Cauchemars et hallucinations (1919), réalisé par Richard Oswald, est un des premiers films à sketches fantastique. Ce long métrage muet signe l’élan de liberté d’une Allemagne délivrée de la censure, en mettant en scène cinq histoires fantastiques et grotesques. Le casting d’Anita Berber à lui seul est synonyme de scandale pour un film aujourd’hui oublié, à tort. 

 

 

En 1919, le cinéma allemand se libère de ses chaînes grâce à la disparition de la censure en 1918. Cauchemars et Hallucinations semble être la réaction épidermique filmique à cette délivrance. Avec ce film, Richard Oswald, réalisateur prolifique depuis son plus jeune âge et qui a commencé sa carrière en 1914 avec La Croix de Fer, propose le premier long métrage à sketches fantastique. Le film se découpe en cinq parties : L’Apparition d’Anselma Heine, La Main de Robert Liebmann, Le Chat noir d’Edgar Allan Poe, Le Club du suicide de Robert Stevenson et enfin Le Fantôme de Richard Oswald en personne. Le premier segment est une introduction, la suite une réjouissante déclinaison de mises en situation grotesques et sépulcrales. 

Avec un choix de casting aussi sulfureux que Conrad Veidt (que l’on verra plus tard dans L’homme qui rit), Reinhold Schünzel (Viktor und Viktoria, Les Enchaînés), mais surtout la danseuse allemande Anita Berber dont on vous parlait dans un long portrait, le cinéaste autrichien donne le ton.

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Au commencement, les personnages — ce triumvirat du vice et du péché — sortent des tableaux de la boutique d’un antiquaire. En somme, la prostituée, la Mort et le Diable main dans la main. Le titre original du film est assez significatif : Unheimliche Geschichten. Si l’unheimlich hérité de Freud n’a pas de véritable traduction en français, on le dénomme souvent par la formule « inquiétante étrangeté », soit le sentiment d’angoisse que l’on ressent parfois face à une situation familière sans que l’on sache vraiment pourquoi. Quand les trois personnages d’Oswald commencent à lire les différentes histoires dans le livre qu’ils découvrent dans la boutique de l’antiquaire, nous pénétrons dans le domaine de l’onirisme. Les cinq parties qui vont suivre n’en sont que les adaptations cinématographiques interprétées par Veidt, Schünzel et Berber. Et nous pouvons ainsi regarder le film à travers les yeux de notre cher Sigmund :

Quand le rêve paraît manifestement absurde, là où il inclut un non-sens patent dans son contenu, il est intentionnellement ainsi, et il exprime, par son apparente négligence de toute prétention à la logique, une part du contenu intellectuel des pensées du rêve. Dans le rêve, l’absurdité signifie contradiction, sarcasme et dérision dans les pensées du rêve.*

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Le fil rouge guidant les différents sketches (en la personne des acteurs) n’empêche pas une indépendance de chacun des segments, tant au niveau de l’histoire, du style que de la réalisation. De l’impression de tangibilité de L’Apparition, et de l’empathie que nous ressentons pour cet homme délaissé de son rôle de protecteur, à la mise en scène préexpressionniste de La Main (qu’il faudrait presque voir comme l’arrière-arrière-arrière-grand-mère de la Chose dans la famille Addams), Cauchemars et Hallucination s’amuse des genres de son époque ou s’applique avec un soin d’écolier à leur rendre hommage.

Le maquillage appliqué sur ces visages clownesques ne dessert jamais les acteurs, que nous ayons l’impression d’être au théâtre, dans un cauchemar ou dans une hallucination. Le Chat noir et son clair-obscur pictural, parfaitement maîtrisé dans Le cabinet du Docteur Caligari sorti cette même année 1919, nous semble très familier. Et en effet, lorsque l’on réalise le nombre d’adaptations existantes de cette nouvelle de Poe, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi (on peut notamment évoquer les versions proposées par Ulmer et Argento). Grinçant rire noir au milieu de la nuit, le film d’Oswald ressemble au visage rude et marqué Conrad Veidt.

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Bien que le ton du film soit celui de l’humour noir et de la loufoquerie morbide, la fin ne s’aligne en rien sur l’éternelle rengaine du « tout est bien qui finit bien ». Malheureusement oublié du public, Richard Oswald a pourtant eu une carrière honorable. Si Cauchemars et Hallucinations n’arrive pas à atteindre la justesse et la magie de ses pairs, il en saisit particulièrement bien l’âme et la technique.

 


*Sigmund FREUD, Sur le rêve [1901], Gallimard, 2006, p. 96-97.

 


  • Titre original : Unheimliche Geschichten
  • Titre alternatif : Grausige Nächte (Nuits d’effroi)
  • Réalisateur : Oswald, Richard
  • Acteurs : Bernhard Goetzke, Conrad Veidt, Anita Berber, Reinhold Schünzel
  • Genre : Fantastique, Film muet
  • Nationalité : Allemand
  • Date de sortie : 1919
  • Durée : 1h40mn

 


Depuis sa sortie il y a près d’un siècle, Cauchemars et hallucinations a été restauré par la Cinémathèque française grâce à une copie nitrate.

Grausige Naechte