Nous avons rencontré le créateur de P.ink, une association américaine mettant en relation des artistes tatoueurs et des femmes afin d’aider ces dernières à se reconstruire après une mastectomie. L’art au service de la guérison.

 

Il y a des projets dont on ne parle pas assez, et celui de Noel Franus, fondateur de l’association P.ink, en fait partie. Grâce à la solidarité incroyable de ses bénévoles et à l’organisation et l’investissement très personnels de ses acteurs, P.ink réussit l’incroyable pari de proposer une alternative aux femmes victimes d’un cancer du sein et qui ont eu à subir une mastectomie. L’association met en relation ces femmes et des artistes tatoueurs afin de les aider à se reconstruire. Un choix donné à ces survivantes bien loin des propositions habituelles faites par les professionnels de la santé. Le tatouage fait partie d’un processus de guérison et d’acceptation de son corps après l’opération. Les cicatrices profondes que laisse la mastectomie sont visibles, elles sont le symbole d’un combat, d’une lutte contre la mort. Grâce au tatouage, ce geste symbolique consistant à piquer sa chair et encrer définitivement son choix, ces femmes prennent le dessus. Elles définissent leur beauté selon leurs propres termes.

 

Comment vous est venue l’idée de P.ink ?

Noel Franus : Ça a commencé lorsque ma belle sœur Molly a annoncé à la famille qu’elle avait un cancer du sein et qu’elle devait subir une double mastectomie. Elle était surprise d’apprendre qu’elle perdrait définitivement ses tétons… Ni elle ni ses cinq sœurs n’étaient conscientes des modifications physiques qu’impliquait une mastectomie. Le docteur a donc proposé de tatouer un cercle afin de remplacer le téton, mais Molly n’était pas franchement partante. Elle est plutôt inventive et a donc demandé autour d’elle pour des idées créatives de tatouage de mamelon et de couverture de cicatrice.

 

A-t-elle réussi à trouver ce qu’elle cherchait ?

Malheureusement, il n’y avait aucune ressource pour une personne voulant faire les choses différemment. Très peu de documentation était disponible malgré le fait que des millions de femmes aient à gérer le remplacement d’un téton ou la cicatrice dus à une mastectomie. Je me suis dit qu’il fallait une solution en ligne afin de répondre à cette demande. J’ai donc proposé l’idée de P.ink à mes collègues de travail de l’agence Crispin Porter + Bogusky (à Boulder dans le Colorado, ndlr). On s’est immédiatement mis au travail ! Notre but était de mettre en avant le rôle du design, plus spécifiquement des tatouages, pour en faire une option viable en réponse à la douloureuse expérience qui suit une mastectomie. On voulait aider les survivantes à se réapproprier ce que le cancer du sein leur avait pris.

 

Molly par David Rose ©

Molly par David Rose ©

 

Comment avez-vous mis cela en place ?

On a commencé l’an dernier avec un Pinterest, on y proposait des idées de modèles et mettant en valeur des artistes qualifié-e-s afin de donner une chance aux survivantes et aux personnes touchées par cette cause de communiquer entre elles. Nous avons ensuite prolongé notre démarche avec le P.ink Day, un événement annuel permettant aux deux partis de se rencontrer en vrai lors d’une superbe journée célébrant la guérison par l’encre. Nous avons fait le premier P.ink Day en octobre 2013. Récemment, nous avons réussi à faire vivre le P.ink Day dans douze villes différentes dans le nord de l’Amérique, soit 37 artistes et 38 survivantes d’un cancer du sein. Parallèlement, nous avons aussi développé P.ink Fund, une association qui aide les malades à payer pour le tatouage après leur mastectomie.

 

Proposez-vous d’autres choses aux femmes victimes du cancer du sein ?

Oui ! En plus de tout ça, nous avons récemment lancé l’appli P.ink Inkspiration afin de donner aux femmes l’opportunité de visualiser et d’essayer leur futur tatouage chez elles, dans l’intimité de leur maison. Elles peuvent regarder à quoi tel ou tel motif ressemblerait sur elles et choisir l’artiste qui, éventuellement, ferait le tatouage.

 

L’appli Inkspiration 

 

La plupart de temps, quelles femmes vous contactent ? Y a-t-il un profil type ?

Pas vraiment, il n’y a pas de profil démographique type. D’ailleurs, la plupart des femmes qui nous contactent ne sont pas spécialement adeptes du tatouage. Mais notre proposition les inspire. De façon plus traditionnelle, les docteurs leur disent qu’elles ont deux options après la mastectomie : la reconstruction ou la non-reconstruction du sein. Le tatouage propose une troisième option à ces femmes et notamment celle de définir la beauté selon leur propre définition, que ce soit avec ou sans la reconstruction. Du coup, elles font appel à nous, car elles voient dans cette démarche une chose simple : elles ont le contrôle et écrivent elles-mêmes leur histoire.

 

Justement, ces femmes qui n’ont pas une réelle culture du tatouage, comment finissent-elles par accepter une telle démarche ?

Il y a certainement eu des sceptiques, mais au fil du temps les contacts étaient soit pleins de curiosité ou totalement décidés. Se faire tatouer, et surtout dans un contexte comme celui-ci, est un choix très personnel. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse. Nous voulons juste que ces femmes aient conscience du tatouage comme une option à la suite de leur mastectomie. C’est quelque chose que la culture n’offrait pas avant et on met en valeur cela en proposant des images de ces tatouages de mastectomie sur des femmes de toutes origines, formes et tailles, très différentes les unes des autres, et avec des histoires personnelles toujours fortes.

 

 

Travaillez-vous avec des psychologues ?

On ne travaille pas directement avec eux, mais certains font en sorte d’être présents lors des P.ink Days. On est assez ouvert à cette idée, et heureusement, nous recevons de l’amour et du soutien en abondance à chaque P.ink Day. C’est difficile à expliquer sans que ça sonne comme des banalités… Avoir une équipe qui vous encourage, qui est là pour vous dès que vous en avez besoin, qui ne vous donne rien d’autre que de l’amour et du soutien en vous aidant à travers un projet radical, un acte créatif de transformation très personnel… C’est très puissant. C’est un processus de guérison en soi. Si un psychologue peut ajouter une valeur experte à cette expérience, nous sommes très intéressés par une collaboration éventuelle.

 

Comment cette expérience se passe-t-elle exactement ? Du moment où quelqu’un vous contacte au jour de son tatouage ?

Quand ces femmes, ces survivantes, nous contactent, nous leur proposons de chercher quelque chose qui leur plaît parmi la liste d’artistes tatoueurs de l’association. D’en trouver un près de là où elles vivent et de l’embaucher pour faire le travail. C’est le moyen le plus simple et le plus rapide. Nous aimons beaucoup ce procédé, car il permet aux femmes de véritablement prendre les choses en main. C’est un acte d’empowerment en soi.

 

Est-ce le seul moyen ?

Non. Si elles souhaitent que P.ink soit impliqué davantage, nous offrons deux options et chacune d’elles est gratuite. En premier, nous pouvons les faire participer à un P.ink Day si ce dernier a lieu pas trop loin de là où elles sont, ou, si ce n’est pas le cas, le P.ink Fund peut être en mesure de les aider. Nous travaillons avec un petit réseau, des artistes de haut niveau et de confiance. La liste d’attente est plutôt exhaustive que ce soit pour P.ink Day ou P.ink Fund. Le système est simple : première arrivée, première servie. Et plus nous réunissons d’argent grâce à P.ink Fund, plus nous sommes en mesure d’aider des survivantes du cancer du sein.

 

P.ink Day, Saved Tattoo, Brooklyn 2013, Gigi Stoll ©

P.ink Day, Saved Tattoo, Brooklyn 2013, Gigi Stoll ©

 

Est-ce que l’art est quelque chose d’important pour votre projet ?

Bien sûr, l’art est l’ingrédient clé. Techniquement, il s’agit d’un système de soins de santé. La plupart des expériences de soins de santé classiques peuvent difficilement être moins artistiques que ce qu’elles sont aujourd’hui. Et pourtant, la seule personne qui peut résoudre le problème de ces survivantes à la fin de cette expérience, la seule personne qui peut leur redonner le contrôle, ce n’est pas nécessairement le médecin, l’infirmière, le chirurgien plastique, ou n’importe quel autre professionnel de la santé… Non, c’est un tatoueur ou une tatoueuse ! Le rôle de l’artiste et de son art est ainsi élevé d’une nouvelle manière, avec profondeur.

 

Comment travaillez-vous avec les tatoueurs ?

Si nous les listons simplement sur notre compte Pinterest, nous vérifions qu’ils aient une expérience en ce qui concerne les mastectomies. En revanche, si nous sommes plus directement impliqués avec eux, comme dans le cadre de P.ink Day et P.ink Fund, alors nous discutons plus sérieusement. Nous en apprenons davantage sur leur travail, leur style, ainsi que des talents moins évidents comme leur capacité d’écoute, d’apaisement et de conseil. Il faut déterminer s’ils peuvent collaborer avec ces femmes dans un but tout à fait unique. Au bout du compte, nous avons simplement besoin de savoir si nous aurions confiance en ces artistes pour des femmes qui nous sont proches, de notre propre famille.

 

Pouvez-vous m’en présenter certains ?

Oui ! Il y a Friday Jones et Joy Rumore à New York, David Allen à Chicago, Shannon-Purvis Barron en Caroline du Sud, ou encore Stacie-Rae Weir à Alberta au Canada. Et bien d’autres encore !

 

La tatoueuse Friday Jones avec Karen, P.ink Day, Boulder, photographiées par Heidi Wagner ©

La tatoueuse Friday Jones avec Karen, P.ink Day, Boulder, photographiées par Heidi Wagner ©

 

Est-ce que ces tatouages font véritablement partie d’un processus de guérison ?

Tout à fait ! Lors de nos P.ink Days, j’ai eu l’occasion de discuter avec certaines de ces femmes directement, juste après leur séance de tatouage. C’est difficile de vous décrire à quel point la guérison semble immédiate et l’impact énorme. Cette étincelle dans leurs yeux, l’assurance retrouvée dans leur démarche, la nouvelle relation passionnante qu’elles ont avec leurs corps après ce qu’elles ont vécu. La chose que j’entends le plus est que leur rapport au miroir change radicalement après cela. Elles réalisent qu’elles ont toujours été belles et que maintenant, pour la première fois depuis très longtemps, elles n’ont plus à lutter contre ces cicatrices qui leur donnaient le sentiment inverse. Plus d’une de ces femmes m’ont avoué adorer sortir et se balader dans leur quartier les seins à l’air ! C’est vraiment génial.

 

C’est assez génial en effet ! Mais après une mastectomie, indéniablement, le corps change. Et avec le tatouage il change d’autant plus. Comment ces femmes gèrent-elles cette accumulation de changements ? Le tatouage se limite-t-il vraiment à détourner le regard de la cicatrice ?

Les cicatrices sont psychologiques et physiques. Les survivantes d’un cancer du sein me disent qu’elles ne sont souvent plus à l’aise chez elles, nues dans leurs propres appartements et surtout face à leur conjoint-e. Ou même qu’elles se dépêchent dans le vestiaire après une séance d’entraînement dans l’espoir que personne ne les remarque. Le tatouage peut cacher ou simplement orner la cicatrice, et cela en fait une création tout en redonnant le contrôle sur son propre corps. Et le rôle du tatouage dans ces cas-là est de rendre leur mojo à ces femmes. 

 

Restez-vous en contact avec elles après le tatouage ?

Ça peut arriver. La moitié des participantes avec qui nous avons travaillé lors du P.ink Day 2013 sont devenues des organisatrices et gérantes locales du P.ink Day 2014 dans leurs propres villes. Je suis très fier, fier qu’elles aient pris les devants et fait en sorte que cela arrive pour d’autres femmes après elles. C’est aussi, à un niveau très personnel, un sentiment incroyable d’accomplissement de voir que ce que l’on a créé pour les autres prend des directions auxquelles vous n’auriez jamais pensé. Au-delà de toutes vos espérances.

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Vous décrivez P.ink comme un « projet passionnel à but non lucratif », mais comment font ces femmes pour payer leurs tatouages ? C’est tout de même très cher…

En ce qui nous concerne, nous sommes alimentés par les talents créatifs de ceux d’entre nous ici à CP+B. Nous avons un sponsor financier, Fractured Atlas, qui gère les dons que l’on reçoit. Ils sont ainsi déductibles d’impôt. Lorsque nous avons de l’argent à la banque, nous passons en revue la liste des femmes en attente. Première arrivée, première servie, et ce quelques soient leurs moyens financiers. Le cancer coûte toujours cher et tout le monde a besoin d’en guérir. Ensuite, nous payons les artistes pour leur travail. La seule exception est le P.ink Day qui est exclusivement géré par des bénévoles.

 

Vous limitez-vous au nord des États-Unis ?

Pas nécessairement. C’est simplement là que nous avons été en mesure de trouver des artistes qualifiés pour faire des tatouages après une mastectomie. Nous adorerions voir l’action de P.ink s’étendre au-delà. D’ailleurs, si vous connaissez des artistes avec ces compétences près de chez vous, n’hésitez pas à nous en parler !

 

Pensez-vous que l’art a encore une importance dans la société ? Est-ce que P.ink n’est pas après tout la vision contemporaine de la démocratisation de l’art et de ce qu’il peut nous apporter ?

J’aime beaucoup votre manière de penser. Je pense à P.ink comme une nouvelle solution à un vieux problème. On utilise des outils existants et à notre disposition, ici l’art, et on s’en sert d’une nouvelle manière.

 

Pouvez-vous me parler d’un moment qui vous a particulièrement marqué depuis la création de P.ink ? Une rencontre peut-être ?

Beaucoup d’entre nous se sentent impuissants face à la mort d’un être cher suite à une maladie incurable. Mon propre père est mort il y a quelques années à cause de complications dues à la maladie de Parkinson et j’ai détesté ce sentiment. Je ne pouvais rien faire pour lui. Être là avec lui était extrêmement important en soi, c’est certain, mais il y a toujours eu ce désir d’en faire plus, de puiser dans mes propres compétences pour faire la différence dans la vie de quelqu’un. Alors, je me sens réellement chanceux d’avoir donné cette opportunité à des artistes et à d’autres pour faire cela au sein de P.ink. Cela donne l’occasion aux créatifs, designers, écrivains, codeurs, de faire ce qu’ils aiment de façon inventive et de faciliter la vie à quelqu’un d’autre. Et c’est probablement pour toutes ces raisons que nous avons eu autant d’aide des gens à CP+B afin de donner vie à ce projet.

 


Toutes les photos du P.ink Day, Saved Tattoo, Brooklyn 2013, par Gigi Stoll et du tatouage de Molly photographiée par David Rose :


Pour en savoir plus sur P.ink, n’hésitez pas à aller faire un tour sur leur site, leur page Facebook ou à rejoindre l’association !