OAKE a commencé sa carrière musicale chez Downwards, label mythique de la techno et de l’underground originaire de Birmingham. Après deux EP prometteurs, Offenbarung et Vollstreckung, le groupe a enfin sorti son premier album intitulé Auferstehung. Plus noire que la nuit et âpre à l’excès, la musique du duo formé par OAKE crée chez son auditeur un sentiment de repli sensoriel. Les sons electro s’entortillent autour de l’ouïe comme des lianes. Dans la même lignée musicale que Samuel Kerridge avec qui ils jouent parfois, OAKE fait du mariage entre dark ambient et drone un sacrement thaumaturgique. La voix éthérée de Bathseba se mêle à l’atmosphère et enveloppe l’auditeur dans un nuage de fumée immatériel. Auferstehung (disponible à partir du 15 décembre) sera, sans conteste, la bande-son de votre hiver. Soyez prêts à parcourir les forêts mystiques de votre psyché.

Rencontre avec l’une des moitiés du groupe de techno expérimentale OAKE, la chanteuse Bathseba Sienknecht

 

 

Première question obligatoire, qui sont les visages qui se cachent derrière OAKE ?

Bathseba Sienknecht : OAKE, c’est en réalité mon mari Eric et moi.

 

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

C’était au premier concert de l’ancien groupe d’Eric, il y a neuf ans de ça. Et puis nous sommes restés en contact et devenus amis au fil des ans…

 

J’ai hâte de parler avec toi de ton projet musical OAKE. Mais comme vous êtes tout de même très mystérieux avec Eric, on a véritablement envie d’en savoir plus. Pourrais-tu me parler un peu de toi, Bathseba, qui es-tu et d’où viens-tu ?

Je viens d’une famille nombreuse. Mes parents, deux frères et cinq sœurs. Nous avons grandi dans une caravane et voyagé à travers le monde, visité des pays très différents. Nous étions toujours en train de bouger à droite, à gauche. Et finalement, on a fini par s’installer à Leipzig où j’ai passé une grande partie de ma jeunesse. Alors on peut dire que Leipzig est l’endroit le plus important pour moi, celui qui définit réellement qui je suis aujourd’hui. Un lieu où une grande partie de ma famille vit encore aujourd’hui et que j’appelle « maison ». Ma famille est la chose la plus importante pour moi. Elle m’a aidée à devenir celle que je suis.

seba_foto_4

Comment vit-on le fait d’être partenaire d’un label aussi mythique que Downwards, cofondé par Karl O’Connor ? Cela a-t-il une signification particulière pour une musique comme la vôtre ?

Nous aimons tous deux le label pour son côté versatile. Il nous a toujours paru honnête et indépendant, sans jamais vouloir suivre les tendances. Downwards a sa propre identité et c’est quelque chose que j’admire. Ce label nous a donné la possibilité de nous exprimer et ne nous a jamais imposé quelque compromis que ce soit. Nous avons une liberté artistique totale pour tout ce que nous entreprenons. Et quand nous demandons conseil, ils sont aussi là pour nous.

 

Peux-tu me parler du travail fourni sur votre premier (et nouvel) album ? Quelle place a Auferstehung dans ton parcours musical ?

Nous avons commencé à travailler sur cet album il y a un peu moins d’un an. Eric avait bossé sur quelques ébauches musicales et nous devions déterminer comment l’album pourrait éventuellement résonner et retranscrire ce que nous avions fait précédemment. Il ne fallait pas que ça se limite à une suite de morceaux. Nous avons travaillé sur les deux premiers EP pas à pas, afin de trouver notre propre son. Quand Offenbarung (révélation, ndlr) est sorti, nous ne savions pas que des gens pourraient écouter ce type de musique et même que ce cosmos musical en soi puisse exister.

 

Vraiment ? Et pourtant, il y a bel et bien un public pour cette musique…

Oui ! En sortant cet EP, nous avons fait la découverte d’un tout nouveau monde. Nous avons rencontré des gens inspirants, des artistes, des musiciens qui jouaient avec nous lors de nos premiers concerts. Et au bout du compte, tout cela nous a conduit au second EP, Vollstreckung (exécution, ndlr), dans lequel nous avons pu utiliser toutes ces inspirations et ces rencontres. L’album devait être la combinaison et le développement de tous ces sons et de ces deux EP.

 

As-tu travaillé différemment pour l’album, en ce qui concerne ta voix ?

Oui ! Cette démarche signifiait aussi que je travaille ma voix et que je trouve des manières différentes d’interagir avec la musique.

 

 

Vous étiez au Berghain avec Samuel Kerridge il y a quelques jours… Nous l’aimons beaucoup chez Deuxième Page. Connais-tu Kerridge personnellement ?

Nous sommes devenus très amis avec Sam et sa femme Hayley avant même que l’un d’entre nous ne sorte un album. Du coup, nous avons expérimenté les choses en parallèle quand nous nous sommes tous lancés pour la première fois dans nos projets respectifs, et nous avons partagé nos expériences. Nous les adorons ! Et c’est toujours un réel plaisir que de jouer les mêmes soirs que Sam.

 

Le Berghain est un endroit mythique, comment était la soirée ? 

C’était absolument fantastique de commencer nos nouveaux concerts dans ce club ! C’est un endroit très spécial qui n’essaie en rien de l’être. Le Berghain est un lieu pur et intimiste… Là-bas, le temps se suspend et les égos ne passent pas l’entrée.

 

Comment travaillez-vous sur un morceau ?

Eric travaille sur sa musique à des moments complètement improbables. Et il nous faut embrasser ces instants de créativité et d’inspiration au risque de les voir s’échapper. Surtout que nous avons tous les deux des boulots assez prenants. Il a l’idée d’un son ou d’une ambiance et nous essayons, à partir de ça, de développer le tout sous la forme d’une chanson… ou au moins de lui donner forme. Lorsque nous pensons avoir achevé la partie instrumentale, nous essayons de superposer ma voix aux différentes couches sonores.

 

Comment fais-tu pour entremêler ta voix aux sons presque froids et écrasants d’Eric ? Dès qu’elle se fait entendre, tout devient vaporeux, presque irréel…

Je peux éventuellement lire des poèmes ou replonger dans de vieux journaux afin de créer un guide qui me permet ensuite de chanter. Si tout ça complète la chanson, alors nous la terminons. Nous pouvons aussi, parfois, laisser les voix de côté, si jamais nous sentons qu’elles ne sont pas nécessaires.

 

À mon sens, la scénographie est quelque chose de très important pour la scène electro. Qu’en penses-tu ? Quel genre de choses proposez-vous en live ? 

Jusqu’à aujourd’hui nous avons principalement utilisé la scène afin de présenter notre musique. Il n’y a pas vraiment de plan, de scénario. C’est un processus très naturel qui se construit au fil des concerts. Actuellement, nous sentons que nous avons besoin de travailler de manière plus poussée sur les interactions que nous avons avec ce qui nous entoure. Et la façon dont nous proposerons nos nouvelles chansons sera très différente comparativement à nos précédents lives.

 

D’ailleurs, à propos de ça, j’ai découvert vos « British post-industrial panoramas », une démarche qui s’inscrit dans un projet visuel créé spécialement pour OAKE. En quoi cela consiste-t-il exactement ?

Quand on fait des lives, on change beaucoup les vidéos qui nous accompagnent. Et lorsque l’on joue avec un VJ (video jockey, ndlr), on le laisse s’exprimer avec ses propres effets visuels. Ceux qu’ils rattachent à notre musique. Du coup, le projet « British post-industrial panoramas » était l’interprétation visuelle de quelqu’un pour un de nos concerts.

seba_foto_3 (1)

J’ai personnellement vu pas mal de lives assez décevants en ce qui concerne la scène electro. Souvent à cause du manque de propositions visuelles de la part des artistes. Mais j’ai aussi vu des choses absolument géniales, comme lors d’un concert de Holy Strays à Paris avec la prestation scénique de la danseuse contemporaine Ndoho Ange sur leur musique. Est-ce que la contextualisation de votre musique fait partie d’un processus de réflexion artistique ? Comment parvenez-vous à créer ces ambiances étranges ?

La chose la plus importante, c’est la musique. C’est notre matière principale. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut que l’expérience d’un concert soit en une seule dimension. L’éclairage scénique est par exemple super important. Mais aussi la manière de proposer et d’amener notre musique au public. En ce moment, nous travaillons sur des vidéos ainsi que d’autres types de performances scéniques, comme la danse. Si ça nous convient, nous l’inclurons dans le futur et nous amuserons à jouer avec toutes les possibilités qui se présenteront alors à nous en live. En fin de compte, il faut simplement que ça sonne juste. Nous devons aussi nous permettre d’expérimenter et de nous risquer à certaines choses.

 

Du coup, quelle est la différence entre la démarche live et l’expérience du studio pour un projet comme OAKE ?

Les deux univers sont pour moi très intéressants. Et il est formidable de les faire fusionner. Souvent nous essayons de créer en studio l’atmosphère du live. Et on joue juste tous les deux et enregistrons tout en une seule prise. Ensuite, nous reprenons cet enregistrement et travaillons de manière plus classique dans le studio en essayant de garder ce qui marche. Lorsqu’on fait des concerts, nous avons des points de repère que nous avons déjà créés. On essaye de se déplacer librement entre eux afin de porter le live vers quelque chose de différent. Ça sonne comme l’enregistrement studio et en même temps ce n’est pas tout à fait la même chose…

 

 

Un morceau de ta musique peut-il plus te représenter qu’un autre ? OAKE c’est surtout le pouvoir des sons, de ceux qui nous emprisonnent et forment un tout… Est-ce là un moyen de communiquer indirectement avec autrui ?

Je ne pense pas qu’un morceau me représente plus qu’un autre. OAKE c’est un tout, tout ce que je suis. Et j’ai plusieurs facettes, donc il y a plus d’une chanson. Je pense aussi que pour nous, le fait d’isoler une chanson des autres ne fonctionne pas réellement, si tu regardes bien. Notre son est très exigeant avec son auditeur, il est extrême. C’est parfois même un peu trop.

 

Dans quel sens ?

Je pense personnellement que ce choix conscient concernant notre conception sonore doit laisser une certaine empreinte sur l’auditeur, que ce soit de la joie, de la tristesse ou même un certain malaise.

 

Quels livres, films, peintures ou musiques ont pu te toucher dans ta vie ?

Cette question est difficile, c’est dur de choisir. Il y a tellement de films, livres ou de musiques différents qui t’influencent tous les jours, consciemment ou inconsciemment… Je ne peux franchement pas te dire lequel a pu me toucher ou m’inspirer réellement. Je n’aime pas trop sélectionner, j’ai toujours peur de laisser quelque chose de côté. Chaque petite chose que tu croises dans ta vie de tous les jours devrait être un morceau de ton inspiration. Et ça devrait fortement dépendre de ton état d’esprit et de ton humeur lorsque cela se passe.

O̸ΔK̸Σ-5_RYAN

Quelle est la place de la religion dans ton travail ?

J’ai grandi dans une famille religieuse et j’ai été élevée ainsi. Mais je ne veux pas utiliser ma musique comme un moyen pour communiquer un message religieux ni dire aux gens en quoi ils doivent croire. Eric et moi discutons souvent de ces choses-là, lui a grandi dans une famille athée. Nous pensons tous les deux que chacun devrait croire en ce qui lui convient.

 

Je voudrais prolonger un peu ma playlist favorite avant 2015, pourrais-tu me conseiller certains de tes artistes préférés en 2014 ?

Nous avons pas mal joué pour le projet Berlin Current et j’ai eu le plaisir de partager cette expérience avec Phoebe Kiddo. C’était formidable de la voir jouer une musique aussi forte avec tant d’aplomb. C’était aussi génial d’assister au live de Ben Frost qui jouait son dernier album, Aurora… Ses concerts sont vraiment forts et changent tout le temps ! Parmi les artistes fantastiques que j’ai croisés cette année pour la première fois, je dois aussi citer SØS Gunver Ryberg. Elle a joué au Festival Atonal de Berlin et a fait sa Boiler Room quelques semaines après. Il est difficile pour moi de trouver les bons mots, mais sa musique m’a simplement semblé si juste… puissante, crue, très prenante. Enfin, si je devais terminer avec deux dernières artistes, je te conseillerais Klara Lewis et Pharmakon. Elles sont toutes les deux incroyables et proposent une forme très pure de puissance sonore, chacune à leur manière, sans se conformer à rien, en dehors des normes établies.

 

Tu vis à Berlin, qu’aimes-tu en particulier dans cette ville ?

Berlin est une ville où les gens sont très ouverts d’esprit. Tu peux faire n’importe quoi et être qui tu veux, les gens ne te jugeront jamais, ils l’acceptent. C’est une ville pour grands enfants, il y a tellement de cultures différentes qui se rencontrent et que tu apprends à connaître… Et il y a toujours quelque chose à faire ! Et ce que l’on dit moins, c’est que Berlin, c’est vraiment très beau en été.

Même si tu n’aimes pas choisir, y a-t-il un artiste qui t’inspire plus que les autres ?

Je dois l’avouer… C’est Eric. L’autre moitié d’OAKE. C’est un artiste extraordinaire et il m’inspire tous les jours. Je ne serais pas là où j’en suis aujourd’hui sans lui. Il me pousse à faire des choses et m’aide à devenir une meilleure personne chaque jour.

 

Pour finir, qu’est-ce qu’être une femme de 28 ans au XXIe siècle d’après toi ?

Pour moi, c’est franchement une super époque à vivre. Mais j’ai grandi dans un milieu très ouvert d’esprit et j’ai eu le luxe de vivre dans un monde occidental libre et j’ai toujours eu le droit d’être une personne indépendante. Bien sûr, je vois beaucoup de choses qui m’agacent : la façon dont les femmes sont objectifiées et comment certaines autres cultures traitent les jeunes filles et les femmes en général.

 

 


OAKE

Auferstehung

Date de sortie : 15/12/2014
Label : Downwards

auferstehung-450A1. Vorwort : Umiha Sien
A2. Kapitel Eins: Edunien Edreue
A3. Erstes Buch: Desterieh l’Remm
B1. Zweites Buch: Var Genstien
B2. Drittes Buch: Graevann Grewen
B3. Kapitel Zwei: Brachem Dest
C1. Viertes Buch: Mortre Wrid
C2. Fuenftes Buch: Dreloi Wechd
D1. Kapitel Drei: Rechs Zegon
D2. Sechstes Buch: Rehmin Sicht
D3. Siebtes Buch: Drestan Sened 


N’hésitez pas à suivre l’actualité de OAKE sur les réseaux sociaux, Facebook, Twitter ou Soundcloud.