Alors que les films de monstres fleurissent dans les salles obscures, en 1932, la MGM décide de faire appel à Tod Browning pour reprendre un vieux projet initialement intitulé Spurs. Si Freaks (La Monstrueuse Parade) est aujourd’hui reconnu comme un chef-d’œuvre du septième art, il fut à l’époque très mal reçu par le public et a bien failli se perdre dans les limbes des archives de la Cinémathèque française. Le long-métrage fut même interdit en Angleterre jusqu’en 1963. Ce n’est qu’en 1969 qu’Étoile Distribution le distribue en France et lui rend ses lettres de noblesse : celles d’une œuvre d’art et d’essai indispensable à l’Histoire du cinéma.

 

Malgré la réactualisation de Freaks par la série américaine American Horror Story de Ryan Murphy, ce film si singulier n’a en réalité besoin que de lui-même pour exister. Le spectateur se retrouve plongé dans le quotidien d’une troupe de cirques composée de ces fameux « monstres ». Homme-tronc, hermaphrodite, sœurs siamoises, femme à barbe, nains, le septième art présente ici une sorte de bestiaire humain d’êtres considérés comme des parias par la société.

Freaks est une fable burlesque et macabre. Browning y expose l’injustice sociale, la différence physique, le désespoir de l’humain que l’on rejette sans raison. Il s’exécute alors un renversement des points de vue, plaçant le regard du freak comme l’unique et seule perspective acceptable. Nous sommes les êtres anormaux, nous sommes les véritables monstres de l’histoire, et nos doubles cinématographiques sont incarnés par les personnages d’Hercule et Cléopâtre. Tous deux beaux à l’extérieur et véritablement méprisable à l’intérieur. Harry Earles, l’acteur qui incarne le nain Hans qui s’éprend de Cléopâtre, est la victime des machinations de la belle et de son amant. En effet, la trapéziste au nom de la célèbre reine d’Égypte n’est en réalité là que pour récupérer l’argent de Hans. Avec Hercule, ils élaborent un plan pour voler la fortune de ce dernier. La jeune femme va jusqu’à accepter la proposition en mariage du nain, auparavant destiné à épouser Frieda.

La scène du banquet est certainement le moment le plus fort du long-métrage. Suite à l’annonce de leurs épousailles, les freaks décident d’organiser un repas pour fêter la nouvelle. Le spectateur se retrouve mal à l’aise, confronté bien malgré lui à cette mise en scène farcesque. Il s’agit du moment de la fameuse chanson joyeusement roucoulée par la troupe de cirques : « We accept her, one of us ». Il y a quelque chose de savoureux et en même temps de très perturbant au visionnage de cette scène. Nous sommes Cléopâtre par jeu d’identification, mais nous sommes humainement du côté de la troupe de cirques. C’est dans ce processus de retournement que s’établit tout le génie de Browning.

FREAKS 2

Le mécanisme de renversement va jusqu’à faire des freaks les bourreaux au lieu des victimes qu’ils sont habituellement (des bourreaux auxquels nous aurions tendance à trouver des circonstances atténuantes). Freaks est encore aujourd’hui considéré par certains comme politiquement incorrect, ce qui en dit long sur la perception sociale du handicap et de la différence physique au XXIe siècle.

L’immersion totale du spectateur tout au long de Freaks est due à la maîtrise parfaite de Browning : celle de sa caméra, celle de ses acteurs, celle de l’univers du cirque qu’il connaît entièrement grâce aux années qu’il a passées plus jeune au sein d’une troupe. Le traitement de la déformation et du handicap physique n’est pas nouveau pour le réalisateur qui avait précédemment donné vie aux films The Unholy Three (1925) et The Unknown (1927). Inutile de tout vous révéler, mais la fin de Freaks offre l’une des meilleures scènes de vengeance de l’Histoire du cinéma, tant en matière de mise en scène que de scénario. Sans oublier : le meilleur plan de fin. « Cot, cot, cot » fait Cléopâtre du haut de son vénérable prestige.

 

 


Le film est tombé dans le domaine public, pour le télécharger cliquez ici.

  • Scénario : Al Boasberg, Willis Goldbeck, Leon Gordon et Edgar Allan Woolf d’après la nouvelle Spurs de Tod Robbins
  • Direction artistique : Cedric Gibbons
  • Directeur de la photographie : Merritt B. Gerstad
  • Montage : Basil Wrangell
  • Musique : Gavin Barns
  • Production: Tod Browning et Irving Thalberg
  • Société de production et de distribution : Metro-Goldwyn-Mayer
  • Pays d’origine : États-Unis
  • Durée : 64 minutes