En concert à la Flèche d’Or le 20 novembre à Paris, le groupe A Winged Victory For The Sullen formé par Dustin O’Halloran et Adam Wiltzie bouleverse à sa manière le monde de l’ambient. En associant leur talent à celui du chorégraphe britannique et avant-gardiste Wayne McGregor dans le processus créatif de leur dernier album, ils réalisent l’ultime mise en mouvement des sons : l’association de la danse et de la musique de l’âme.

 

Après un premier album éponyme salué par la presse sorti en 2011, A Winged Victory For The Sullen est revenu le 6 octobre 2014 avec un nouveau bijou intitulé Atomos. Réflexion musicale sur le mouvement des atomes, la matière et l’animation du corps humain. Il faut le dire, c’est une véritable réussite. Alors que la scénographie combinée à la musique électronique en live pose souvent problème par son manque d’ambition, le chorégraphe Wayne McGregor, lui, a trouvé la solution. En travaillant avec des artistes comme Ben Frost, Ólafur Arnalds ou encore Max Richter, il impulse un nouveau mouvement artistique interdisciplinaire entre danse, sciences et sons. En alliant prouesses technologiques (avec l’utilisation de la 3D), danse d’avant-garde et sonorités ambient, comme dans sa collaboration avec A Winged Victory For The Sullen, l’expérience du spectateur prend une nouvelle dimension. Le travail fait par les deux Américains sur leur musique est impressionnant de précision, leur nouvel album dépasse des limites auparavant dessinées par leur jeune association. En renforçant le son des cordes et en créant une sorte d’envolée lyrique musicale, les morceaux flirtent joliment avec une musique plus classique, modelée dans le moule d’ancêtres parfois oubliés. Quoi de mieux pour discuter de tout cela qu’avec l’un des membres du groupe lui-même, en la personne du pianiste et compositeur de talent Dustin O’Halloran.

 

Avant que l’on ne parle de ton projet avec Adam Wiltzie, A Winged Victory for the Sullen, pourrais-tu m’en dire un peu plus sur toi ?

Dustin O’Halloran : Oui ! J’ai commencé à jouer du piano à l’âge de sept ans, et un peu plus tard au lycée, j’ai rencontré Sarah Lov avec qui j’ai formé mon premier groupe, Devics. Nous avons réalisé plusieurs albums sous le label Bella Union et même fait pas mal de tournées en Europe. Et au bout du compte, après l’enregistrement d’un de nos albums en Italie, j’y suis resté pendant sept ans jusqu’à mon déménagement à Berlin, où je vis actuellement.

 

Comment as-tu fait la connaissance d’Adam Wiltzie ?

Adam et moi nous sommes rencontrés à Bologne en Italie lors d’un concert de Sparklehorse. À l’époque, Adam était guitariste pour le groupe. Francesco Donadello, mon très bon ami et ingé son sur le projet Gardini Di Miro, m’avait invité à les voir jouer. Nous avons fini par les rencontrer en backstage et partager avec eux nos expériences d’Américains expatriés en Europe. Mais au final, nous avons surtout partagé nos différentes musiques jusqu’à devenir fans les uns des autres. À cette époque je bossais sur mon album solo Lumière, et j’ai demandé à Adam si éventuellement il accepterait de jouer de la guitare dessus. Bien que le morceau réalisé se soit révélé merveilleux, il était aussi évident qu’Adam avait besoin de plus de libertés pour travailler. Finalement, on a donc décidé de s’associer et d’écrire de la musique ensemble. Il aura suffi de quelques jours, lorsqu’Adam est venu dans mon studio berlinois, pour planter les graines qui donneront ensuite naissance à notre tout premier album ensemble.

 

 

Grâce à l’incroyable attention que vous apportez à votre musique, il est facile de ressentir les couches de l’élaboration, la minutie avec laquelle vous faites chacun de vos choix. Est-il important d’avoir une éducation musicale pour faire de l’ambient ?

Nous sommes tous les deux des autodidactes et je ne connais franchement aucune autre manière de faire ce que je fais. Je pense que tout se joue dans le temps que tu passes à chercher et à créer. Et il n’y a aucun moyen d’enseigner ça.

 

Combien de musiciens ont travaillé avec vous lors de l’enregistrement d’Atomos ?

Nous avons travaillé avec quatre musiciens qui jouent différents instruments à cordes : deux violoncelles, un alto et un violon.

 

Comment cela se passe-t-il sur scène ?

On y est plutôt habitué aujourd’hui. Tous les rôles sont écrits avant et largement préparés, donc nous savons assez clairement ce que nous devons faire. Nous avons eu la chance de travailler avec de merveilleux musiciens bruxellois et ils font réellement partie du groupe aujourd’hui.

 

Je trouve l’idée de votre collaboration avec le chorégraphe britannique Wayne McGregor absolument fantastique. Et je suis heureuse qu’elle soit à l’origine d’Atomos. On peut sentir son influence tout au long de l’écoute. Peux-tu me dire comment il vous a contacté et comment votre collaboration s’est déroulée ?

En fait, Wayne nous a contactés après avoir écouté notre premier album. Il le passait pendant l’échauffement de ses danseurs et s’est rendu compte qu’ils y réagissaient de manière intéressante. Son concept chorégraphique en lien avec les atomes, la formation de ces derniers, la relation entre l’espace et le temps, et le lien que tout cela a avec le corps humain était le catalyseur de ce nouveau disque. C’était un collaborateur formidable, Wayne nous a inspirés, mais n’est jamais entré dans les détails ou n’a interféré avec ce que nous faisions. Il nous a vraiment laissé gérer nous-mêmes, tout en nous faisant réellement confiance.

 

Atomos de Wayne McGregor | Random Dance

 

Comment cela influence-t-il différemment Atomos par rapport à votre premier album ? Peux-tu m’expliquer ce qui a changé techniquement : les nouveaux instruments, l’utilisation des sons electro, l’effet recherché lors du processus créatif ?

Notre premier album s’est fait tout doucement, sur environ deux ans. On a travaillé dessus peu à peu. Pour celui-ci, nous n’avons pas eu le luxe du temps, comme c’était le cas avant… Nous n’avions même pas écrit une note de musique lorsque les premiers spectacles ont été bookés. Il n’y avait donc pas de bonus temps, il fallait qu’on se plonge complètement dedans, littéralement, et faire de chaque jour un véritable jour de travail… Du matin au soir. C’était un projet immense : 70 minutes de musique à créer sur une période limitée. Mais en cela résidait aussi la partie la plus libératrice de ce défi : nous ne devions pas douter de nos propres capacités. Il n’y avait juste pas le temps ! Honnêtement, nous ne savions pas si nous aurions quelque chose digne d’être sorti à la fin. Mais finalement, lors du second spectacle, nous avons vite réalisé que nous étions plutôt confiants et que nous devrions l’enregistrer et faire de ce projet notre second album. Comme nous n’avions réellement fait qu’un seul album ensemble, Adam et moi, nous n’avions pas un processus créatif solide, et ce nouveau disque était une nouvelle fois la porte ouverte aux expérimentations. C’est avec l’influence d’une troisième vision, en la personne de Wayne McGregor qui nous a donné énormément d’inspirations, que nous avons pu repousser les limites de notre musique. Le plus gros changement sur cet album est probablement la mise en avant des cordes. Elles sont même parfois les seules que l’on entend jouer.

 

Wayne McGregor adore la musique ambient et il a travaillé avec des gens incroyables comme Ólafur Arnalds ou Max Richter. J’imagine que c’était un véritable privilège que de travailler avec lui…

C’était notre première expérience avec la danse et Wayne travaille vraiment à un autre niveau. Il est incroyablement intelligent. Définitivement un privilège que de bosser avec des gens comme lui.

 

Wayne McGregor, Random Dance, Atomos, Londres

Wayne McGregor, Random Dance, Atomos, Londres © DR

Wayne McGregor, Random Dance, Atomos, Londres © DR

Wayne McGregor, Random Dance, Atomos, Londres © DR

 

Avec Atomos, le son se ressent plus fortement que sur votre premier album, je pense surtout à des morceaux comme Atomos XI, qui élève l’auditeur vers quelque chose de grandiose, de magistral, ou même à Atomos VI avec ce piano qui nous hante et les imposants sons des instruments à cordes…

Merci ! Comme cette musique a été écrite pour la scène et la danse, je pense qu’il y a des éléments plus définis que dans le précédent album, presque sculpturaux… Au final, c’est une véritable sculpture sur laquelle tu travailles… Tu t’en éloignes, observes, et ajoutes des formes au fur et à mesure.

 

Quelle est l’esthétique musicale et visuelle de A Winged Victory For The Sullen ?

Je pense que nous aimons l’idée que les gens puissent créer leurs propres images dans leur tête. Il semble que ça fonctionne beaucoup mieux que de leur imposer quoi que ce soit.

 


A Winged Victory for the Sullen Boiler Room…

 

Peux-tu m’en dire un peu plus sur les rôles qu’ont joués Ben Frost et Francesco Donadello dans votre travail ?

Bien sûr. Fransceso est devenu une partie importante de ma vie musicale, c’est un génie du son et je ne sais vraiment pas ce que je ferais sans lui ! On s’est rencontré lorsque je vivais en Italie, je produisais le groupe italien A Toys Orchestra. Un soir, il m’a invité au concert de Sparklehorse à Bologne, Adam y jouait et c’était le jour de notre fameuse rencontre. Lorsque nous avons terminé l’enregistrement de notre premier album, il était naturel que Francesco le mixe. Il avait fait construire un studio analogique dans une vieille villa près de Ferrara et c’est là que tout s’est fait. C’était une habitation qui paraissait hantée, sans internet, et la vieille dame qui en était la propriétaire nous faisait souvent à manger. Nous avons dormi là-bas et fait le mixage de l’album jusque tard dans la nuit. Ça ressemblait à un film de Mario Bava et j’étais à peu près sûr de voir apparaître un fantôme à un moment ou un autre. Mais finalement, ça a ajouté une atmosphère assez géniale à l’album. Depuis le temps, Francesco a déménagé à Berlin lui aussi et a fait construire un des meilleurs studios de la ville appelée Voxton. C’est là que nous avons enregistré Atomos. Il est en quelque sorte le troisième membre du groupe donc… Viva Francesco Donadello ! Et pour Ben Frost, c’est un ami de longue date. Notre première collaboration pro s’est faite sur l’EP Atomos VII, sorti un peu avant l’album. Ben avait déjà travaillé avec Wayne, donc ça nous paraissait naturel qu’il se joigne un peu au projet que nous avions avec lui. Adam est même allé en Islande pour faire quelques enregistrements et des prises de son avec Ben.

 

Certains journalistes parlent de votre musique comme de l’« ambient néo-classique ». À première vue, ça semble être un bon résumé, mais si on prend le temps d’y penser, ça ne veut franchement rien dire. Le concept de musique classique lui-même peut facilement être remis en cause. Qu’en penses-tu ?

Je suis entièrement d’accord avec toi. Je pense que les gens ont besoin de tout classer. Mais qu’y a-t-il de mal à simplement laisser être la musique telle qu’elle est. Il y a tant de choses différentes dans notre musique. La réduire au terme « néo-classique » c’est passer à côté de ce qu’elle est véritablement. Nous espérons que notre musique « est », tout simplement.

 

Quel est votre processus créatif pour A Winged Victory For The Sullen ?

C’est encore un mystère pour nous, vraiment. On s’assoit dans notre studio d’enregistrement et un rien peut déclencher ce processus : chercher nos sons, une simple conversation, le son d’un instrument à cordes. Mais généralement, à la fin, on arrive à quelque chose de réellement différent comparativement à l’effet premièrement recherché. Et souvent, on ne se souvient même pas comment nous en sommes arrivés là. C’est la partie réellement mystique de notre processus créatif et c’est toujours mieux quand c’est elle qui nous guide.

 


A WINGED VICTORY FOR THE SULLEN

Atomos

Date de sortie : 06/10/2014

Label : Erased Tapes Records/Kranky

ERATP061_cover_WEB1. Atomos I—10:22
2. Atomos II—4:19
3. Atomos III — 4:56
4. Atomos V — 4:13
5. Atomos VI – 7:24
6. Atomos VII — 7:59
7. Atomos VIII — 5:14
8. Atomos IX — 4:16
9. Atomos X — 4:18
10. Atomos XI — 5:26
11. Atomos XII — 4:10

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