Dans un long entretien réalisé entre décembre dernier et ce mois d’octobre ensoleillé, l’artiste britannique Matt Elliott, dont la guitare vibre sous l’influence des sons tsiganes, nous parle de son dernier album, de lui, du documentaire qui lui est consacré, de son parcours et de sa musique.

 

Matt Elliott est un artiste comme l’on en rencontre peu. Originaire de Bristol, cette référence de la drum’n’bass anglaise avec son projet The Third Eye Foundation, s’exerce depuis plusieurs années sous son patronyme. Dès son premier album, The Mess We Made (2003), nous avons eu le plaisir de découvrir sa voix rauque et sa folk aux sonorités tziganes, ainsi que les notes sombres de sa guitare. Après la trilogie des Songs : Drinking Songs (2004), Failing Songs (2006) et Howling Songs (2008) et un nouvel album en 2012 intitulé The Broken Man, il est revenu en octobre dernier avec un tout nouveau disque, Only Myocardial Infarction Can Break Your Heart.

 

Vous faites partie d’un courant de chanteurs que l’on imagine facilement vivre dans une cave, avec une intraveineuse de whisky dans le bras et une clope presque éteinte à la bouche. On est très loin de la réalité, ou bien, même si cela est fortement caricaturé, y a-t-il une part de vrai dans l’image baudelairienne de l’artiste que l’on peut se faire de vous en écoutant vos albums ?

Matt Elliott : Pour être honnête, mon appartement ressemble pas mal à une cave, mais je préfère l’absinthe au whisky. Pour ce qui est de la cigarette, j’ai arrêté il y a un an ! L’alcool n’est pas ma drogue préférée, j’aime parler de moi en tant qu’hédoniste responsable. J’apprécie tout à petites doses. Je considère que la vie est faite pour expérimenter les choses, le bon comme le mauvais. Dans ce sens-là, je suis une sorte de bohémien.

 

D’ailleurs, The Third Eye Foundation sous lequel vous avez officié pendant 8 ans est assez loin de cette folk sombre et caverneuse, flirtant plutôt avec une drum’n’bass sensible. Y a-t-il finalement une dualité dans votre musique ou les styles se rejoignent-ils officieusement ?

Oui, il y a véritablement deux aspects à ma musique. Mais il faut que je l’avoue, le côté électronique n’est pas le plus dominant ces derniers temps. Je suis bien plus heureux en jouant de la guitare, en composant, plutôt qu’en programmant sur des ordinateurs. Toutefois, en disant cela, peut-être que dans le futur, j’aspirerai à continuer ce que j’avais entrepris avec The Third Eye Foundation. Enfin, pour l’instant je n’en suis pas si sûr.

 

Dans Le Loup des Steppes, Hermann Hesse explique qu’il « faut se résoudre à considérer les personnages » des « œuvres non comme des individus, mais comme les parties, les facettes, les différentes formes d’une unité supérieure (par exemple l’âme de l’écrivain) ». Pensez-vous que votre œuvre musicale, qui commence à être extrêmement riche, représente ce que vous êtes dans le fond ?

Pour moi, il est évident que la musique, de manière générale, est la manifestation d’une âme, mais personnellement je pense qu’il ne s’agit que d’une réflexion, d’une partie de mon âme. J’essaye d’écrire ma musique quand je suis dans un certain état d’esprit. Par exemple, ma musique est plutôt triste, même misérable de temps à autre, mais je ne suis pas quelqu’un de misérable, enfin… pas tout le temps. J’aime rire et parler avec les gens, même danser de temps en temps…

 

Si je dois être très honnête, quand je regarde votre parcours, je pense à Tom Waits — et c’est un véritable compliment. Il y a quelque chose d’habité, qui hante la nuit, une capacité impressionnante à emprisonner les gens à la seule force de votre voix.

Il m’est pratiquement impossible d’écouter ma musique une fois terminée. Je me demande souvent ce que je penserais de ma musique si je ne l’avais pas écrite. Parfois, j’aimerais souffrir d’amnésie, juste une journée, ne serait-ce que pour savoir si j’aime ou non. Ma musique peut me toucher lorsque je la joue sur scène parce que je peux me souvenir avec exactitude de ce que je ressentais en l’écrivant. Je peux même avoir envie de pleurer, et parfois une petite larme peut s’échapper, mais tout cela est différent. Ce n’est pas la musique qui m’affecte, mais le souvenir. Un peu comme la Méthode pour le théâtre et le cinéma, mais inversée [NDLR, aussi appelée système Stanislavski, méthode de jeu qui consiste pour le comédien à rechercher par lui-même la psychologie du personnage, basé sur le principe de sincérité du jeu, la Méthode fait appel à la mémoire du comédien ou de l’acteur afin qu’il revive les affects et sentiments déjà expérimentés pour enrichir son personnage].

 

 

Vous avez clôturé la trilogie des Songs avec Drinking Songs (2004), Failing Songs (2006) et Howling Songs (2008), puis sorti The Broken Man en 2012. Alors aujourd’hui, vous revenez avec quoi ?

Enregistrer et mixer l’album était une expérience absolument géniale. D’ailleurs, j’ai tellement aimé le faire que j’en culpabilise presque. Et bien sûr, je me dis que tout le monde va détester. Ce qui est certain, c’est qu’il n’est pas aussi sombre que The Broken Man, mais les paroles sont peut-être plus amères. J’ai enregistré l’album à Paris à la Fondation Labèque avec l’incroyable ingénieur-producteur-mixer David Chalmin. C’était un vrai plaisir de travailler avec lui, il comprend parfaitement mon travail. J’ai aussi collaboré avec un extraordinaire percussionniste, Raphaël Seguinier, et le bassiste complètement dingue Jeff Hallam. D’ailleurs, les quelques concerts que l’on va faire avec Jeff devraient être une alternative assez sympa à mes concerts solos. Le processus de création artistique reste le même que sur les autres albums : avoir mon cœur brisé et m’attarder sur cela. Me torturer à ce sujet et enfin, enregistrer un album.

 

À quel point la culture tzigane influence-t-elle votre musique ?

Je me considère comme une sorte de gitan. J’ai quitté l’Angleterre il y a des années de cela, mais je ne suis pas pour autant un citoyen français. Je parle et comprends le français de base, mais les langues ne sont pas mon fort donc il m’est souvent difficile de m’intégrer complètement. De plus, il est vrai qu’en tant qu’étranger, les gens ont tendance à te traiter différemment. Je me sens comme une âme errante, mais très honnêtement, je suis heureux comme cela. Je n’ai aucun attachement émotionnel à l’Angleterre ou au fait d’être anglais, je m’en fiche un peu, c’est la même chose pour moi. Après, il est vrai que je passe les trois quarts de mon temps à voyager et à jouer ma musique, donc pour ce qui est de cet aspect-là, j’ai une vie de troubadour. Bien sûr, je ne souffre pas des mêmes préjudices et difficultés que les gitans en Europe. Ma manière de jouer ressemble pas mal à celle des gitans parce que je ne lis ni n’écris la musique, je la compose seulement dans ma tête. Alors oui, j’adore la musique tzigane, je la trouve véritablement touchante.

 

Que faisiez-vous avant de commencer la musique ?

Je pense être un garçon plutôt intelligent, mais je n’aimais pas vraiment l’école. J’ai essayé d’étudier, mais j’ai réalisé qu’à part dans le cas où quelque chose m’intéresse, il m’est très difficile d’apprendre. Inversement, j’assimile les choses qui m’intéressent très très rapidement. À l’école, on me mettait à la porte lors de mes cours de musique, mais je pense que cela venait de ma frustration quant à leur manière d’enseigner la musique, à se concentrer sur la théorie au lieu du côté fun et créatif. Pour moi, avec mon vécu, c’est ce que l’école a tendance à faire. J’ai essayé d’apprendre la psychologie, que l’on pourrait voir comme un sujet fascinant, mais dont on fait finalement rapidement le tour. Comme pour beaucoup d’autres matières, il s’agit de retenir des noms et des dates ad infinitum. Je pense qu’il y a de réels problèmes concernant la manière d’enseigner les matières, spécialement pour les enfants. Pour moi, les meilleurs enseignants sont ceux qui sont enthousiastes à propos de leur sujet, c’est seulement comme cela qu’ils peuvent intéresser les enfants et piquer leur intérêt. De plus, le système éducatif repose sur un système monétaire, donc les choses doivent nécessairement être enseignées de manière efficace, et cela finit par se résumer à apprendre quelques informations comme un perroquet sans en comprendre le sens. C’est franchement une tragédie, quand on y pense, le système tend plus à étouffer le potentiel des gens plutôt qu’à les encourager à l’approfondissement en leur donnant l’envie d’apprendre. C’est un constat déchirant… Donc oui, j’étais un très mauvais élève.

 

what a fuck am i doing on this battlefield, trailer 

 

Pouvez-vous me parler du documentaire What a Fuck Am I Doing on this Battlefield, réalisé par Nicolas Peltier et Julien Fezans ?

Je peux déjà dire qu’il est difficile de regarder un documentaire sur soi-même. Mais je pense que Nico et Julien ont fait un travail superbe. Ma première réaction après avoir vu la version finale était : « Vous m’avez fait passer pour un trou du cul, mais je suppose que j’en suis un ». Nous nous sommes rencontrés il y a quelques années de ça et j’ai immédiatement eu un bon feeling à leur sujet. Nous sommes toujours de très bons amis et ce sont des mecs très talentueux. J’adore l’image du film… À vrai dire, j’adore le film, il est magnifiquement filmé et de très beaux moments ont été saisis par la caméra. Ce qui m’a le plus surpris était mon incohérence. Je parle beaucoup et change de sujet au milieu d’un raisonnement. Je pense que parfois mon cerveau va plus vite que ma bouche… Mais bon, je déteste aussi regarder des photos de moi, alors vous pouvez imaginer ce que j’ai ressenti en voyant le film. Je crois que j’y suis habitué maintenant.

 

Un nouvel album en préparation ?

Oui ! J’ai commencé l’enregistrement à Rome, et nous avons déjà fait le gros du travail et réfléchissons juste à ce que nous allons faire après. J’ai quelques tournées en ce moment, mais je pense aussi énormément à la direction à prendre pour cet album et à finir les paroles. C’est toujours la chose la plus difficile pour moi. On s’est aussi un peu remis à Third Eye Foundation, mais c’est un projet à long terme… ou pas. On verra bien comment ça se passe.

 


MATT ELLIOTT

Only Myocardial Infarction Can Break Your Heart

Date de sortie : 28/10/2013

Label : Ici D’Ailleurs

cover1. The Right to Cry  – 17:19
2. Reap What You Sow – 5:15
3. I Would Have Woken You with This Song – 8:13
4. Prepare for Disappointment – 3:30
5. Zugzwang – 5:23
6. Again – 4:17
7. De Nada – 3:49

Bonus tracks:

1. Reap What You Sow – 5:15
2. Prepare for Disappointment – 3:30
3. All of Our Leaders Are Sociopathic, Criminal Monsters Who Should Be Locked Away Far from Any Kind of Power for the Good of All Humanity – (The Third Eyed Foundation remix) – 9:42
4. I’ll Sleep When You’re Dead – (The Third Eyed Foundation remix)  – 3:06

 


Les covers et artworks des albums de Matt Elliott sont réalisées par l’artiste russe Vania Zouravliov. Ses influences sont variées, de la Bible à Disney en passant par la Divine Comédie de Dante. Pour en savoir plus, ça se passe ici.



Image : PHOTO DE KARL L. ©

Grâce à la gentillesse de Matt, cette interview initialement réalisée il y a un peu plus d’un an a été agrémentée de nouvelles questions.