Il est difficile, voire impossible, de ne pas avoir entendu parler du Faust de Friedrich Wilhelm Murnau (1926). Le réalisateur, reconnu comme l’un des maîtres de l’expressionnisme allemand avec son Nosferatu (1922), est aussi le père de Faust, un film qui s’impose comme l’un des chefs-d’œuvre du cinéma fantastique.

 

Une allégorie biblique

Inspiré du célèbre roman de Goethe, Faust met en scène les pérégrinations du fameux docteur qui vend son âme au diable. Lorsqu’on regarde de plus près le synopsis du film, l’histoire est incontestablement une allégorie de celle de Job, personnage biblique présent dans l’Ancien Testament. Ainsi, le récit de la Bible veut que Job, « l’homme le plus intègre du pays d’Us », ait subi des épreuves de la part du Diable, pour qui l’amour désintéressé à l’égard d’une divinité est impossible. Ainsi, tout le « prologue dans le ciel » est une référence à ce personnage.

À l’image du récit biblique, cette première scène permet de « présenter le bien et le mal comme des principes, des forces cosmiques qui se jouent de la nature humaine», comme le précise Yann Calvet, professeur de cinéma à l’université. Il est cependant intéressant de noter que le scénariste Hans Kyser a pris des libertés concernant le roman de Goethe. Si dans ce dernier Faust passe un pacte avec Méphistophélès, c’est par ennui, se plaignant d’être trop instruit pour pouvoir profiter des plaisirs de la vie. Les qualités altruistes du personnage de Murnau le rapprochent donc encore davantage du personnage de Job et de l’intégrité dont il semble faire preuve au fil du récit biblique. La ressemblance semble cependant s’arrêter là, puisque si Faust décide de passer un pacte avec le Diable, il n’en est point le cas pour Job.

Néanmoins, Job n’est pas la seule référence biblique du film de Murnau, puisqu’on peut également y retrouver celle de Moïse et de Jésus. La scène où Faust décide de brûler ses livres de science après que la peste se soit abattue sur le village en est le premier exemple. Tout comme Moïse se sentait impuissant lors de sa descente du mont Sinaï et lors de sa découverte du peuple vouant un culte au veau d’or, le personnage de Faust se sent désarmé face au malheur qui s’abat sur son village. Pour l’anecdote, cette scène n’est d’ailleurs pas sans rappeler cette gravure de Gustave Doré montrant Moïse brisant les tablettes qu’il vient de recevoir par Dieu suite à ce fameux épisode. Cela dit, chez Murnau Faust ne brise pas ses livres, mais les jette au feu, un acte d’autant plus symbolique qu’il représente l’élément du Diable.

 

Faust

 

Murnau file la référence lors de la scène où Faust lit un passage de la Bible :

Et ce fut un cri dans toute l’Égypte, car nulle maison ne fut épargnée.

Cet extrait renvoie à la mort des premiers fils d’Égypte annoncée par Moïse lui-même. Enfin, en ce qui concerne Jésus, voici ce que l’Archange déclare à Mephisto : « L’amour expie les péchés des hommes ». Cette évocation est directement liée au sacrifice du Christ, celui qui donna sa vie par amour de son prochain, afin de sauver l’humanité. C’est d’ailleurs comme un message divin que le mot « amour » (liebe, en allemand) apparaît dans le film de Murnau, encerclé de lumière.

faust 3

Une référence à l’art pictural

Lotte Eisner ira pourtant plus loin dans la référence au personnage christique en affirmant dans son essai L’écran démoniaque qu’une scène de Faust en est une allusion toute particulière : celle au tableau du peintre italien de la Renaissance Andrea Mantegna, Lamentation sur le Christ mort. Un homme frappé par la peste gît à même le sol, et Murnau filme son personnage, la voûte de ses pieds en premier plan.

Si dans Faust il montre en raccourci un pestiféré gisant avec d’énormes plantes des pieds, c’est le reflet transposé du Christ de Mantegna. Et si Gretchen, accroupie dans la neige parmi les ruines d’une chaumière la tête enveloppée dans son manteau, tient son enfant dans les bras, ce n’est que la vague réminiscence d’une madone flamande.2

Mais Mantegna n’est pas la seule référence de Murnau à l’art pictural. Eric Rohmer avance ainsi dans son analyse du film3 que Rembrandt semble être le premier peintre auquel Faust pourrait nous faire penser, et plus particulièrement à cette gravure mettant en scène le docteur en personne. On y voit ce dernier, omnibulé par la présence d’un disque lumineux qui apparaît devant la fenêtre. L’inscription de l’amulette reprend le monogramme du Christ. Pourtant, chez Murnau, la source de la lumière est différente et semble, a contrario, d’origine maléfique puisque c’est le livre lui-même qui l’interpellera. Cet ouvrage sacré est celui qui lui permettra par la suite de faire appel au Diable grâce à une incantation.

faust 6

Certes, aucune certitude ne nous permet de présumer que Murnau s’est directement inspiré de cette gravure de Rembrandt. Mais la supposition peut malgré tout être énoncée. Il convient par ailleurs de préciser que cette gravure a été copiée par Johann Heinrich Lips pour une édition du Faust de Goethe en 1790. L’utilisation du clair-obscur est de surcroît indéniable chez les deux artistes. Et c’est cette même dualité que l’on retrouve constamment chez Murnau.

 

Filmer les ténèbres

Dans le cinéma de Murnau, l’ombre et la lumière sont représentatives de la dualité entre le bien et le mal. L’image, toujours rognée par cette noirceur, en est l’allégorie. Comme si le mal était toujours là, tapi dans un coin, prêt à surgir à tout moment. Charles Jameux précise ainsi que « le thème de la nuit obéit chez Murnau au symbolisme de l’inconscient et de la mort».   La nuit, c’est la noirceur de l’âme, symbolique des émotions de son personnage. Mais elle est aussi le temps de l’action tragique, puisque c’est en pleine nuit que le docteur Faust connaît, fatalement, ses heures les plus noires.

Faust

Pourtant, cette dualité entre le bien et le mal se retrouve pas seulement dans le jeu de lumière, mais aussi dans la représentation de la nature. Rohmer expliquait de ce fait à propos du film : « Si le monde extérieur comme dans l’expressionnisme d’ailleurs, exprime l’esprit de l’homme, simultanément l’esprit de l’homme exprime le monde extérieur 5 ». Et Charles Jameux précisait  :

La nature est ici décrite selon deux ordres de faits : le règne animal, symbole maléfique, et le règne végétal ayant valeur de repoussoir et étant porteur du symbole de la pureté. Les deux règnes coexistent et équilibrent leur pouvoir sur les humains. Le règne végétal — paysages, forêts, prairies — constituant un environnement favorable à l’homme, contient une référence nostalgique à l’état de nature et de pureté des origines. Et les éléments naturels sont affectés du même coefficient : l’eau représente le voyage, l’air et le vent aérant l’atmosphère toujours sombre mettent en relation les deux règnes : lorsque le vent souffle et que la lune se lève, la hyène sort de la forêt et les chevaux s’effraient.6

Ainsi, cette coexistence et cet équilibre se retrouvent également chez les personnages. Si Faust et Méphisto s’opposent sur la symbolique du bien et du mal, Marthe et Gretchen ne sont pas en reste. Entre égoïsme et amour, hypocrisie et méchanceté, sincérité et gentillesse, les deux personnages féminins s’affrontent pour mieux se balancer.

Cette dualité entre le divin et le maléfique est peut-être ce qui fait de ce conte un des plus représentés à l’Opéra. Rohmer compare d’ailleurs l’œuvre de Murnau à une « sorte d’opéra visuel, la mise en scène y tenant lieu de partition». Le prologue d’ouverture et les décors de Robert Herlth sont là pour le laisser penser8. Cependant, Rohmer va encore plus loin dans sa réflexion en comparant cette élaboration intérieure dont parle Lotte Eisner à celle que l’on peut entendre dans les compositions d’opéras :

Sa valeur n’est pas d’information, pas plus que l’air d’opéra n’est là pour nous révéler les états d’âme du personnage : ils sont supposés connus, on vient les chanter, non les dire. De même, le héros murnalien saura, par l’expression de son corps, nous laisser sous le même enchantement que peut la mélodie9.

La symbolique est donc essentielle chez Murnau. Chaque élément de sa mise en scène représente quelque intériorité de ces personnages. En se rapprochant du conte biblique avec Faust, le cinéaste parvient à nous emporter dans cette symphonie visuelle aux allures fantastiques.

 


 Le film est tombé dans le domaine public, pour le télécharger cliquez ici.


  • Réalisation : Friedrich Wilhelm Murnau
  • Pays d’origine : Allemagne
  • Scénario : Hans Kyser, adapté d’après Faust de Goethe
  • Directeur de la photographie : Carl Hoffmann
  • Décorateur : Robert Herlth, Walter Röhrig
  • Durée : 116 minutes
  • Format : 1,33/muet/noir et blanc

 


1 CALVET, Yann. Cinéma, imaginaire, ésotérisme: Murnau, Dreyer, Tourneur, Lewin, Éditions L’Harmattan, Paris, 2003, p. 206.
2 EISNER, Lotte. L’écran démoniaque, ed. Ramsay, 1996.
3 ROHMER, Eric. L’organisation de l’espace dans le Faust de Murnau, Cahiers du cinéma, Paris, 2000.
4 JAMEUX, Charles. Murnau, éditions du Cerf, Paris, 2006, p.95.
5 ROHMER, Eric. Op. Cit. 
6 Jameux, Charles. Op. Cit, p. 14.
7 ROHMER, Eric. Op. cit.
8 Robert Herlth travailla ensuite notamment à l’Opéra de Berlin.
9 Ibid.

 

Selon la légende, l’échec du film aurait poussé le cinéaste à partir sur le continent américain afin de poursuivre sa carrière. Pourtant, la réalité serait plutôt celle d’une querelle entre l’UFA et Murnau après que ce dernier ait signé un contrat d’exclusivité avec la Fox. Quelles qu’en soient les raisons, Faust sera son dernier film allemand avant son envol pour les États-Unis.