Baal (1970), film sur lequel Volker Schlöndorff misait son retour après le très commercial et peu salué Michaël Kohlhaas (2013), est diffusé pour la première fois en salles depuis le 26 novembre dernier. Après quarante ans d’errance, le voici qui investit enfin les cinémas français.  Alors que le réalisateur cherche à s’ôter une étiquette qui menace de lui coller à la peau, le film remplit effectivement le contrat.

 

Tout concorde à donner à Baal cette odeur de soufre qui lui vaudra la censure de Helen Weigel, veuve de Bertol Brech, dont une pièce de jeunesse a fourni la trame du film. Un poète maudit, inspiré de Rimbaud, traîne son nihilisme dans les paysages désenchantés de la RFA de l’après-guerre. Dans le rôle-titre, on retrouve l’irrévérencieux Rainer Werner Fassbinder, dont le parcours et la mort font écho à ceux de son personnage. Du schnaps et du sexe à outrance, tout cela fait de Baal un scandale assuré. Le film de Schlöndorff sera diffusé en janvier 1970 sur une chaîne télévisée adepte des reconstitutions folkloriques.

 

Avant que Brecht ne soit communiste, Baal était anarchiste

Baal, c’est l’histoire du poète éponyme qui vogue de bouges miteux en chambres délabrées, de bretelles routières en cabarets enfumés. Pendant ce temps, il crache à la face du monde une ironie au vitriol. Constamment imbibé d’eau-de-vie, il séduit puis abandonne femmes et hommes, foule au pied amour, amitié et argent. Le jeune metteur en scène Brecht a fait de son personnage un hédoniste qui entreprend avec une régularité surprenante de conchier les règles de la société et ses valeurs, principalement bourgeoises.

La rupture est consommée dès le début du film, une scène où Baal, engoncé dans son costume, joue d’abord le jeu d’un dîner mondain pour mieux scandaliser ensuite. « Même un génie doit avoir des limites », déclare l’hôte dont le poète séduira ensuite la femme. Or, la loi de Baal est la liberté absolue, celle qui ne s’embarrasse pas de convenances, d’esthétique ou d’éthique. Toujours sur la route où, sale et débraillé, il clame des vers sans jamais les consigner, Baal n’est pas sans évoquer les auteurs de la Beat Generation. Une impression que souligne la mélodie à l’harmonica de Klaus Doldinger qui accompagne la dérive du personnage durant le film.

 

Pas de maître mais un dieu

Bien que poète, Baal ne crée pas. Il détruit. Ses proches d’abord, puis ceux qui ont le malheur de l’idolâtrer, et enfin ceux dont il croise seulement le chemin, comme cette femme qu’il viole, amante de son amant. Baal, c’est aussi le dieu carthaginois, au nom duquel on aurait sacrifié des hommes. D’autrui il exige la destruction en offrande, à l’image de Johanna, adolescente virginale qui se noie par désespoir après avoir été séduite. Imitant son homologue antique que la Bible à ses premières heures n’a eu de cesse de vouloir abattre, son cri est un défi lancé au Dieu chrétien dont il refuse la pureté. Lorsqu’il bafoue la créature, c’est le créateur qu’il vise, à coup de maximes lapidaires : « Je suis indulgent avec le monde, c’est l’excrément du bon Dieu. ».

Baal (1970) © Les films du Losange

Baal (1970) © Les films du Losange

 

Une course à la mort

Tout outrancier qu’il puisse paraître, Baal ne parvient pas au bout de son nihilisme. Ce monde qu’il rejette, il le voudrait beau, il le chante comme tel. Un temps, Baal lutte contre la tristesse par la recherche des femmes qu’il humilie. Brecht écrivit sa pièce en 1918, tout juste rentré du front où il vit l’horreur. La révolte de Baal, c’est donc un désespoir auquel Fassbinder, blouson noir et visage rondouillet, donne corps. Avec le film de Volker Schlöndorff, l’Allemagne du traité de Versailles et celle amputée par le rideau de fer se rejoignent. En 1970, on pense que le « Printemps » que cherche frénétiquement Baal n’aura pas lieu. Alors la salvation ne fait que poindre avec le blond Ekart, amant angélique du poète que ce dernier poignarde par jalousie. La rédemption est gâchée, et avec la mort de Baal, abandonné dans la forêt, ne subsiste qu’une «  boulette de graisse qui laissera une tache sur le ciel ».

L’honneur est donc sauf. L’antipathique Baal ne vaincra pas. Cette fin a pourtant de quoi surprendre, étant donné la lutte de longue haleine qui a permis, au bout de quarante années, au film de trouver un public. Dans ce contexte, le tort du film n’est sans doute pas tant de choquer que de rompre avec l’orthodoxie brechtienne. Le dramaturge converti au communisme avait renié le ton lyrique et désespéré de cette œuvre de jeunesse. Sa femme puis sa fille ont ensuite lutté pour en limiter sa diffusion. Des querelles d’école qui peuvent nous sembler dépassées aujourd’hui. Et entre temps, le film a indéniablement vieilli.

Baal (1970) © Les films du Losange

Baal (1970) © Les films du Losange