La vie ne me fait pas peur (1999) est le troisième film de Noémie Lvovsky. Véritable bombe d’énergie brute, des cris aux murmures et du rire aux larmes, le film raconte quatre adolescentes qui se heurtent aux parcours contradictoires de leurs années lycée : Émilie, Inès, Stella et Marion. Elles cherchent les emmerdes de l’amour et de la vie, les jouissances de l’impossible, du refus qui dit « oui ».

 

Le film démarre sur ces quelques plans d’ouverture : ces deux petites gamines rondelettes de trois-quatre ans, qui finissent dans cette chambre, leurs visages tant que les murs blancs tachetés de sauce, de peinture ou que sait-on. Elles hurlent tour à tour à elles-mêmes et à la caméra. La vision est sauvage, entre puissamment joueuse et cauchemardesque. Ce film-là n’en est pas un ; il y a quelque chose de documentaire sur la barbarie innée de la vie.

La vie ne me fait pas peur est un album photo. Avec le recul, on en vient à penser que si les photos pouvaient s’animer, elles ressembleraient à ça. Des visions, des morceaux de vie fulgurants, entre différents éclats de rires et de pleurs. Voire les deux, quand les quatre héroïnes sont réunies dans une chambre en train de prendre un nouveau virage dans leur aventure sororale. Tout part de travers. Ce sont tour à tour quatre gamines qui courent après les garçons et osent viser l’excès de frisson, puis quatre jeunes ados, trois qui partent en vacances en Italie aller trouver les premiers flirts, les sorties en boîte, la mer, peut-être la première fois, la fuite devant le sexe masculin qui fait si peur lorsqu’il ne s’agit que de ça. On déplore le manque d’amour et puis on n’oublie pas en cours de route celle qui n’est pas partie, Émilie qui est restée en France pour s’essayer au théâtre, pour connaître le drame d’aimer plus loin que les gamines de son âge, d’aimer un homme, et finir par se perdre comme les autres.

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Pourtant en fin de course, ce seront quatre jeunes femmes enfin prêtes, armées pour affronter la vie. La jubilation vient que jusqu’au bout rien n’est lâché. On se prend tout en pleine figure, comme la mère d’Émilie (Valéria Bruni Tedeschi) complètement braquée aux virées de la mort des jeunesses italiennes. Tout va à fond de caisse et tout y passe, en danger de mort, en danger de vie, et on ne saurait rien céder à l’une ni à l’autre. On est bien forcé de tout prendre, puisqu’elles le font sans recours, sans filet de sauvetage.

Car Émilie, Inès, Stella et Marion essayent tout : les flirts, les jeux, les rêveries, la stabilité vaine, les affrontements, perdre pied, espérer, fuir. Le film que nous montre Noémie Lvovsky est un condensé de vie découpé en tranches serrées. Même disposés en ordre chronologique, les clichés tirés des souvenirs de jeunesse forment un ensemble chaotique : les joints sont bruts, le montage tient du copier-coller volontaire, éprouvant et sans répit, de l’ordre de la juxtaposition sauvage. Mais dans le même temps, chacun de ces moments saisis sur le vif est rempli de compassion, de tendresse maternelle, et délivre toute sa puissance d’accomplissement. On est ainsi submergé de tant de vies possibles, sans qu’aucune ne parvienne à l’emporter.

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Dans l’histoire telle qu’elle nous est retracée, les quatre jeunes femmes se voient en définitive toujours comme des gamines. L’adolescence dure le temps du lycée, mais déjà l’élève de première voit les nouveaux de seconde comme des bébés. Les garçons dont les filles s’entichent sont mous, indolents, presque indifférents, inertes, alors qu’elles sont pleines, avides, féroces. L’image qu’elles semblent garder de leur folle jeunesse – le regard omniscient et témoin de la caméra –, c’est certainement celle qui aurait été conservée par une femme d’âge mûr (Noémie Lvovsky elle-même ?). Cette image compose pour les spectateurs-trices abasourdi-e-s une sorte de mélange de nostalgie – cet impossible retour – et de tendresse pour cet âge où tout peut sembler possible et impossible à la fois.

Chaque morceau est une mini-pièce de théâtre qui aurait pu suffire à un théâtre unique. Par ailleurs, ces quatre gamines qui s’amusaient à parodier des situations cocasses d’adultes se voient finalement saisies au cœur d’une rêverie théâtrale. Peut-être que c’est justement le personnage d’Émilie, qui se lance dans une carrière de comédienne et en fait sa profession, qui signe ce renversement. Que Lvovsky y glisse de l’autobiographique n’est pas impossible du tout, d’ailleurs. Dans tous les cas, elle y introduit une parole à la première personne en isolant un de ses personnages, celle qui va le plus volontairement se diriger vers une vie d’adulte aventureuse et libre. Après le Bac, Stella va devoir travailler au bistrot avec sa mère. Inès tombe un moment malade. Marion se retrouve dans une vie de couple banale avec un fils de bourgeois écrasé par une autorité parentale snobinarde, avant de dire « merde ». Toutes se libèrent du pire, l’encroûtement, par cette survie de la rêverie.

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S’il n’y avait dans ce film quelque fatalisme bien assumé, il n’y aurait pas de raison de se raconter l’histoire encore une fois. Il n’y aurait pas ce besoin de revenir encore et encore sur la haute charge émotionnelle que porte en soi la prise de risque, sur cette succession d’évènements frisant l’absurde, sur la poursuite de la vie, quitte à en devenir morbide et envoyer chier le Bac puisque la vie elle-même n’y tient pas (comme lors du monologue de préparation d’oral de rattrapage de Stella). Si les spectateurs-trices participent du regard à celui de la caméra sur ces étapes grillées d’une jeunesse propulsée malgré elle dans le monde réel, c’est un regard ouvert à son maximum. Chaque violence close et chaque folie y prennent une dimension grand-angle. Un cliché alors élargi, montrant tout ce qui manque.

En définitive, la vie survivra au réel.

 


  • Réalisation : Noémie Lvovsky
  • Scénario : Noémie Lvovsky et Florence Seyvos
  • Musique : Bruno Fontaine
  • Durée : 111 minutes
  • Date de sortie : 18 août 1999 en France