Cantonnée dans des rôles de femmes fatales ou de dociles ingénues, Marilyn Monroe n’eut jamais vraiment l’occasion de prouver ses talents d’actrice. Ses courbes langoureuses et son regard mutin avaient crevé l’écran dans des films devenus aujourd’hui cultes. Mais qui se rappelle d’une scène où la pin-up scande avec brio et plein d’éloquence un monologue écrit seulement pour elle ? Personne ? Pourtant, il en est un, le premier et le dernier qu’elle déclama aussi fort qu’elle le pouvait dans le but ultime d’être enfin prise au sérieux.

 

À propos des Désaxés, son scénariste, l’écrivain américain Arthur Miller avoua en 1998 à Serge Toubiana, actuel directeur de la Cinémathèque française : « J’avais écrit ce film pour que Marilyn se sente bien. Et finalement, il l’a anéantie. Mais en même temps, je suis content qu’il ait été fait, parce qu’elle rêvait d’être prise au sérieux en tant qu’actrice. » Œuvre cinématographique au destin fâcheux (il annonça la mort de Clark Gable en 1960 puis celle de Marilyn Monroe deux ans plus tard), Les Désaxés ou plus communément The Misfits, réalisé en 1962 par John Huston, révéla l’actrice Marilyn Monroe en même temps que la femme agonisante derrière la chevelure blonde platine. Marié à l’époque à la star du cinéma hollywoodien des années 1950-1960, Arthur Miller, intellectuel consacré, entre-aperçut la souffrance insoupçonnée de son épouse. Et pour elle, il lui dessina le rôle de Roslyn, petite chose fragile et fraîchement divorcée qui, pour fuir son passé, se réfugie en plein désert du Nevada. Un monde régi par des hommes dompteurs de chevaux sauvages et autant épris qu’elle de liberté. Là, elle croise donc la route de trois mâles enfiévrés et qui vont tour à tour tomber amoureux d’elle.

 

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Comme Marilyn, Roslyn concentre sur elle tous les regards. La fameuse partie de Jokari, où elle enchaîne les mouvements de raquette, est l’occasion pour le public d’admirer ce corps si voluptueux qui se déhanche au même rythme que la balle qui jaillit dans les airs. Les incessants gros-plans sur les regards masculins mettent presque mal à l’aise. Tandis que leur corps électrisé par cette déesse en robe d’été finit par l’encercler. Roslyn est prise au piège. Tout au long du film, elle semblera étouffer par ces hommes qui la scrutent, mais aussi à cause de sa propre chair, cette épaisse enveloppe aussi électrisante qu’une robe à paillettes enfilée un soir pour chanter « Happy Birthday Mr President ». Le désespoir alors la gagne tout comme la dépression et la neurasthénie s’emparèrent de Marilyn. L’état mental de l’actrice aura d’ailleurs donné la pulsation au tournage : retards, absences, trous de mémoire… Le dernier film de Marilyn Monroe fut une calamité pour toute l’équipe.

les désaxés

Pourtant, il fut bien la seule et unique occasion pour elle de démontrer son insaisissable talent d’actrice. Car, c’est bien dans les Désaxés, que Marilyn Monroe explose littéralement l’écran. Non pas grâce à sa beauté magnétique, mais par un incroyable sursaut de sincérité. Ainsi, tandis que les trois cow-boys auxquels Roslyn s’est liée d’amitié et d’affection tentent de capturer un mustang dans le désert aride du Nevada, elle éclate en sanglots. Torture mentale pour cette femme dont la volonté sans bornes fut celle d’être libre et indomptée. Elle s’identifie donc forcément à cet animal qui se débat fougueusement contre ses tortionnaires. Minuscule petite chose dans l’immensité du désert, elle fuit alors ce spectacle affligeant et lance au loin à ces hommes un « Meurtriers ! » à l’écho assourdissant et frémissant. Elle crie, elle hurle, sa parole se délit enfin. Authentique, le double glamour de la star s’effaçait alors pour laisser place à Norma Jean, la femme invisible et bafouée qui s’était jusqu’alors murée dans le silence.