Une mille et deuxième nuit avec Shéhérazade, accompagnée d’une mixtape.

 

Je t’ai dans le cœur Shéhérazade. Reine conteuse en des temps anciens, celle qui pour survivre accrocha à ses mots un roi misogyne, bête et cruel. Toi qui « danses sans bruit en contournant tes doigts », toi qui donnas à mes rêves de petite fille leurs contours, leurs traits les plus fins. Infini le pouvoir de ta parole, éternelle l’intelligence, toi l’immortelle figure d’une féminité qui s’impose à l’injustice quotidienne faite par de petits hommes ignorants. L’entendement sauve de la bêtise des hommes. Pourtant, quand je t’imagine aujourd’hui belle érudite, je te dessine différemment.

Tu n’aurais plus besoin de conter des vies pour survivre, tu les partagerais pour vivre. Ta séduction ne serait plus manipulatrice, mais libératrice. En ce monde, tes sœurs entendent ta voix, de l’Inde à l’Iran, de l’Iran aux contrées arabes, jusqu’à nous, imbéciles d’Occident. Alors que dans les écrits l’on s’extasie de ta force et de ton courage, je répugne ce sultan Shahryar qui, trompé par sa femme, finit par épouser une vierge chaque jour pour la tuer le matin suivant. Toi Shéhérazade et tes mille et une nuit de récits, à plaider ta cause et à séduire ton bourreau pour vivre. Vivre. Devons-nous endormir les hommes avec nos belles histoires pendant plus de trois ans pour finalement avoir le droit d’exister sans nous justifier de notre présence ?

Après tant de merveilleux récits enchâssés déclamés comme des odes à la liberté, tu sauves les femmes de ton village, belle Shéhérazade. Ingénieuse et rebelle, obligée de masquer le signifié en entortillant le signifiant dans de belles formules. Mais que t’arrive-t-il après cette mille et unième nuit ? Théophile Gautier et Edgar Allan Poe te volent ta voix pour huit heures supplémentaires. Quelques siècles plus tard, ils te donnent le vulgaire rôle de speakerine dans les Contes de la mille et deuxième nuit. Le premier te coupe la tête, le second te sauve.

Mais d’où viens-tu Shéhérazade ? Qui t’a donc écrite ? Cette absence de créateur me permet-elle de faire de toi la Shéhérazade de mes fantasmes de gamine ? J’aimerais connaître les mille livres qui peuplent ta bibliothèque, ingénieuse Shéhérazade. Mais je me contenterai de la mienne, et je remplirai mes nuits froides d’insomnie de ces récits qui te composent et font de toi la Voix de la rémanence et des histoires universelles. Tu incarnes la littérature dans mon imaginaire, et l’imaginaire de ma littérature.

Voix d’Iran, du Liban, de la Syrie, de l’Algérie et d’ailleurs, târ, bağlama et luths hypnotiques, cris célestes d’un autre temps. Une playlist qui donne une voix aux Shéhérazade du monde afin de repeupler de quelques notes les Nuits à venir.

Annabelle Gasquez

 


Pour ceux qui préfèrent Spotify, c’est par là.

 


Le titre de la playlist vient d’un vers du poème de « Broderies persanes », intitulé « Danseuse », de Marguerite Yourcenar dans Les Dieux ne sont pas morts, Paris, Éditions Sansot, 1922, p. 138.