Parfum de femme (1975) est le vingt-cinquième film de Dino Risi, grand maître du rire et figure incontournable de la comédie italienne. Douze ans après Les Monstres (1963), il est aussi le douzième film tourné avec l’acteur Vittorio Gassman, qui incarne le personnage principal de cette histoire. 

 

Fausto (Vittorio Gassman) est un capitaine sauvage, grand, imposant, cheveux et barbe noirs, ayant perdu la vue depuis sept ans lors d’une manœuvre, en jouant avec des grenades. Il vit à Milan, entretenu par sa tante, et décide de partir en voyage jusqu’à Naples, passant par Gènes et Rome. Pour cela, il engage une nouvelle ordonnance, le jeune Giovanni (Alessandro Momo), qu’il rebaptise – comme tous les autres, pour ne pas trop y penser – Ciccio. Voyage initiatique pour l’un et pour l’autre, puisque le premier s’y destine à mourir et que le second devra être le témoin d’une vie d’homme traumatisé par l’orgueil et la pitié. D’autant que l’arrêt final à Naples sera l’occasion d’une nouvelle rencontre avec Sara (Agostina Belli), toujours résolument amoureuse de Fausto. Celle-ci tentera de le convaincre de laisser ployer son insoutenable dégoût pour l’apitoiement qui lui fait la rejeter.

Le film de Dino Risi avance inéluctablement le long de sa trajectoire, ne s’arrêtant que sur des points de rencontre que l’on sent encore empreints des numéros d’humanité de ses Monstres. Néanmoins, c’est un portrait fidèle, d’un sentiment d’injustice partagé qui permettra finalement à tous les personnages d’y trouver leur compte, voire de s’y retrouver autour d’un possible amour hors de toutes les comédies que l’on joue et que l’on surjoue ; enfin, que l’on parvient à déjouer.

Parfum de femme (1975) © Dean Film

Parfum de femme (1975) © Dean Film

 

Une sérénade à la disparition

Parfum de femme commence par une musique, signée Armando Trovajoli, une sorte de sérénade à la disparition, à la dissimulation d’un homme à l’intérieur de son appartement. Le jeune Giovanni se met en quête du lieu, se regarde dans une vitrine, adresse un salut militaire à un mannequin habillé en officier de marine, puis arrive finalement devant la porte dudit appartement. Il écrase sa cigarette sur le plancher, l’envoie valdinguer du pied dans les escaliers, il sonne, et c’est la tante – « presque sa mère » – qui vient ouvrir l’antre d’un ogre.

Cet ogre, c’est bien entendu le personnage de Fausto, joué par Vittorio Gassman. Le visage marqué d’une cicatrice, les yeux dans le vague, le sourire acerbe, le visage pouvant se tordre dans un rire de douleur sourde. « Tu sais marcher ? » demande-t-il à son nouveau Ciccio, pas grand, « un peu couillon mais brave garçon ». Car enfin, il va devoir marcher et tenir le bras à cet aveugle, être là pour les petites choses que l’on ne peut pas faire seul en de telles conditions.

D’abord, il va falloir être capable de décrire les femmes que Fausto sent, de son odorat formé à la quête d’un contact visuel perdu. « Comment, je les sens et tu ne les vois pas ?! »  Le rythme du film est celui de Fausto. Ce sont des gestes qui partent, comme des balles, et il faut suivre la marche, puis ça repart. Aussi, nous repartons, et on ne s’attarde pas longtemps à Gènes. Et la Mirka avec laquelle Fausto couche n’est pas la fille qu’ils avaient repérée la veille. La Mirka met du patchouli comme parfum. Fausto les aime grandes, brunes, avec les hanches larges. Bien entendu, il s’agit de putains et de faire son affaire en gentleman : pas de questions, pas de lumière. Car il y a des moments où un infirme ne veut pas que l’on le regarde, et surtout pas que l’on s’apitoie. Car les putains, dit-il à Ciccio, dès qu’elles voient quelqu’un dans une situation pire que la leur, elles ne peuvent pas s’empêcher de vous materner.

On sauve la face en permanence. On joue les valides. On rit, on plaisante, on charrie. Bref, on malmène, on garde la main ; même si c’est une main de bois. Une nuit à l’hôtel, Ciccio découvre dans la valise du capitaine la photo d’une très belle jeune femme et un pistolet. Fausto n’est pas dupe, il sait. « Tu as vu le pistolet ? » lui demande-t-il dans le train vers Rome. « À Naples, je dois tuer quelqu’un.»

 

La fuite incessante de Fausto

À Rome, Fausto retrouve son cousin prêtre et il lui demande de le bénir. Raffaele lui confesse son envie. « Toi, tu as de la chance, s’exprime-t-il, la porte de Dieu t’est déjà ouverte. » Le prêtre envie les déshérités. Pour lui, Fausto est déjà bien plus proche des saints qu’il ne l’est lui-même. Toutefois, être aveugle est une chance, certes, mais pour une autre raison : ne pas voir les choses lui permet de les imaginer. Pour ce dernier, la pluie est bien plus belle que le soleil.

Finalement, il arrive à destination à Naples, chez un autre officier lui aussi devenu aveugle, Vincenzo. Ce dernier vit entouré de jeunes filles de sa famille, dont Sara, la fille de la photo que Giovanni reconnaît, tombant alors sous le charme d’une beauté déterminée à se faire accepter par le héros déchu. Mais Fausto joue, se dérobe, traite durement ou, lorsqu’il accepte de parler, refuse. On ne perdra pas sa vie à soigner un aveugle. On ne se sacrifiera pas pour la pitié, pour la miséricorde, pour le mérite que l’on croit gagner à se soumettre à charité mal ordonnée. Fausto a en horreur les minauderies puritaines.

Seulement pour Sara, il s’agit d’une véritable dévotion à un amour qu’elle dit choisir pleinement. Outre la scène de cache-cache où Fausto se retrouve face à Sara, nue, laissant monter sa fièvre d’être sous la main de celui qu’elle aime, et Fausto de la reconnaître et d’appeler tout le monde à voir. La jeune femme se heurte à un mur, sentant la faille, cherchant l’issue et restant là, tout près, prête à se saisir de la moindre occasion. On fête un événement dont on tait le nom. Fausto lit les lignes de la main pour faire rire les jeunes filles. Il lit celles de Sara, mais ne dit rien.

Parfum de femme (1975) © Dean Film

Parfum de femme (1975) © Dean Film

Giovanni reste lui aussi près de Sara, au cas où, jusqu’à la tentative de suicide ratée des deux infirmes, Fausto et le brave Vincenzo. Celui-ci ira à l’hôpital, Sara et Gianni emporteront avec eux Fausto, effondré moralement, ayant sans doute beaucoup bu. Il a eu peur. « Je ne suis pas un lion », avouera-t-il à Ciccio, réfugié dans une cabane à l’écart de la ville. Sara refuse d’admettre qu’il a eu peur. Mais elle veut être là. Elle veut rester, et au final, elle forcera un destin si injuste qui s’acharne contre les deux êtres qui se battent. Mais Fausto la rejette alors une dernière fois. Sara fuit, à quelque dizaine de mètres, reste silencieuse. Ciccio prend congé. « Tu as vu ce qu’était un homme. » lui dit-il. Au fond, il y a quelque chose d’une filiation entre l’homme et le garçon. Fausto reprend sa marche seul avec sa canne, titube, tombe, appelle à l’aide, et qui reste-t-il ? Sara.

 

L’appréhension de l’existence

« Sais-tu marcher, Sara ? » Et la musique reprend pour un chemin nouveau, s’apaisant enfin, moins incertain. Parfum de femme est un film à l’honnêteté virale. On n’a certes pas à demander de l’aide, mais si la cause en vaut la peine, les membres d’un même corps se soutiennent. Aussi, Giovanni supporte Fausto, le long d’un périple et s’y découvre utile pour une chose rare : voir, comprendre, accompagner, témoigner. De même, Sara et Fausto se seront destinés malgré eux-mêmes longtemps à se compléter dans une sorte de vie. Parmi d’autres, qu’il faudra vivre comme les autres, parmi les autres, à leur manière.

Ce n’est pas un film que l’on regarde pour se faire plaisir, mais pour questionner la vérité, sa place dans notre regard et dans l’appréhension de notre existence propre. C’est une histoire qui se donne à voir, comme une canne soutient sans broncher l’aveugle du destin qui s’égare, encore, inéluctablement, imperturbable.