J’ai rencontré Sarah Trouche, artiste plasticienne et reine du happening, dans son atelier du 18e arrondissement de Paris. Depuis plusieurs années, elle s’engage dans des performances artistiques. En sautant du haut d’un pont ou en se suspendant du toit d’un building, Sarah Trouche ne pose pas de limite à sa créativité pour faire entendre la voix des plus silencieux.

 

Frappée par son sourire bienveillant, j’ai été immédiatement mise en confiance. Au point d’oublier ce pour quoi j’étais venue et de penser que nous allions pouvoir discuter sans faux-semblant. Elle parle avec une douceur qui prête à la confidence. Je comprends mieux comment elle a réussi à gagner la confiance de tant de gens au cours de sa carrière. Les sujets qu’elle évoque sont loin d’être anodins. Sarah est une artiste engagée, une porte-parole qui sublime la dureté de ce monde.

 

D’où viens-tu, Sarah Trouche ? Comment es-tu devenue la performeuse que tu es aujourd’hui ?

Sarah Trouche : Je suis née à Bordeaux, en 1983, et j’ai été élevée dans la région du Médoc. Très tôt, j’ai eu la chance de rencontrer Marcel Visonneau, un ancien peintre de Pont-Aven, ami de Cérusier et d’autres prodiges de cette époque. Très naturellement, il m’a prise sous son aile. Avant sa mort, il m’a fait promettre d’intégrer les Beaux Arts de Paris, comme il l’avait fait plus jeune. Une fois le bac en poche, j’ai tenu à respecter ma parole et je me suis lancée dans une classe préparatoire d’école d’art à Paris. J’ai trouvé les conditions d’apprentissage assez formatées, mais c’est là que j’ai découvert le domaine dans lequel je me suis fait connaître : la performance.

Pour le concours d’entrée aux Beaux Arts, au lieu de composer le dossier qui m’était demandé, j’ai présenté ma première performance, « First ». J’avais 18 ans à peine et je voulais parler des gens qui dormaient sous le pont de Notre-Dame à Paris, à travers une action coup de poing. Pour cela, je me suis attachée nue à une simple corde, et j’ai sauté en évitant autant que possible les bateaux-mouches (rires). Grâce à cela, j’ai intégré cette école où j’ai eu la chance de rencontrer des artistes fabuleux tels que Jean-Marc Bustamante, Guillaume Paris, Annette Messager ou Boltanski. L’essentiel de mon apprentissage était tourné vers l’art contemporain.

 

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Et après ça ?

À la fin de mon cursus, je suis partie étudier pendant un an à Los Angeles auprès de Mike Kelley [un des plus grands artistes de la côte ouest des États-Unis, ndlr], une expérience assez marquante, puis à l’université Goldsmith de Londres. Là-bas, j’en ai appris plus sur les performances que l’on appelle aussi « happening ». Au même moment, nous avons monté un collectif d’artistes avec mon mari Benjamin Herr, qui est architecte. Nous souhaitions fusionner nos pratiques respectives. Ce collectif s’appelait « Winter Story in The Wild Jungle », et il a compté près de 250 artistes venus de toute l’Europe. Chaque week-end, nous invitions quinze artistes et vivions avec eux en communauté dans un atelier qui m’avait été prêté. Personne ne parlait la même langue, et pourtant, nous organisions des workshops, nous nous aidions les uns les autres. Ces artistes recommandaient par la suite à d’autres artistes européens de participer à notre projet, ce qui a donné une sorte de « cadavre exquis » d’invitations ! Puis, j’ai senti que le moment était venu de développer ma propre pratique. Avec mon mari, nous sommes partis vivre à Pékin en 2008, et ainsi ont débuté mes très nombreux voyages.

 

Certains artistes ont-ils particulièrement inspiré ton travail ?

Il y en a énormément ! Les artistes performeuses des années 70 par exemple, comme Ana Mendieta, Romeo Castellucci, Gina Pane, Jan Fabre… Si je ne devais retenir qu’une seule source d’inspiration, je dirais sans hésiter qu’il s’agit des gens : toutes les rencontres que j’ai pu faire au cours de ma carrière et bien avant. J’aurais beaucoup aimé être sociologue ou anthropologue, alors je fais part de mes observations par la photo, la vidéo ou la sculpture !

 

Qu’est-ce qui t’a donné envie de devenir une performeuse ? L’art est-il pour toi une vocation ?

Pour moi, le monde de l’art a toujours été une évidence. Je crois que je n’aurais pas pu faire autre chose de ma vie. Ce n’est pas un domaine que l’on peut effleurer ; on n’y survivrait pas. Cela demande trop d’engagement personnel et de sacrifices, notamment financiers. En revanche, j’ai du mal à me qualifier de performeuse. Je me vois plus comme une simple artiste qui travaille la photographie, la sculpture, la vidéo… C’est vrai que j’ai du mal à me restreindre à un seul cadre et de ce point de vue, la performance est vraiment ce qui me permet de toucher à tout. On fabrique les objets, on pense à l’image, à la couleur, au public, au contexte social, on est proche de tout et cela offre énormément de possibilités. Ce que j’aime aussi, c’est le contact direct avec le public. Il y a une vraie prise de risque : quand tu te rates, il est souvent impossible de rattraper le coup.

 

Est-ce que tu parles de toi dans tes œuvres ?

Indirectement peut-être, mais ce n’est pas mon objectif premier… Ma vie, on n’en a rien à faire, vraiment ! Je parle des autres et c’est ça qui m’intéresse. Je me sers de mon propre corps. En cela, on pourrait parler d’un autoportrait, sauf que l’on ne me reconnaît pas sur les images, je suis cachée derrière le maquillage et aussi par l’action que j’exécute. J’aime parler de mon corps comme d’un corps de protestation, de révolution, d’engagement ou de dialogue. C’est un outil, un conducteur et rien d’autre. Je peux ne pas poser nue si cela pose trop de problèmes, comme au Kazakhstan, sur la place de l’Indépendance, où j’ai dû faire ma performance en body car sur ce lieu public, à cet instant précis, la nudité n’aurait pas aidé à amener mon propos. On se serait sûrement focalisé sur ce point, au lieu de parler de mon geste. L’intérêt n’est pas de m’exhiber, mais d’utiliser mon corps de la façon la plus neutre possible, ce que ne me permettent pas les vêtements, à connotations sociales.

 

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Comment tes projets naissent-ils ?

Quand je pars dans un pays, je ne sais pas à l’avance quel va être mon projet. Souvent, je m’y rends de nombreuses fois pour avoir l’approche la plus juste possible et ne pas interpréter la situation à travers le prisme de nos différences culturelles. Une fois sur place, tout s’articule naturellement au gré des rencontres que je peux faire ; et jusqu’à la fin de ma performance, il peut m’arriver de glisser vers de nouvelles choses, totalement inattendues. Quand je rentre dans une communauté, je passe des heures entières à discuter avec les gens que je croise. Au fil de nos conversations, ils me parlent de leurs problèmes, auxquels je tente d’imaginer une réponse artistique. À ce moment, je deviens la page blanche qui leur permet d’écrire ce qu’ils ont sur le cœur, mais n’osent pas évoquer, notamment à cause des pressions sociales, politiques ou culturelles.

 

Comment finances-tu tes voyages à travers le monde, et quel matériel utilises-tu ?

J’ai la chance d’avoir un réseau de collectionneurs qui achètent régulièrement mes œuvres. Dès qu’une pièce est vendue, elle est immédiatement réinvestie dans le projet suivant. C’est une économie en équilibre constant, qui demande de nombreux sacrifices, mais cela me permet aussi de vivre « l’instantanéité » de mon travail, et de la vie en règle générale. Il y a aussi beaucoup d’entraide, et pour la première fois, je viens de percevoir une bourse de la Villa Médicis pour financer mon nouveau projet sur la communauté cubaine de Miami.

En ce qui concerne le matériel, certaines pièces ont été faites à la chambre par mon mari, lorsque nous avions la chance de partir ensemble. Sinon, j’utilise des appareils Canon Mark II avec différentes focales. Les appareils sont placés sur la même ligne et se déclenchent automatiquement. Avec une photo prise toutes les trois secondes, j’ai plusieurs points de vue de l’action, mais au final, je n’en garde jamais plus de trois, parfois aucune. Les photos sont tirées en cinq éditions au maximum, afin d’entretenir l’unicité de l’œuvre.

En amont, il y a un temps de préparation considérable. Je fais beaucoup de croquis, de repérages et je réfléchis beaucoup par rapport aux données inconnues, telles que la police ou le gouvernement. En revanche, à part la sélection des images, il n’y a aucun travail de postproduction. Je n’ai jamais recours à des logiciels comme Photoshop car je suis dans un travail qui se veut extrêmement proche de la réalité, et une fois que le l’action commence, je ne me soucie plus de l’esthétique de la situation, ce n’est qu’à la fin que je découvre le résultat.

 

Quelle a été la première œuvre qui t’a fait connaître ?

Il n’y a pas une œuvre en particulier, mais plus une ligne de conduite. Les Beaux-Arts m’ont amenée à faire de très belles rencontres, c’est une école qui dispose d’un important réseau et propose un vrai soutien à ses élèves. Toute ma vie, ce sont les autres qui m’ont apporté énormément. Mes premiers ambassadeurs sont les collectionneurs eux-mêmes. Ils ne soutiennent pas l’achat de l’objet, mais une forme d’engagement.

 

Peux-tu m’en dire un peu plus sur ces photos ?

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Celle-ci a été prise au Kazakhstan en 2013. Il s’agit de la mer d’Aral, un des plus grands lacs du monde qui fut asséché à cause d’un programme de culture intensive du coton. Pour me rendre sur place, j’ai parcouru près de 4 000 km de désert en 4×4. Je suis arrivée dans une zone dévastée, où des gens délaissés souhaitaient désespérément que l’écho de leurs voix parvienne à nos oreilles. Le gouvernement leur promet que la mer va revenir, alors « ils attendent la vague », comme ils disent. Pour ce projet, j’ai utilisé le langage sémaphore dans lequel agiter des drapeaux signifie « approche avec difficulté ». Debout sur une carcasse de bateau qui n’a pas eu le temps de partir, je tente d’interpeller les gens sur l’ampleur de ce désastre écologique.

 

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Cette performance a été réalisée au Sahara en 2014.

J’étais en voyage au Maroc pour assister à la biennale de Marrakech, et j’y ai rencontré un Berbère qui m’a confié se sentir sous-représenté dans son pays. Intriguée, touchée par son propos, j’ai aussitôt entrepris de partir à la rencontre de son ethnie. Pour cela, je me suis rendue dans un village à la frontière algérienne où s’était créée une communauté berbère, et j’y ai vécu pendant une bonne semaine. Nous avons beaucoup parlé de nomadisme car les gens autour de moi avaient un irrépressible besoin de liberté, et pour cela de quitter le village et reprendre la route. Pour répondre à leur propos, j’ai imaginé une construction éphémère qui permettrait au corps de s’abriter et de se déplacer en même temps. Je n’ai pas fabriqué seule cette « tente amovible » car là-bas, ce sont les hommes qui sont en charge de ce type de construction.

 

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J’ai fait de très nombreux voyages en Chine. En 2010, j’ai rencontré une jeune fille dans un train qui partait à la recherche de ses grands-parents disparus. C’est ainsi que j’ai découvert la triste histoire d’une petite ville près de Lijiang. À la suite d’éboulements de terrain, des centaines de personnes y ont péri ensevelies dans la terre. Malheureusement, le gouvernement chinois n’a pas fait le nécessaire pour récupérer les corps des défunts, ou entreprendre des recherches pour retrouver d’éventuels survivants. Pour évoquer ce drame, je me suis enduite d’une boue rouge qui recouvrait une partie du sol de la ville et j’ai fait une marche sur les toits restants du village. L’idée, c’était de défendre les dernières maisons restantes, autrement dit les survivants de ce désastre. Sur cette photo, je me suis érigée en gargouille, créature qui, dans la symbolique, protège les lieux de l’esprit du mal.

 

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Cette photo a été prise au Japon en 2012, peu après l’accident nucléaire de Fukushima. Je me suis vite aperçue que les Japonais étaient des gens extrêmement dignes, qui parlent peu de leurs problèmes et semblent toujours aller pour le mieux… sauf les jours de neige ! Car la neige est extrêmement chargée en radioactivité et dès que les premiers flocons tombent, ils n’arrivent plus à contenir leurs angoisses. Adashino Nebutsuji, c’est une forêt de bambou, symbole de l’espoir. Certains pliaient, d’autres rompaient, mais la plupart d’entre eux réussissaient à se maintenir dans la difficulté. Comme tous les gens que j’ai rencontrés lors de ce voyage. Ils sont pour moi une véritable ode au courage.

 

Quels sont tes projets actuels ?

En ce moment, je travaille sur un projet qui s’appelle « Arriba ». Ce mot signifie littéralement « vers le haut » en espagnol et parle de la communauté cubaine de Miami. Lors de l’un de mes voyages, j’y ai rencontré une « Cubaine religieuse et stripeuse » sur South Beach. Nous avons sympathisé et elle a commencé à m’en apprendre plus sur sa communauté et sa pratique du pole dance. Puis elle m’a dit cette phrase qui a agi comme un déclencheur : « Tu sais, on peut être verticale et spirituelle ». Par spirituelle, je pense qu’elle voulait parler de l’espoir, notamment celui d’une vie meilleure liée à l’expatriation. Et dans la verticale, j’ai vu un rapport à sa pratique du pole dance. C’est un sport qui demande beaucoup de travail et impose une certaine maîtrise de soi. C’est aussi une façon pour elle de s’implanter à Miami, se construire et trouver sa place.

Après cela, je prépare un projet dans les prisons pour femmes de Managua (Nicaragua). Beaucoup d’entre elles ont été violées et j’aimerais organiser des workshops autour de la relation au corps qui s’évade. Cela s’appellera « La esperanza ». Pour finir, je vais retourner au Kazakhstan pour un projet qui s’intitule « Kosmostation ». Je dois me rendre dans un observatoire implanté dans un lieu extrêmement reculé où deux personnes observent les étoiles afin d’empêcher les astéroïdes trop gros de pouvoir rentrer dans l’atmosphère. Ils sont un peu comme les gardiens du monde, abandonnés dans des conditions difficiles alors qu’ils luttent en silence pour la survie de notre planète.

 

Action for Resilience, Paris, 2014—video of performance (7:48)

 

Pour finir, comment vis-tu le fait d’être une femme artiste au XXIe siècle ?

Je me considère comme une artiste sans genre, plus qu’une femme artiste. C’est vrai que mes premières interlocutrices sont des femmes. Avec elles, le contact est plus simple, plus naturel. Parfois, il est aussi difficile d’être une femme dans ce milieu : on est sous-représentées, on doit faire face à la misogynie, au délit de faciès. À partir du moment où l’on est un peu féminine, on perd en crédibilité. Les hommes éprouvent moins le besoin de se justifier. Mais c’est aussi du bonheur, un atout qui me permet d’apporter une sensibilité différente à mon travail. La question du genre m’énerve un peu car rien qu’en la posant, on nous réduit à une question de sexe et on nourrit inconsciemment une forme de discrimination.

 

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