Le mari de la coiffeuse est le dixième long-métrage significatif réalisé par Patrice Leconte, sorti en 1990, soit douze ans après le succès national des Bronzés. Quittant la comédie gaguesque pour le drame innocent, ce dixième film a des soubresauts tragiques qu’il s’efforce de contenir, de convertir en un ressort joyeux. Douze ans, c’est justement l’âge qu’il donne à son personnage principal, Antoine.

 

L’histoire, qui nous est contée par Antoine une fois adulte (Jean Rochefort), est celle de sa rencontre avec Mathilde (Anna Galiena), sa vie avec elle et celle de son salon de coiffure, sous la coupe de ses souvenirs d’enfance. Les parents, le grand frère, le slip en laine tricoté par la mère – irritant son entrejambe – son amour pour les visites à la belle coiffeuse Madame Shaeffer et son amour pour cette dernière… et surtout cette décision capitale :  sa vie ne consistera qu’à perpétuer cette idylle avec la figure rassurante et enivrante de Madame Shaeffer, même après sa mort (un suicide qui annoncera celui de Mathilde).

C’est en fait deux vies que nous montre ce film à la fois triste et tendre, plein d’une joie simple et empli d’un sens du tragique invisible et sourd-muet. En entremêlant ces souvenirs constitutifs de l’enfance et la narration d’une vie d’homme mûr, il faut comprendre que les deux ne font qu’un seul. Le personnage d’Antoine dans sa peau d’adulte – le narrateur – est en fait le même que celui de l’enfant Antoine qui imagine sa vie future. Jean Rochefort est parfait dans le rôle de cet homme fantaisiste, dont on ne sait vraiment s’il est réel ou s’il n’est pas lui-même le protagoniste d’un rêve : le fruit du fantasme, le monde arrêté d’un garçon de douze ans. C’est le modèle même de l’imagination, du fantasme, que nous propose Patrice Leconte dans son film. Nous participons de cette rêverie idéale et de son retour à la réalité, qui elle-même ne tient que par son extrême codification : entre le train-train d’un commerce de village et les manies d’Antoine (dont celle pour la musique et la danse orientale). Ce qui frappe dans ce film, c’est qu’il parle de deux histoires d’amour identiques, deux répliques, deux doubles : l’enfant qui se fascine pour « la femme », et l’homme qui épouse cette fascination en mariant son double.

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À douze ans, Antoine est amoureux de Madame Shaeffer, la coiffeuse bien formée, rousse, à la peau odorante, qui tient un salon de coiffure peu fréquenté du village. Du haut de son enfance, Antoine décide que plus tard, quand il sera grand, il épousera une coiffeuse. Ce sera sa vie. Il n’y aura là rien à ajouter, rien à enlever. Il n’y aura que ça. Sur le moment, son père ne le comprend pas. Il lui fout une trempe malgré lui. Le spectateur saisit facilement le besoin du film d’exhiber le fantasme de cet enfant. Son pendant dans le monde adulte est plus opaque, car il semble décalé vis-à-vis de la vraisemblance. Pour beaucoup, le contentement un peu idiot de cet homme pour une passion devant laquelle aucun rideau n’est tiré (le couple Antoine-Mathilde fait l’amour dans leur boutique sans même songer à se dissimuler, comme si nous étions vraiment projetés dans un monde hors du réel et hors du temps) peut même paraître indécent. Mais en le mettant en scène comme cela, Patrice Leconte donne à Antoine la possibilité de faire de ce rêve d’enfant une réalité d’adulte. Nous sommes bel et bien dans le registre de l’allégorie, une part importante du film, capitale pour son analyse.

Chercher le réalisme dans cette rêverie serait oublier que l’Antoine adulte et sa coiffeuse Mathilde ne sont rien d’autre qu’un même idéal imaginaire qui aurait traversé le temps. Des êtres figés par l’imagerie infantile. C’est le constat doux-amer et résigné de cette histoire d’amour parfaite, destinée à durer « pour toujours », que présente Patrice Leconte dans son film.

Le mari de la coiffeuse, c’est l’histoire de l’existence telle que la voulait un enfant de douze ans au départ de sa vie. Mathilde, ayant conscience que l’amour que lui porte Antoine ne va pas plus loin que ce qu’il est (un amour d’enfant), met fin à sa propre vie pour ne pas avoir à cohabiter avec la tendresse, une fois que l’amour physique sera perdu. Elle le sait, un jour, le fantasme du sein de Madame Shaeffer deviendra impossible à perpétuer à travers elle. Par sa mort, elle veut éviter à Jean la grande désillusion d’une réalité plus terne, plus tangible. Pour que le salon de coiffure n’ait pas un jour à se transformer en maison de retraite. Jean, après ce suicide, n’est pas capable de construire quoi que ce soit d’autre que cette bulle dans laquelle il glisse vers la vieillesse : les bornes d’un monde délimitées par la vision de l’enfant qu’il fut (et qu’il demeure narrativement puisqu’il s’agit-là du véritable point de vue du film, celui de l’univers limité et inextinguible de l’enfance). Son existence se fige, car il n’y a pas d’autre monde ni d’autre vie.

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Le mari de la coiffeuse est donc une réflexion forte sur ce qu’est la vie d’adulte. Et en même temps, le film est un hymne à  celles et ceux qui osent aimer d’un bloc, avec nécessité et autosuffisance. Il n’y a pas de croissance dans le film de Leconte. Il n’y a qu’une copie, délicate et éternelle. Les éléments du quotidien ne sont ici qu’une affaire de salon de coiffure.  Tout se ressemble, les choses ne changent qu’au seul regard des habitudes, de la convention sociale et de la conduite que détermine ce lieu réglé, ce monde figé. Chaque jour est le double du précédent, et chaque habitant-client de cet univers réduit n’est que la copie de l’ancien, ou le modèle du suivant.

Le film de Patrice Leconte fait appel à notre réflexion, à notre subjectivité. L’espace se constitue dans ce lieu immobile du désir, celui d’un salon de coiffure, apte à nourrir de lui-même le terreau d’une croissance morale : l’élan affectif comme une chose déposée calmement, déterminée et sereine, sage, face à la mort et à la vie. Une chose entière, close sur elle-même. Mais dotée des bornes infinies de l’imaginaire.

 


La diffusion du film sur Arte le 29 octobre nous a donné une bonne raison pour en publier la critique. Si vous l’avez manqué, pas de panique, Le mari de la coiffeuse sera rediffusé mardi 4 novembre à 13h30.