Sur scène, elle campe une Carmen outrageante, provocante, sans scrupules et surtout, libre. Une fleur carmin trônant sur son crâne rasé. Dada Masilo, c’est celle que personne ne possède. Deux ans après son interprétation saluée du Lac des cygnes, qui mêlait danse zoulou et ballet sur fond de dénonciation des mariages forcés et de l’homophobie, la jeune chorégraphe sud-africaine revient à Paris. Elle nous livre jusqu’au 10 janvier une relecture décomplexée de l’opéra de George Bizet, qui est aussi l’occasion d’aborder le problème des violences faites aux femmes. Nous avons pu la rencontrer après sa prestation.

 

Tout d’abord, la question évidente… Pourquoi avez-vous choisi d’interpréter Carmen cette fois-ci ?

Dada Masilo : J’ai choisi d’interpréter Carmen car je savais que ce serait un rôle très stimulant en terme de danse. C’est un personnage complexe avec beaucoup d’aspects différents, et c’était un défi que je voulais relever. Je voulais voir si j’étais capable d’incarner cette femme qui est aussi bien sensuelle, passionnée, violente, qu’un esprit libre. C’était très difficile pour moi, notamment parce que j’ai interprété le rôle de Juliette [dans Roméo et Juliette en 2008, ndlr]. Le contraste était donc énorme entre être douce et innocente, et être Carmen.

 

Qu’est-ce qui vous a plu dans ce personnage ? La femme indépendante ? La rebelle  ?

J’aime le fait qu’elle soit indépendante et rebelle, mais j’aime aussi le fait qu’elle soit passionnée, sensuelle et charnelle. J’ai l’impression qu’on vit à une époque où on a peur d’exprimer notre sensualité et notre sexualité, alors que ça fait juste partie de l’être humain. Évidemment, je ne ferai rien d’explicite sur scène. Mais dans les ballets que j’ai vus, Carmen est très douce. Et je n’ai jamais pensé que Carmen était une femme douce. Je l’ai toujours imaginée terre-à-terre, elle est déterminée, elle ne lâche rien. C’est une femme forte, puissante.

 

J’ai pu lire dans la presse que le désir d’incarner Carmen ne date finalement pas d’aujourd’hui…

Effectivement. En fait, j’ai créé la première version de Carmen en 2009. Je voulais la revisiter parce que j’étais très jeune à l’époque. J’avais 23 ans. À présent, j’ai 29 ans et avec l’expérience de vie que j’ai accumulée, c’est très différent. Quand j’avais 23 ans, tout ce que je voulais c’était danser, danser, danser. Aujourd’hui, je ressens vraiment les émotions, et j’ai commencé à découvrir le caractère viscéral de Carmen.

© John Hogg

© John Hogg

 

Pourquoi avez-vous choisi de créer cette scène de viol (qui remplace celle du meurtre de Carmen dans l’opéra original) à la fin ?

Normalement, dans l’histoire, elle meurt. Mais je crois que le viol est plus fort. C’est aussi une forme de mort, parce que son âme meurt, son esprit meurt. Elle est arrachée d’elle-même : quelque chose en elle meurt. Le viol est aussi un problème vraiment universel que je voulais mettre en lumière. Dire « parlons-en ». Je pense qu’on ne fait pas assez de choses à ce sujet. C’est un très gros problème en Afrique du Sud, mais je sais que c’est un gros problème dans d’autres endroits. C’est un sujet dont nous devrions parler plus : pas seulement la violence à l’encontre des femmes, mais aussi la violence à l’encontre des hommes, car on viole aussi des hommes. C’est vraiment quelque chose qui nécessite qu’on en parle.

 

Votre oeuvre aborde aussi la question des violences conjugales, qui représentent également un problème important en Afrique du Sud.

Oui, les violences conjugales sont un problème majeur en Afrique du Sud. Évidemment, quand j’ai créé Carmen, je regardais également ce qui se passait dans la société. Je voulais adapter cette version de Carmen à la réalité de Johannesburg. Je voulais avoir cette énergie de là d’où je viens. C’est pourquoi cette version est assez violente, et rapide. Ça correspond à Johannesburg : on doit être très attentif et en alerte.

 

Est-ce une chose à laquelle vous avez été confrontée en Afrique du Sud ?

Pas personnellement, non. Mais c’est quelque chose que j’ai vu assez souvent. Il y a tout un truc de domination. Les hommes ont l’impression que les femmes leur appartiennent, que ce soient leur femme ou leur petite amie. Ils ont l’impression qu’elles leur appartiennent, et ils aiment exercer ce pouvoir sur elles. Et ce n’est pas juste. Bien sûr que ce n’est pas juste…

 

Comment votre œuvre a-t-elle été reçue en Afrique du Sud ? Quelles ont été les réactions aux sujets traités, notamment la violence envers les femmes ?

On a eu de très bonnes réactions, parce que les gens pouvaient s’identifier. Ils comprennent que le viol et la violence sont des problèmes importants dans notre pays et qu’on doit les aborder. Ça a fait réfléchir les gens. Certaines personnes étaient vraiment touchées émotionnellement par la scène de viol. D’autres avaient déjà vécu cette violence, ça pouvait aussi être très douloureux.

 

Avant d’être Carmen, vous avez été Odette et Juliette. D’où vous vient cet amour des pièces classiques ?

J’aime beaucoup les classiques parce qu’ils suivent un récit. J’aime raconter des histoires et être capable de savoir comment on va passer d’un point A à un point B, comment on va faire progresser l’histoire. C’est beaucoup de travail mais je préfère ça à une danse abstraite, n’avoir rien à dire et n’être qu’un corps se déplaçant dans l’espace. Avec ces récits, on peut faire tellement de choses. Ils m’inspirent vraiment.

 

Et créer vos propres histoires… Est-ce une perspective à l’avenir ?

En fait, avec les œuvres sur lesquelles j’ai travaillé, une partie des questions abordées sont aussi mes histoires. Je fais aussi partie de l’oeuvre que je crée, mes histoires en font partie. Alors inventer complètement… Pas maintenant. J’ai encore quelques classiques auxquels je veux m’attaquer. Donc quand j’aurai fini ça, peut-être que j’y réfléchirai.

 

© Photo Christian GANET

© Photo Christian GANET

 

Quel est le prochain classique que vous voulez interpréter ?

Giselle de Adolphe Adam ou Le Sacre du Printemps de Igor Stravinsky. J’y réfléchis encore, je n’ai pas encore décidé.

 

Les critiques pour votre Lac des cygnes étaient très élogieuses en France. Elles sont pour l’instant un peu moins enthousiastes pour Carmen. Comment avez-vous réagi ? L’aviez-vous anticipé ?

Je l’avais effectivement anticipé. Je ne peux pas faire un Lac des cygnes tous les ans et je ne peux pas créer une oeuvre qui est comme le Lac des cygnes à chaque fois. Je suis une artiste et une chorégraphe, je veux me mettre au défi et faire des choses différentes. Ca ne va pas plaire à tout le monde, mais ce n’est pas ce que je cherche. J’essaye de grandir en tant que chorégraphe, me poser des défis et essayer des choses différentes. Je crois qu’on s’attendait à ce que mon prochain travail ressemble au Lac des cygnes. Ce n’est pas le cas. Je m’ennuierais si je ne faisais que des œuvres comme le Lac des cygnes tout le temps. J’ai besoin d’être capable d’évoluer, grandir, essayer des choses différentes.

 

Certains critiques soulignent qu’il y avait beaucoup plus de danse zoulou dans Le Lac des cygnes.

C’est exactement ce que je veux dire. Je ne ferai pas de danse africaine dans toutes mes productions. Je l’ai fait dans le Lac des cygnes parce que c’est ce que je voulais faire. Mais ce n’est pas ce que je veux pour Carmen. Je voulais apprendre le flamenco parce que ça correspond à Carmen. Je ne voulais pas faire une sorte de Carmen estampillée zoulou.

 

Swan Lake, photo © John Hogg

Swan Lake, photo © John Hogg

 

Dans le ballet, le groupe sépare plusieurs fois Carmen de Don José contre son gré. Or, le danseur qui interprète Don José est le seul blanc de la troupe… Avez-vous aussi voulu souligner les séparations interethniques ?

 Il n’y a pas de raison au fait que c’est le seul homme blanc. C’est juste un danseur extraordinaire, c’est la seule raison.

 

Vous dites apprécier la force du personnage de Carmen. Avez-vous vous-même eu des difficultés à imposer votre choix de devenir danseuse, alors que vous êtes issue de la classe moyenne de Sowetto ?

J’avais aussi envie d’interpréter Carmen parce que je peux m’identifier à elle. Je suis très ambitieuse et je fais ce que je veux. Je suis très passionnée dans mon travail et j’adore ce que je fais. Je refuse d’être catégorisée, je suis indépendante. Et je ne lâche rien. Donc je peux m’identifier à cette femme forte. J’aime penser que je suis un peu comme elle.

 

Qui vous a appris à être indépendante ?

J’ai été élevée par beaucoup de femmes. Et ces femmes m’ont inculqué des principes forts. Elles m’ont appris à ne jamais m’agenouiller devant personne, et surtout pas un homme. On doit défendre ses idées, être la personne qu’on veut être et savoir que pour chaque choix que l’on fait dans sa vie, il y aura des conséquences. On doit s’assumer, mais ne pas être une femme soumise. On doit se défendre, être soi-même et choisir ce qu’on veut faire, car c’est notre vie. Au final, ce n’est la vie de personne d’autre. C’est ma vie, donc c’est à moi de la vivre.

 

Vous avez choisi la danse très jeune…

 J’ai commencé quand j’avais 11 ans. À 14 ans, j’ai décidé que c’est que ce que je voulais faire. J’aime danser, je ne sais pas vraiment ce que je pourrais faire d’autre… J’aime vraiment, vraiment danser.

 

C’est pourtant une carrière que peu de familles, en Afrique du Sud ou ailleurs, acceptent…

Ça posait aussi un peu problème à ma mère. Mais elle m’avait appris à être une femme indépendante, forte et ambitieuse, alors je lui ai dit : « C’est ce que je vais faire. Tu m’as dit de faire mes choix et de vivre avec, alors c’est ce que je vais faire ». Donc elle devait l’accepter, parce que rien d’autre ne me rendra heureuse… Mais elle va bien à présent !

 

Photo © John Hogg

Photo © John Hogg

 

Carmen, de Dada Masilo, au Théâtre du Rond Point jusqu’au 10 janvier.

 


Image de Une  © John Hogg