Avec la mise en place du code Hays, censurant la moindre forme de plaisir sexuel au cinéma, le cinéma underground américain s’est empressé de mettre en scène ce qu’Hollywood réprimait. Trois films ont notamment réussi à enfreindre ses règles. Haircut (1963) d’Andy Warhol, Flaming Creatures (1963) de Jack Smith et Fireworks (1943) de Kenneth Anger se sont notamment réappropriés le corps humain pour en faire une représentation subversive de la sexualité.

 

Une censure de la sexualité

Le premier acte de censure au cinéma remonte à 1897. À cette époque, des barres ont été apposées à même la pellicule du film Fatima pour cacher la danse du ventre d’une jeune femme. Cet acte a eu peu d’utilité puisqu’il n’aura fait qu’attiser l’esprit des spectateurs qui s’empresseront alors de venir voir le film, afin de deviner les formes de la danseuse à travers ses bandes noires. Les producteurs avaient compris que les films se vendraient mieux si les personnages laissaient entre-apercevoir quelques morceaux de chair. Néanmoins, effrayée de subir une intervention de l’Etat qui pourrait réprouver une telle conduite immorale et afin de ne pas effrayer les âmes les plus puritaines, Hollywood va s’empresser de mettre en place le Code Hays, un code de censure régissant la production des films. De 1934 à 1966, ce dernier coupait tout forme de plaisir sexuel visible sur grand écran.

C’est dans ce contexte que Fireworks (1943) de Kenneth AngerHaircut (1963) d’Andy Warhol et Flaming Creatures (1963) de Jack Smith ont été réalisés. Derrière ces trois films se cache une volonté forte de libération et d’authenticité. Celle-là même qui faisaient alors défaut avec la représentation de la sexualité dans l’industrie hollywoodienne.

 

Haircut d’Andy Warhol (1963)

Haircut n°1 d'Andy Warhol

Andy Warhol a réalisé plusieurs films intitulés Haircut. Cette image provient du tout premier, mais ne correspond pas au film cité ici.

La structure narrative d’Haircut est on ne peut plus simple : un homme va se faire couper les cheveux. Andy Warhol filme ici une action banale, qui en apparence n’aurait aucun intérêt à être représentée de façon aussi simple au cinéma. L’artiste pose ici la question de l’art, comme il a pu le faire avec ses peintures. En utilisant une action du quotidien et en l’érigeant au statut d’oeuvre, Warhol simplifie à l’extrême le scénario du film et joue avec la temporalité filmique. Aucun événement (ou presque) ne vient perturber l’action.

La caméra reste constamment figée, aucun zoom et un seul plan fixe. Andy Warhol prône l’absence totale de montage. Haircut s’ouvre ainsi avec ces barres verticales, qui laissent penser que le film visionné n’a pas été édité et est présenté comme tel. Les changements de plans montrent que la caméra a simplement été arrêtée dans ce but et qu’aucun effet de transition n’a été ajouté. Le spectateur n’a pas vraiment l’impression d’avoir affaire à un film, mais plutôt à regarder la tranche de vie personnelle. La composition visuelle est minimaliste, et les yeux du spectateur ne peuvent alors se concentrer sur une seule chose : le corps de l’acteur.

Dans cette composition de l’image, avec ces trois hommes posant devant la caméra, celui que l’on ne peut s’empêcher de regarder, c’est cet homme au torse nu. La lumière, ses habits, et la fixation de la caméra obligent le spectateur à le regarder. Rien d’autre n’intervient à l’écran qui puisse détourner notre attention. Le coiffeur et le deuxième homme restent constants dans leurs actions, l’un coupant les cheveux de l’autre. C’est donc cet homme, torse nu, jouant au strip poker en arrière plan de la scène qui attire le regard. Andy Warhol pose ainsi son spectateur dans la position d’un voyeur. Alors que le code Hays empêche les spectateurs de voir ce corps humanisé au cinéma, Haircut arrive à imposer cette image dont il est impossible d’échapper. Le film nous force à regarder ce que le cinéma hollywoodien, lui, refuse de nous laisser voir.

 

Flaming Creatures de Jack Smith (1963)

Flaming Creatures s’inscrit dans cette même démarche, mais Jack Smith n’hésite pas quant à lui à montrer ouvertement les parties intimes de ces personnages. Le réalisateur met ainsi en scène une série de tableaux, où de nombreuses créatures se succèdent à l’écran, et cela sans aucune cohérence narrative. Ces créatures paradent devant la caméra alors que les crédits du film défilent, puis s’en suivent des tableaux mettant en scène ce qui semble être une publicité commerciale pour un rouge à lèvres, une orgie, un tremblement de terre, pour finalement finir avec des vampires. La narration est cette fois-ci interrompue fréquemment par des zooms sur des pénis, des poitrines, ou même des lèvres.

Une connotation qui peut être perçue comme sexuelle, mais ne l’est pas tout à fait. Les pénis montrés par Jack Smith ne sont jamais en érection. La démarche du réalisateur n’est donc pas de filmer une certaine sexualité. Il montre ses parties de son corps de façon presque anatomique. A l’instar d’Andy Warhol, Jack Smith se pose dans une position de contestation de la censure hollywoodienne qui prenait place à cette époque. Montrer un sein ou un pénis n’a rien de choquant en soi, ni ne fait obligatoirement référence à un désir sexuel. Le réalisateur tente ainsi de démystifier les organes génitaux humains en leur enlevant toute connotation érotique.

Pourtant, les critiques se sont mépris sur le sujet, essayant de lire entre les lignes et de voir dans cette représentation surréaliste du transgenre, une tentative de montrer une certaine réalité. Jack Smith s’était d’ailleurs exprimé ainsi sur Flaming Creatures  : « Les premières audiences rigolaient pendant tout le film. Puis, tous ces articles sont apparus. Et c’est devenu quelque chose de sexuel. Et il n’y avait plus que du silence dans l’auditorium ».

 

Fireworks de Kenneth Anger (1947)

Kenneth Anger se met lui-même en scène dans le fantasmagorique Fireworks, où son personnage rêve de sa rencontre avec un marin. Ce long métrage a été un des premiers films ouvertement homosexuel à avoir été réalisé. Par le biais du rêve, le réalisateur raconte le coming out qui se déroule dans l’inconscient de son protagoniste.

À cet effet, la sexualité s’en retrouve alors codifiée, et de nombreuses scènes sont à connotation sexuelle. Car lorsque le jeune homme demande au marin en question du feu pour sa cigarette, son attirance finit par se révéler. La paille enflammée qu’il lui tend en guise de briquet peut être ici vue comme la représentation d’un pénis en érection. Le va et vient entre la paille et la cigarette du jeune homme laisse ensuite penser à un acte sexuel. Le désir est donc présent et ardent. Quatre autres marins arrivent alors, laissant place à des scènes sadomasochistes. Une main s’enfonce dans la poitrine du jeune homme pour en ressortir avec une boussole,  signifiant l’orientation sexuelle qu’a pris le personnage. Puis, l’apothéose arrive : Kenneth Anger se filme avec un pétard allumé en guise de pénis, symbolisant par ce plan le climax, soit l’éjaculation.

Si l’homosexualité a particulièrement souffert de la censure du code Hays, le cinéaste américain utilise quant à lui l’imagerie sexuelle pour la représenter. À la manière d’Andy Warhol avec Haircut, il impose un regard sur le corps humain, laissant aux spectateurs le loisir de contempler la musculature des marins lors de gros plans. De manière subversive, Kenneth Anger raconte une certaine sexualité en ce temps-là niée.

 

Jouer avec les codes traditionnels

Flaming Creatures (1963) de Jack SMith

Flaming Creatures (1963) de Jack SMith

En réalisant ces films, Andy Warhol, Jack Smith et Kenneth Anger ont imposé la vision d’un corps humain qui se faisait alors trop rare sur le grand écran. Dans le courant du cinéma underground américain, la sexualité n’a pas de raison d’être censurée. Elle est ici mise en scène pour être mieux contemplée. Avec ces trois films, le puritanisme prégnant d’Hollywood fut mis à mal. Diffusés principalement lors de projections illégales, ces court-métrages ont tenté de remettre en cause l’ordre établi par le code Hays, dont le règne prit fin en 1966.


Pour aller plus loin :

  • HECKER, Pierre Hecker. Les films “Magicks” de Kenneth Anger, Paris Expérimental, Paris, 1999.
  • LE CAIN, Maximilien. Kenneth Anger, Senses of cinema, janvier 2003.
  • LENNE, Gérard. Le sexe à l’écran, Veyrier, Paris, 1978.
  • LENNE, Gérard. Erotisme et cinéma, La Musardine, Paris, 1998.
  • LOTRINGER, Sylvère.“Uncle Fish Hook and the Sacred Baby Poo Poo of Art” in SchizoCulture, Semiotexte ed. III, 1978.
  • NOGUEZ, Dominique. Une renaissance du cinéma : le cinéma underground américain, Klincksieck, Paris, 1985.
  • NOGUEZ, Dominique. Éloge du cinéma expérimental, Paris Expérimental, Paris, 2010.
  • SIEGEL, Marc. “Documentary That Dare/Not Speak Its Name: Jack Smith’s Flaming Creatures” in Between the Sheets, in the Streets: Queer, Lesbian, Gay Documentary, University of Minneapolis, 1997.
  • STARGAZER, Stephen Koch. The Life, World and Films of Andy Warhol, Marion Boyars, New-York/London, 1991.