Jusqu’au 2 février 2015, le Grand Palais offre à Niki de Saint Phalle sa première grande rétrospective depuis son décès en 2002. L’occasion de revenir sur le parcours d’une artiste protéiforme, à la fois peintre, sculptrice, graveuse, cinéaste, pionnière du happening, assemblagiste.

 

Trop souvent résumée à ses « Nanas » généreuses et bariolées, son œuvre se révèle complexe et riche. Une œuvre que nourrit constamment l’engagement irrésolu de l’artiste : question raciale, SIDA, et surtout, féminisme. Celle qui sera parfois taxée de féministe « en talons hauts et rouge à lèvres » dévoile une vision hautement singulière et transgressive de la féminité, qui lui permettra de passer à la postérité.

Niki de Saint Phalle s’exprime sur son art, 1965

En rassemblant près de 200 de ses œuvres, des séquences de Tirs à la carabine au gigantisme sculptural, des Nanas aux Mères dévoreuses, l’exposition recompose le panthéon féminin de Niki de Saint-Phalle. Une redécouverte salutaire.

 

Au-delà des Nanas

Les « Nanas » de Niki de Saint Phalle

De tous les avatars féminins créés par l’artiste, ce sont les « Nanas » qui sont restées dans les mémoires, colorées, joyeuses, toutes en maillots de bain, en courbes et en féminité exacerbée. L’exposition se charge de nous rappeler que c’est une figure éminemment duelle, ambivalente, celle de la réalité de la femme enfermée dans sa condition. Dès l’entrée, les murs se chargent de tonalités sombres, où sont plaqués couteaux, pistolets et jouets démembrés. Nous sommes en 1959. L’œuvre juvénile de l’artiste est parée de violence, celle qui explose dans la vie de l’artiste, quand âgée de 12 ans, son père abuse d’elle. Sacrifiée à l’image de la Leto (Crucifixion), géante nue crucifiée, colorée et foisonnante, la femme devient une guerrière conquérante.

Niki de Saint Phalle fête les 800 ans de Notre-Dame de Paris (1963).

Niki de Saint Phalle fête les 800 ans de Notre-Dame de Paris (1963).

Pour Niki de Saint Phalle, la féminité qui se montre, celle qui s’exhibe en maillots de bain, est « héroïque et virile ». L’artiste n’aura de cesse de montrer qu’une femme peut aussi créer au-delà de toute mesure, prendre place, conquérir de l’espace. Comme son visage, projeté en gros plan sur le mur de la seconde salle, qui clame inlassablement : « Moi, je m’appelle Niki de Saint Phalle et je fais des sculptures monumentales ».

 

Une mythologie de la femme démiurge

Bien plus que la sexualité, c’est donc l’image de la femme-matrice qui est le trait saillant de la féminité. Au cœur de la nébuleuse mythologie que déploie l’ensemble de l’œuvre de l’artiste, la déesse mère tient une place prépondérante. Ici comme ailleurs, l’ambivalence est le maître mot. La mère est nourricière, Gaïa au corps luxuriant. Comme la Hon, gigantesque « Nana » enceinte, allongée à la manière de L’origine du monde de Courbet, et qui restera trois mois à l’entrée du Moderna Museet de Stockholm (1966). Lorsqu’ils y pénètrent, les visiteurs découvrent à l’intérieur du corps un milk bar, un cinéma, un planétarium. La femme se dote alors d’un pouvoir démiurgique, synonyme de puissance : « L’accouchement c’est la femme virile. […] Mes naissances font de la femme une déesse. Elles deviennent à la fois père et mère ». Mais, à l’image de la propre mère de l’artiste, grande-bourgeoise dont elle reniera toujours l’éducation puritaine, ce sont également les Mères dévorantes qui étouffent la créativité. Les Accouchements ne donnent naissance qu’à des bambins en plastique, manchots… La maternité, chez l’artiste à la carabine, mêle puissance et destruction, joie et violence, amour et désolation.

Les Nanas, Niki de Saint Phalle, mai 1985 lors de l'exposition à la Galerie Littmann. Photo : Kurt Wyss ©

Les Nanas, Niki de Saint Phalle, mai 1985 lors de l’exposition à la Galerie Littmann. Photo : Kurt Wyss ©

 

Du féminisme au matriarcat

Toutes ces représentations se rejoignent dans le cri d’une   révolte contre un ordre social patriarcal, celui qui, à l’orée des années 1960, semble inaltérable. Jeune, le mannequinat et le mariage lui avaient permis de fuir le carcan familial. En élaborant des mariées fantomatiques, monochromes, elle exprime pourtant son rejet du mariage, institution que lui prédestinait son éducation : « Le mariage, c’est la mort de l’individu ». Par la violence de son œuvre, Niki de Saint Phalle rejette en bloc ce monde qui voudrait la brider. C’est la carabine à la main, que ce soit dans sa célèbre série des Tirs ou dans Daddy, un de ses deux films expérimentaux, qu’elle parte en guerre contre l’ordre établi : « En 1961, écrit-elle, j’ai tiré sur papa, tous les hommes… mon frère, la société, l’Église, l’école, ma famille, ma mère… j’ai tué la peinture. » À cet ancien monde sclérosé, elle veut substituer un matriarcat, forgé par ses femmes créatrices et maternelles. Cet univers, elle le construit dans toute l’Europe en érigeant des « Nana-maisons ». Une vision éminemment transgressive et radicale, qui ne se réconciliera pas avec les mouvements féministes de l’époque.

Le féminisme, 1983

S’il est une vertu particulière que l’on peut reconnaître à l’exposition, c’est bien celle de dissocier Niki de Saint Phalle de son prestigieux compagnon, Jean Tinguely. Son absence laisse à l’artiste toute la place dont elle avait besoin  pour dévoiler une sensibilité complexe et pétrie d’antagonismes. Une sensibilité bien loin de l’image consensuelle des Nanas bariolées qui ont servi au financement de ses œuvres, bien loin aussi de l’image à laquelle Etam, mécène de l’exposition, semble vouloir s’associer. 

 


Du 17 septembre 2014 au 2 février 2015 Grand Palais, Galeries nationales

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