Le 10 novembre 2014, cela fera quatre-vingt-six ans qu’Anita Berber s’est éteinte des suites de la tuberculose. L’occasion d’évoquer le parcours atypique d’une jeune femme avant-gardiste, insaisissable et sans pudeur. Libertaire dans une Allemagne d’entre-deux-guerres au climat mortifère, elle est sans doute l’une des premières flammes de l’émancipation féminine. Son histoire, tumultueuse et singulière, nous montre aussi qu’il est possible de faire des ténèbres une véritable œuvre d’art.

 

Née en 1899, cette créature à la beauté diabolique fascine autant qu’elle choque. Tout au long de sa vie, Anita Berber incarne la gloire et la misère de son époque, se fichant bien des effets qu’elle peut produire. Pendant plus de dix ans, la danseuse, autrice et actrice, souffle un vent d’impertinence sur une Allemagne d’entre-deux-guerres. Et puis soudain, en 1928, elle meurt de la même façon qu’elle a vécu : trop vite, dans l’étreinte de la douleur, l’ombre du scandale, en laissant flotter derrière elle le parfum d’une icône.

Sa mère Lucie Thiem est chanteuse de cabaret. Son père Félix, lui, est un illustre violoniste. Peu de temps après sa naissance, ses parents se séparent et confient l’éducation de leur fille à sa grand-mère maternelle. En 1915, Anita a tout juste seize ans lorsqu’elle quitte Dresde, la ville de son enfance, pour rejoindre sa mère à Berlin et partir à la conquête de son destin. Très vite, comme ses parents au même âge, elle entame une formation artistique : pendant plusieurs années, elle suit des cours de théâtre tandis que Rita Sacchetto, actrice et directrice d’une grande école de danse à Berlin, se charge de lui enseigner l’art de mouvoir son corps. En parallèle, elle se produit dès son plus jeune âge sur les scènes des cabarets de Berlin avec la ferme intention de se distinguer. Ainsi commence sa vie de débauche, doucement éclairée par la lueur de son désir de célébrité. D’un naturel désarmant, elle est aussi provocante qu’audacieuse. Sa première gloire est celle de son corps : elle est l’une des premières danseuses entièrement nues à se faire connaître. À cette époque, seuls quelques grands noms comme Nijinski ou Isadora Duncan osent danser… les pieds nus. Anita, elle, se déhanche en tenue d’Ève. La finesse de son corps lui donne une allure sculpturale, et son talent associé à son amour du vice ne tarde pas à faire d’elle un personnage incontournable de la ville allemande.

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Les narines en feu

Anita a un penchant pour les drogues, une sexualité débridée, et vit une bisexualité assumée. Voluptueuse, hédoniste, elle jouit de tous les plaisirs et flirte avec les limites de ce qui est alors considéré comme de la dépravation. À ses débuts, elle se prostitue occasionnellement dans les cabarets pour lesquels elle travaille. Côté forme, elle prétend se nourrir exclusivement « de pétales de roses blanches macérées dans un mélange d’éther et chloroforme ». Pour étancher sa soif, elle boit toutes sortes d’alcool ; et pour alimenter son esprit, elle alterne la prise de morphine et de narcoleptiques. Grande amatrice d’opium et de cocaïne, il n’est pas rare de la croiser dans les rues de Berlin le nez recouvert de poudre :

Je sais exactement ce qui ne va pas chez moi. Je suis une dépravée qui sniffe de la cocaïne. Et mes narines sont en feu, confie-t-elle un jour à un ami journaliste.

Parfois, dans les cabarets où elle se produit, elle brise des bouteilles de champagne sur la tête des parieurs assis près de la scène. Pourtant, malgré son excentricité et ses écarts de conduite avec la morale en vigueur, Anita Berber réussit à vivre de son art. Pour bien moins, de nombreux artistes de l’époque ont dû s’exiler de leur pays. On est alors en droit de s’interroger, qu’est-ce qui fait d’elle une artiste intouchable ?

Cauchemars et hallucinations (Unheimliche Geschichten), réalisé par Richard Oswald (1919)

Cauchemars et hallucinations (Unheimliche Geschichten), réalisé par Richard Oswald (1919)

Replaçons les événements dans leur contexte historique. En 1918, consécutivement à sa défaite lors de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne entre dans la République de Weimar. Le pays est un cimetière qui accueille les gueules cassées et de nombreuses veuves éplorées. À Berlin comme dans les autres villes, les habitant-e-s souffrent de la crise économique causée par l’effondrement du mark. Les conflits internes se multiplient dans une Allemagne traditionaliste et catholique, jusqu’à l’avènement d’Adolph Hitler qui sera nommé chancelier en 1933. Pourtant, Anita réussit à passer à travers les mailles d’une société rigide et patriarcale. En plus de sa carrière florissante en tant que danseuse, elle connaît quelques succès au cinéma. Sa personnalité inspire des cinéastes tels que Richard Oswald qui lui offrent des rôles dans des films muets aux noms plus qu’évocateurs : Lucrèce BorgiaProstitutionLuciferCauchemars et Hallucinations.

 

Libérée, délivrée

Le style d’Anita est aussi sa marque de fabrique. Elle a les cheveux rouges comme le sang, et se peint un grand cœur noir sur les lèvres. Lorsqu’elle ne danse pas nue, elle porte des pantalons jusqu’alors exclusivement réservés aux hommes, ou se balade avec un singe autour du cou. Elle se moque de la bienséance, de la morale, du reste du monde, elle se moque de tout ou presque. Plus qu’une simple garçonne ou une grande rebelle, elle s’affranchit de l’opinion voire même de son propre jugement. Anita Berber semble encore aujourd’hui incarner la quintessence de la liberté.

Anita, Bitte Zahlen, Ernst Schneider (1921)

Anita, Bitte Zahlen, Ernst Schneider (1921)

Dans sa courte et tumultueuse existence, Anita s’est mariée à trois reprises. En 1919, elle épouse Eberhard Von Nathusius, un riche héritier qu’elle quittera deux ans plus tard pour vivre une histoire d’amour passionnelle avec une femme, Susi Wanowsky. Puis, en 1923, elle se marie avec son partenaire de scène, Sebastian Droste. Poète et danseur homosexuel à l’allure d’un spectre sylphide, il semble tout autant qu’elle habité par le vice. Mais quelle est la nature de leur union ? Est-ce un mariage d’amour, une satire des mœurs en vigueur, ou une manière d’officialiser leur union artistique ? Quoi qu’il en soit, leur travail et leur vie de débauche feront scandale. À deux, ils repousseront toutes les limites, se verront bannis dans une partie de l’Europe, et même expulsés de Vienne. Ils publieront ensemble un recueil de poèmes, de photographies et de dessins intitulé « Danses du vice, de l’horreur et de l’extase », comme un hommage à la noirceur de leur talent. Hélas, leur histoire se termine la même année dans des circonstances bien moins fantasques : Sebastian dérobe l’argent, les fourrures et les bijoux d’Anita afin de s’offrir un billet transatlantique à destination de New York. Ainsi s’achève leur alliance infernale. Avec pertes et fracas.

Anita Berber & Sebastian Droste dans Morphine, Atelier Eberth, 1922.

Anita Berber & Sebastian Droste dans Morphine, Atelier Eberth, 1922.

 

Se dévouer corps et âme à la passion

En 1924, Anita se remarie deux semaines après sa rencontre avec le danseur américain Henri Chatin Hofmann. C’est un véritable coup de foudre, une renaissance pour elle. Après le vacarme causé par ses incartades avec Droste, Anita désire relancer sa carrière. En 1925, le couple Berber-Hoffman présente son premier spectacle « Shipwrecked » (« Naufragés »). La même année, leur ami Otto Dix réalise un portrait symbolisant la résurrection de l’icône.

Otto Dix, The Dancer Anita Berber (1925)

Otto Dix, The Dancer Anita Berber (1925).

En 1926, le couple propose un nouveau ballet : « Danses de sexe et de l’extase ». Malheureusement, Anita est arrêtée à Zagreb puis emprisonnée quelques semaines pour avoir publiquement insulté le roi de l’ancienne Yougoslavie. En 1928, le couple se lance dans une dernière tournée à travers le Moyen-Orient. Un soir, à Bierut, Anita s’effondre dans un night-club, harassée par le poids de ses excès. On lui diagnostique la tuberculose ; elle est rapatriée à Berlin et succombe à sa maladie dans les mois qui suivent.

Peu à peu, il ne subsiste plus rien d’elle, à peine un vague souvenir. Il faudra attendre le début des années 90 pour que la sulfureuse chorégraphe tombée dans l’oubli puisse enfin renaître de ses cendres. C’est dans une Allemagne réunifiée, peu après la chute du Mur de Berlin, que le pays redore son statut d’icône. En 1991, la Poste allemande publie un timbre à son effigie. À Berlin, un cabaret à son nom ouvre ses portes au public et ses ballets sont remontés.

 

Transcender la mort pour créer de l’art

Anita, Tänze des Lasters Spielfilm, 1986, 85 Minuten, 35 mm

Film inspiré de la vie d’Anita Berber : Anita – Danses de vice (Anita, Tänze des Lasters), réalisé par Rosa Von Praunheim (1986).

Lorsqu’on évoque la vie d’Anita Berber, ce n’est pas seulement son côté tragique qui interpelle. Voyez-vous, Anita danse à travers l’existence. Son art et ses provocations sont bien plus qu’un simple exutoire. Ils parlent de la vie, avec violence et passion. Des prisons mentales, mais surtout de la liberté. Ainsi, à sa façon, elle transcende la mort en faisant d’elle une œuvre d’art : intemporelle et subjective. Aujourd’hui encore elle ne cesse de captiver les regards et fasciner les esprits. On pense au noir de ses lèvres, aux bleus de son cœur, au tumulte créateur de son être. Et à cette pensée, qu’elle illustre si bien : « De l’obscurité jaillit la lumière ».

 


L’héritage artistique d’Anita Berber :