inspiration ?

Je ne peux pas en choisir un seul ! Je pense que les artistes qui tracent leur route sans faire cas de la mode et de la critique sont les plus attirant-e-s. Ceux et celles qui croient réellement à ce qu’ils et elles font et qui n’ont besoin de personne pour valider leur travail. Je peux ne pas aimer tous les résultats que cela amène, mais je pense que cette façon d’être est incroyablement inspirante.

 

Pour finir, qu’est-ce qu’être une femme de 27 ans, j’espère que je ne me trompe pas, au XXIe siècle d’après toi ?

Presque ! En fait, j’ai 28 ans. Je me sens très chanceuse d’être entourée par des personnes que j’aime et respecte et qui m’aiment et me respectent en retour. Je suis aussi assez privilégiée et j’ai une famille qui me supporte. Des choses dont tout le monde ne bénéficie pas malheureusement. J’en suis très consciente.

En ce qui concerne l’industrie musicale, les hommes qui font partie de l’équipe d’Esben & the Witch me considère à tout moment à manière égale. Et bien que ce soit quelque chose d’a priori normal, j’en suis toujours heureuse.

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ESBEN & THE WITCH

A New Nature

Date de sortie : 08/09/2014
Label : Nostromo Records
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1. Press Heavenwards! – 10:16
2. Those Dreadful Hammers – 3:34
3. Dig Your Fingers In – 4:39
4. No Dog – 6:01
5. The Jungle – 14:32
6. Wooden Star – 6:51
7. Blood Teachings – 7:54
8. Bathed In Light – 2:01

 

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