Cette courte sélection des plus beaux films de l’année 2014 est pour nous l’occasion de vous faire une brève déclaration d’amour. Après seulement trois mois d’existence, Deuxième Page est enfin le site que l’on s’imaginait proposer lorsque nous réfléchissions à son contenu. Nous sommes ravies de voir que le webzine vous plaît et espérons que 2015 sera l’année où nous accomplirons encore plus. Les personnes qui participent au projet s’impliquent avec une ferveur qui nous surprend à chaque fois, et nous ne serons jamais assez reconnaissantes pour leur travail. Cette jolie aventure est possible grâce à eux. Nous avons encore de nombreux projets dans notre petit baluchon de passionnées et ne sommes pas prêtes de nous arrêter. À très vite donc, en espérant pouvoir écrire toujours un peu plus pour vos yeux de lecteurs avisés. 

Julie & Annabelle 

 

Les Chiens errants, Tsai Ming-liang

par Julie Michard

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Sorti en 2013 en Chine, Les Chiens errants a reçu la même année le Grand Prix du Jury à la Mostra de Venise. Loi de la distribution oblige, il aura néanmoins fallu attendre le mois de mars 2014 pour enfin pouvoir le découvrir dans les salles françaises. L’un des films qui m’a le plus marquée cette année est donc en réalité un film de 2013. Les Chiens errants n’en reste pas moins un des plus beaux films que j’ai pu voir ces douze derniers mois. Avec ce drame taïwanais — qui selon les dires du cinéaste, serait son dernier — Tsai Ming-liang raconte l’errance d’un père et de ses deux enfants dans les rues de Taipei. Alors que l’homme tente de gagner sa vie en faisant l’homme-sandwich pour des appartements de luxe, sa progéniture hante les centres commerciaux, à la recherche de nourriture gratuite. Le film suit ainsi le quotidien de cette petite famille, que la mère a laissé à l’abandon. La parole est quasiment absente et le temps du film est celui du rythme de l’eau — élément de prédilection du réalisateur — que ce soit avec la pluie diluvienne, les larmes et les sanglots ou même l’eau du bain qui s’écoule. Lors d’une des premières scènes du film, on peut apercevoir le père (joué par Lee Kang-sheng, acteur fétiche du cinéaste) muni de sa pancarte publicitaire, prostré à un carrefour et ballotté par les bourrasques de vent et de pluie. Avec ce plan interminable, Tsai Ming-liang  pose les fondements de son récit. Le regard fixé droit devant lui, ce père examine avec une certaine amertume le flot incessant des voitures. Entre solitude urbaine et désespoir moderne, il nous fait contempler à coup de plans qui paraissent infinis la déchéance de la civilisation. Les protagonistes ne sont pas loin des animaux sauvages que cette employée du supermarché vient nourrir, errants à l’affût de la moindre nourriture. Mais les plans du film sont tous autonomes. Passant de la réalité à la rêverie, il devient difficile de discerner les uns des autres, à croire que ce monde loufoque déteint aussi sur notre perception de spectateur. Mais c’est avec plaisir, et non sans quelques bouleversements, que l’on se laisse aller à ce récit au gré de la pluie battante. Avec le poétique Les Chiens errants, Tsai Ming-liang fait ainsi ses adieux au cinéma avec virtuosité.

 

Mommy, Xavier Dolan

par Louise Pluyaud

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Prix du jury au Festival de Cannes 2014

Cette année encore, le réalisateur québécois Xavier Dolan a confirmé son talent de cinéaste. À tel point qu’il a reçu au dernier Festival de Cannes le Prix du jury pour son dernier film Mommy. Je dois l’avouer… lorsque Jane Campion lui a remis cette récompense, j’ai pensé : « Tout de même, être primé à seulement 25 ans, soit ce type est un génie soit il a de très bons contacts. » De lui, je n’avais vu que Les amours imaginaires (2010) et Laurence Anyways (2012), œuvres cinématographiques inimitables et subtilement composées. Dans la lignée de Jacques Demy et de Christophe Honoré, le cinéma de Xavier Dolan est empreint de douceur acide et d’enchantement subversif. Soulevant le voile sur les sentiments des êtres à part, le Mozart du septième art donne à voir l’intériorité démythifiée des amours impossibles. Une faculté qui n’appartient qu’à lui, je le reconnais. Cependant, avant de voir Mommy, je ne l’aurais jamais élevé sur ce piédestal. Tabernacle ! Quelle claque en ressortant de la salle ! Il est LE film qui m’a littéralement chamboulée cette année. L’histoire de cette veuve monoparentale qui écope de la garde de son fils, un adolescent dépressif et violent est frappante. Tant grâce à l’incroyable interprétation de l’actrice Anne Dorval et du prometteur Antoine-Olivier Pilon que par une profusion de sentiments humains élevés à leur paroxysme. On rit, on pleure, on doute, on s’inquiète, on angoisse, on reste sans voix devant ce film qui sent bon les fleurs séchées et le parfum de Céline Dion.

 

L’étrange couleur des larmes de ton corps, Hélène Cattet et Bruno Forzani

par Annabelle Gasquez

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Logique implacable d’une lame que l’on affûte à dessein. Après l’œuvre très féminine qu’est Amer (2009), avec sa sacralisation du corps féminin, ses sensations érotico-douloureuses et sa douceur plus qu’acide, Hélène Cattet et Bruno Forzani nous reviennent avec un sexe masculin durement érigé entre les mains. L’étrange couleur des larmes de ton corps est en réalité le pendant masculin d’Amer, les deux films se répondant comme deux corps au cours d’un échange de fluides. En entrant littéralement dans ses personnages, ce giallo 2.0 parle pourtant toujours bel et bien des femmes. Si de manière générale, ce genre cinématographique est connu pour sa sublimation des corps féminins largement saupoudrée de forts relents misogynes, les réalisateurs renversent encore une fois la tendance. L’œil fixé sur cet homme (ce mari) recherchant sa femme, détaille ces mille et une femmes qu’il pourrait trouver, celles qui frontalement lui enfoncent les conséquences de ses actes au milieu de sa chair fragilisée. L’étrange couleur des larmes de ton corps est au-delà de l’œuvre cinématographique, il devient progressivement expérience : une expérience des sens rudement mis à l’épreuve par des sons difficilement supportables, omniprésents et pesants. Certainement le film qui m’a le plus marqué cette année, Hélène Cattet et Bruno Forzani redonnent quelques lettres de noblesse ensanglantées à un cinéma sur le déclin (pour lire l’intégralité de la critique, c’est par ici).

 

Le Sel de la Terre, Wim Wenders et Juliano Ribeiro Salgado

par Sophie Laurenceau

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Si le Sel de la Terre n’est pas le film que j’ai préféré cette année, c’est sans nul doute celui qui m’a le plus interpellée. L’histoire retrace la vie du photographe Sebastiao Salgado en alternant des vidéos du reporter en action avec ses propres clichés. Plus qu’un simple reportage biographique, le film nous transmet deux émotions principales. D’abord, l’effroi face à la cruauté de ce monde. On a souvent reproché à Salgado d’esthétiser son travail, mais je défie quiconque de pouvoir être témoin de son œuvre sur le génocide rwandais ou la famine au Sahel sans frémir face à l’ampleur de la misère humaine. Et puis, après les ténèbres, vient le message d’espoir qu’on n’attendait plus : Genesis, ou comment Salgado a voulu rendre hommage à la planète en laquelle il ne croyait plus. Des photographies bouleversantes sur tout ce qui peuple notre monde — la nature, les animaux, les hommes —, parfois si étranges qu’elles frôlent le surréalisme. On se laisse porter par la richesse de son œuvre,  captiver par un récit de vie fascinant, et finalement on s’interroge. La vie peut être impitoyable, incontrôlable et cruelle, mais elle recèle aussi sa floraison de merveilles. Le Sel de la Terre est un très bel hymne à l’existence.

 

Le garçon et le monde, Alê Abreu

par Victor Lebel

Le garçon et le monde, Alê Abreu

Film d’animation brésilien sorti le 8 octobre 2014.

Un petit garçon part à la recherche de son père, qui a dû abandonner son activité paysanne pour rejoindre l’industrie du coton. Poursuivant la mélodie entêtante de la flûte paternelle, l’enfant part à la rencontre des diverses facettes du monde moderne tel qu’implanté en ses terres latines. C’est un monde qui se manifeste sous la forme de machines aux profils animaliers, faisant intrusion dans une nature pastel aux couleurs variées, que formalise le coup de crayon de cette fable. Bref, c’est dense et aéré tout à la fois. À l’image de la rencontre d’un enfant et du monde qui l’entoure, à la poursuite de lui-même.