Avec le boom économique du Celtic Tiger survenu dans les années 1990 en Irlande, de nombreux cinéastes ont cherché à dépeindre le renouveau qui soufflait sur Dublin. Mais à la manière du néoréalisme, d’autres ont cherché à représenter le vrai visage de la capitale et à remettre sur le devant de la scène les classes sociales, devenues alors absentes du cinéma irlandais. Adam & Paul (2004) et Once (2006) ont contribué à démystifier la ville, brisant le nouveau mythe de cette cité urbaine.

 

Chaque ville possède une image publique fantasmée, une représentation imaginaire qui existe dans l’esprit de chacun. Le cinéma, art visuel par excellence, participe à ce mythe en embellissant la réalité. D’une cité, les réalisateurs ne retiennent parfois que la partie la plus belle, celle qui rendra le mieux devant la caméra. Si Rome fut pendant longtemps représentée pour sa gloire et sa magnificence dans les péplums, elle fut aussi plus sinistrement dépeinte dans les films néoréalistes. Dans un souci de réalisme, nombre de cinéastes italiens avaient décidé de filmer le vrai visage de la capitale italienne, détruite et ravagée par la deuxième guerre mondiale. La représentation de la ville était ici prétexte pour parler plus largement des conditions de vie de la classe ouvrière italienne. Le mythe de la cité urbaine était d’un seul coup brisé, et la vérité faisait alors surface. Pourtant, cette envie et ce besoin de démystifier la ville n’étaient pas seulement le lot des cinéastes italiens. À la manière du néoréalisme, certains réalisateurs irlandais ont tenté de démystifier Dublin.

 

Le renouveau de Dublin durant le Celtic Tiger

La visage de Dublin a considérablement changé durant la période du Celtic Tiger. Ce boom économique, survenu entre les années 1990 et 2000, a entraîné une industrialisation des villes irlandaises et notamment de la capitale, Dublin, devenue alors le symbole même de cette croissance. Cette transformation, les cinéastes se sont empressés de l’immortaliser sur les écrans. Les films réalisés pendant le Celtic Tiger glorifient ce style de vie contemporain et mettent en scène cette nouvelle population jugée « cool ». Dublin apparaît alors comme cette ville composée seulement d’appartements luxueux et de buildings. Cependant, comme une réponse à ces films, et à l’instar du néoréalisme italien, certains cinéastes ont pris l’initiative de montrer l’autre visage de Dublin, sa face cachée. La capitale est souvent évoquée dans le cadre de son opposition entre Nord et Sud, soit les quartiers pauvres et riches. Adam and Paul (2004) et Once (2006), deux films irlandais réalisés pendant le Celtic Tiger, et dont les intrigues se déroulent dans ces deux pôles de la capitale irlandaise, concrétisent cette volonté de démystifier Dublin.

 

Les oubliés de la périphérie

Adam & Paul fait partie de ces films qui se veulent représentatif du nord de la ville. Réalisé en 2004 par Leonard Abrahamson, le long-métrage prend donc place en périphérie de la capitale, dans la banlieue de Ballymun. Deux drogués, sans emploi et sans domicile fixe, Adam (Mark O’Halloran) et Paul (Tom Murphy), s’aventurent dans la ville pour tenter de se procurer de l’héroïne.

La première scène du film est particulièrement intéressante du point de vue de la représentation de Dublin. Les deux comparses se réveillent en haut d’une colline, surplombant la ville. On ne sait comment ils ont pu atterrir ici ; on ne peut que supposer qu’ils ont passé la soirée de la veille à se droguer, et fini sur ce matelas miteux après quelques errances. Ce panoramique donne l’impression d’un Dublin inaccessible, comme hors de portée. Cette ville, dont on aperçoit les grands buildings au loin, industrialisée par le Celtic Tiger, ne veut pas d’eux, les rejetés de l’économie. Et pourtant, il va bien falloir y entrer. C’est ici que le voyage commence.

Adam et Paul se dirigent vers elle, mais restent en périphérie, ne s’aventurant que dans ses banlieues. Les deux amis avancent au gré de leurs aventures et des rencontres. La première étape sera donc Ballymun, et ce choix n’est absolument pas anodin. Cette dernière fut particulièrement touchée dans les années 1970 par le chômage, entraînant subséquemment une augmentation du nombre de crimes dans cette zone. Leonard Abrahamson ne rend pas seulement hommage à son espace urbain, mais aussi à la communauté qui y vit. Ou serait-il plus judicieux de dire : qui y survit. Une ville n’est pas seulement synonyme d’organisation géographique, elle est aussi génératrice de rapports sociaux. En filmant les quartiers défavorisés à l’allure délabrée, où personne n’a envie de s’aventurer, Leonard Abrahamson filme également une communauté dont on oublie trop souvent l’existence. Le réalisateur se fait alors porte-parole d’une injustice sociale. Si l’économie de l’Irlande s’est améliorée au fil des ans, le film rappelle l’existence de ces oubliés de la périphérie. La contrepartie de ce développement économique : les laissés-pour-compte.

Paul (Tom Murphy) et Adam (Mark O'Halloran) © Abbey Films

Paul (Tom Murphy) et Adam (Mark O’Halloran) © Abbey Films

Les deux amis traversent cette ville, tentant vainement de se rattacher à elle, de trouver un point de chute. Mais elle leur rappelle constamment qu’elle ne veut pas d’eux, et où qu’ils aillent, Dublin – et par extension, sa communauté – les rejète et leur fait comprendre qu’ils ne sont pas les bienvenus. Leur périple se transforme vite en une expédition cyclique et perpétuelle. Les deux comparses partent de Ballymun, pour inévitablement finir par revenir au même endroit. Car c’est ainsi qu’est leur vie : se lever chaque matin avec pour seul but de trouver de la drogue et finir la journée inconscient, en attendant qu’un autre jour se lève, pour recommencer encore et encore.

 

Au cœur de Dublin

Cependant, si dans Adam & Paul on s’évertue à filmer ce Dublin que personne ne veut montrer, Once se trouve être à l’opposé géographiquement. Le film prend place dans le centre urbain de la ville, plus communément appelé le « Sud ». Le long métrage de John Carney, réalisé en 2006, raconte l’histoire d’un jeune irlandais, guitariste et chanteur à ses heures perdues, qui tente de vivre de sa passion. C’est lors d’une de ses performances de rue qu’il fait la rencontre d’une immigrante tchèque, elle aussi passionnée par la musique.

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C’est donc à Grafton Street, rue commerçante de la capitale irlandaise et considérée comme le cœur de la cité, que l’aventure musicale de ces deux jeunes gens va commencer. Cette artère commerciale est réputée pour attirer les musiciens qui tentent de percer dans le milieu. L’ambiance de la rue sonne alors comme l’envie d’une vie meilleure. Rien d’étonnant à ce que le jeune guitariste choisisse de se représenter devant un magasin HMV, symbole de l’industrie musicale. Le choix des lieux de tournage est calculé très précisément. Walton’s – la boutique où se rendent les deux amis pour jouer – est légendaire, elle est très réputée dans le milieu musical. De plus, le quartier où vit la jeune immigrante tchèque, Mountjoy Square, est connu pour être habité par de nombreux artistes (le célèbre écrivain James Joyce y a lui-même habité). La ville se fait alors écho et crée à elle seule l’ambiance du film.

Pourtant, si Once prend place dans lesdits quartiers embourgeoisés et artistiques, le film ne met pas pour autant en scène des personnages dont le style de vie concorde avec cet environnement. Le guitariste vit encore chez son père et travaille avec ce dernier. L’argent qu’il gagne en chantant dans la rue ne lui permet pas d’en vivre. La jeune fille, quant à elle, bien qu’habitant dans un quartier hupé, a immigré de son pays pour venir seule avec son enfant habiter en Irlande. Son appartement paraît vide. Elle partage sa chambre avec sa fille, preuve d’une aisance financière de façade s’arrêtant au palier de sa porte.

 

À la recherche de son identité

Si Once et Adam & Paul diffèrent de par leurs choix géographiques, ils se rejoignent cependant sous d’autres aspects : leurs protagonistes ne sont personne. Difficile de discerner Adam de Paul dans le long métrage d’Abrahamson car à aucun moment dans le film, nous ne savons qui est qui. Seul le générique de fin nous permet d’avoir la réponse. Et il en est de même dans Once. Impossible de comprendre quels sont les noms des personnages, les crédits de fin les mentionnant seulement sous l’appellation générique de « guy » et « girl ».

Dans un film comme dans l’autre, la ville est le prolongement de cette solitude, de ce sentiment de n’être personne, de n’appartenir à rien. Dans Once, bien qu’entourés, bien que vivants au cœur même de la ville, les deux personnages n’en restent pas moins anonymes. Gérard Cladel note ainsi dans son essai Le cinéma dans la cité 1 que le quartier populaire est le support idéal de la question identitaire. Et c’est bien pour cela qu’Adam & Paul et Once se déroulent dans ses quartiers, qu’ils soient défavorisés ou non. Ils explicitent cette quête, celle de l’appartenance et de la reconnaissance. « Qui suis-je » et « où vais je » : voilà les questions que les deux personnages se posent. Si la ville est remplie de signes permettant à tout moment de se repérer, avec des cartes, des bus, des panneaux, des noms de rues, cette certitude géographique n’empêche pas d’avoir le sentiment d’être perdu. Et pour pousser le spectateur dans ses retranchements, Once va encore plus loin dans cette quête de l’identité en abordant le thème de l’immigration. Celle bien connue de l’Irlande. Au sein des sociétés, la question identitaire se pose d’autant plus lorsque l’on vit dans un pays étranger. Le regard est alors celui venant de l’extérieur, interrogatif.

Markéta Irglová et Glen Hansard dans Once (2006) © Irish Film Board

Markéta Irglová et Glen Hansard dans Once (2006) © Irish Film Board

Dans les deux films, les personnages finiront pas aller vers l’océan. Représentant le dépassement et l’impossibilité d’aller au-delà, la mer s’offre alors comme un avenir illimité qu’il faut arriver à dépasser. Un obstacle infranchissable que l’on est pourtant obligé de traverser. Elle s’oppose au monde urbain, à l’étouffement ressenti dans les villes industrialisées.

 


1 CLADEL, Gérard. FEIGELSON, Kristian. GÉVAUDAN, Jean-Michel. LANDAIS, Chritian et SAINAGET, Daniel. Le cinéma dans la cité, Éditions du Félin, Paris, 2001

 


Pour aller plus loin :

  • CONALLY, Jez. et WHELAN, Caroline. World Film Locations : Dublin, ed. Intellect Ltd., 2011
  • LYNCH, Kevin. The Image of the City, ed. The MIT Press, 1960
  • MCLOONE, Martin. Cinema, City and Imaginative Space: “Hip Hedonism” and Recent Irish Cinema‘. in Genre and Cinema: Ireland and Transnationalism, Routledge, 2007, p. 205-21
  • KNELL, Jenny. North and South of the River : Demythologizing Dublin in Contemporary Irish Film, Project Muse, Eire, 2010