Le projet solo de Shari Vari appelé Void Vision est une — énième — pépite dans le récent renouveau de la synth wave, un genre musical né au début des années 1980, adepte des claviers analogiques désincarnés, de l’improbabilité capillaire et des lunettes de soleil en intérieur. Depuis sa renaissance au milieu des années 2000, les rythmes des synthés aux sonorités froides déclencheurs de danses toujours dahoesques ne cessent de révéler de nouveaux talents.

 

Shari Vari, une trentenaire vivant à Philadelphie, déboule dans l’univers glacial de la minimal-synth pour y ajouter un souffle de vie chaleureux, teinté de pop des 50’s. Touche-à-tout et ultra sensible, la jeune femme multiplie les side projects, notamment aux côtés de Wes Russell avec qui elle forme Hot Guts (dont le nouveau clip farcesque et séminal vient d’être mis en ligne) et avait, en 2013, collaboré à la réalisation d’un split avec les frénétiques de l’analogique de Vice Device. Dès 2009, après que son association musicale avec Hayden Payne ait pris fin, Shari Vari s’est enfin lancée seule et a finalement créé le projet de Void Vision. Arrivée au bon endroit au bon moment, elle eut l’heureuse chance de s’engouffrer dans la brèche synth wave contemporaine déjà bien ouverte par les labels Minimal Wave, Wierd Records et Mannequin Records, ainsi que certaines des formations qu’ils hébergent, tels que Xeno & Oaklander, Opus Finis ou Mushy. Tous ces artistes aux influences parfois démodées, allant des premières expérimentations au synthé à la musique d’avant-garde, noise ou  industrielle — dans les années 1970 et 1980 —, participent eux aussi à l’implacable froideur des machines électroniques tout en réactualisant leurs multiples inspirations.

En parlant avec Shari Vari, on prend assez vite conscience de son incroyable pudeur et de cette réserve assez humble qui la caractérisent. Remarquée par le sacro-saint père de Cult of Youth, monsieur Sean Ragon, Shari Vari a alors la possibilité de signer son premier EP en tant que Void Vision (le très bon In 20 Years en 2010) et le premier LP de Hot Guts (2012), via le label du païen tatoué, Blind Prophet Records. Aujourd’hui portée par l’aile bienveillante de Mannequin Records, c’est assez logiquement qu’elle propose son tout premier LP solo, SubRosa, et se prépare à une tournée européenne dont on se fera un plaisir de vous parler en temps et en heure.

 

Avant que l’on parle de tes projets musicaux, et tout particulièrement de Void Vision, peux-tu me parler un peu de toi ? Des lieux qui ont pu te marquer dans ta vie ?

Shari Vari : Comme j’ai grandi en banlieue, entourée de fermes et d’arbres, la nature est quelque chose de primordial pour moi. J’aime la musique electro depuis très jeune et j’ai commencé le piano à l’âge de 8 ans. À 12 ans, je commençais à écrire et composer ma propre musique au piano en utilisant mon ordinateur et des magnétophones. Mais j’ai surtout appris en voyant faire mon grand frère et en lui volant des choses dans sa collection de musique… Mais j’étais tout de même très isolée, et en dehors d’Internet, qui était encore à ses débuts, je n’avais aucun accès à la culture underground.

 

Comment as-tu fait pour construire ta propre identité musicale ?

Mes copains d’école n’aimaient que des trucs mainstream, il n’y avait franchement aucun disquaire correct dans la ville où j’ai grandi, et je n’avais pas MTV, car cela coûtait beaucoup trop cher. Alors, à la place, j’achetais des biographies au sujet de groupes que j’aimais beaucoup, et je découvrais l’histoire de la musique, et tout particulièrement celle des 70’ s-80’s. Quand j’ai eu onze ou douze ans, ma mère m’a raconté l’histoire du meurtre de ma grand-mère. Elle avait été tuée peu de temps avant ma naissance. C’est la première histoire dont je me souviens qui a réellement eu un impact sur ma façon de voir les choses. À partir de ce jour, j’ai commencé à comprendre la réalité de notre monde, le danger. Et mon empathie s’en est vue décuplée.

 

Quand es-tu partie de chez toi pour vivre en ville ?

À l’université ! C’est là que tout a vraiment changé. Je suis passée de mon paysage de banlieue à l’atmosphère instable et grisonnante de la ville. Ce n’est que là que j’ai commencé à avoir des expériences réelles. Celles qui m’ont changée et endurcie. J’étais déprimée et très seule, mais aussi très enthousiaste et excitée par toutes les nouveautés autour de moi, les nouvelles personnes, cet environnement très différent. Tout ça m’a incitée à traîner avec les squatters, graffeurs, occultistes, toxicomanes et autres misanthropes. Ils m’ont ouvert l’esprit, ont enrichi ma culture et ont aussi été la source de pas mal d’ennuis. De plus, ma relation amoureuse de l’époque était toxique… J’ai fini avec de graves problèmes d’anxiété. Toutes ces expériences ont continuellement construit mon identité, ma musique, et la plupart de ces histoires sont évoquées dans mes paroles.

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À l’image de ton projet, tu es une personne très secrète. C’est un peu difficile de savoir par où commencer. Ton premier LP vient de sortir, peux-tu m’en dire plus ? Comment as-tu travaillé dessus ?

Pendant deux ans, j’ai travaillé avec un collaborateur, Hayden Payne. Nous avons enregistré notre premier single ensemble, mais il est parti peu de temps après. Depuis ce jour, j’ai commencé à écrire et à faire mes enregistrements seule. SubRosa a été enregistré sur plusieurs années. Une des raisons pour lesquelles ce fut si long est que j’ai dû recommencer à plusieurs reprises. Mais aussi, car la relation toxique dans laquelle j’étais m’a enfermée dans un quotidien turbulent et que du coup, je ne pouvais pas accéder à mon équipement d’enregistrement quand je le voulais. Je devais alors penser à ma survie avant de me concentrer sur ma musique. Mais cette expérience m’a aussi donné du temps pour affiner mes chansons et l’inspiration pour de nouvelles compositions. Certaines sont présentes sur l’album.

 

Une tournée européenne est prévue pour 2015, et pour le coup, tu auras tout un album à proposer au public sur scène !

C’est encore en train de s’organiser, mais oui, ce sera cool de jouer pour un nouveau public. Je pense que cet album a plus de chance d’être apprécié en Europe qu’en Amérique.

 

Tu es devenue une figure publique grâce à très peu de morceaux, et cela ne t’a pas empêchée d’avoir d’excellentes critiques dans la presse. L’attente que cela génère ne te stresse-t-elle pas trop ?

Jouer est toujours stressant, cependant, je ne suis pas trop inquiète. Je pense que la conséquence la plus difficile quand on te fait une bonne pub comme cela est que les gens supposent que tu as de l’argent et des capacités spéciales… ou que tu n’as pas besoin d’un boulot alimentaire pour pouvoir faire ton travail de musicienne. Ils ne réalisent pas la dureté de ce métier et à quel point ça paye mal. Ils ne réalisent pas combien l’industrie musicale a changé en peu temps et souffert de ces changements.

 

Depuis tes véritables débuts dans la musique, où as-tu joué et que représente la scène pour toi ?

J’ai beaucoup joué à Philadelphie et New York, ainsi que sur la côte Ouest, le Midwest américain et le Canada. Ces derniers mois, j’ai pas mal voyagé au sud de la Floride. Jouer en live est extraordinaire. C’est ce que j’aime le plus, c’est bien plus fort que l’enregistrement en studio. Et c’est tout particulièrement vrai pour les musiciens underground qui enregistrent dans des lieux non conventionnels avec des équipements parfois non professionnels à cause d’un budget restreint. J’aime aussi le côté social, me faire de nouveaux amis, apprendre d’autres musiciens. La scène a laquelle j’appartiens est singulière, car il y a souvent besoin d’un matériel hardware musical conséquent. Je pense qu’il est très important d’aller à des concerts et de voir comment les musiciens utilisent leur matos.

 

En quoi est-ce différent de l’enregistrement studio ? 

 Jouer en live est très différent, car très souvent, le public me donne de l’énergie, il stimule la spontanéité de ma prestation. Et parfois, ces petits changements finissent par définir ce que sera la version finale d’une chanson sur l’album. Mais cette stimulation toute particulière, cette influence, ne représente pas la situation d’un enregistrement studio, seule. De même, je suis parfois limitée dans la configuration d’un live, car je ne peux pas utiliser tout mon équipement. Il faut que je sois créative et que je me débrouille avec ce que j’ai. Je pense aussi que mon chant est beaucoup plus fort en live.

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On peut entendre ta voix spectrale et mutine sur certains morceaux… As-tu reçu une éducation musicale ?

Pas vraiment, je n’ai jamais pris de cours de chant, mais j’ai été dans une chorale plus jeune. Je me suis aussi beaucoup entraînée durant mon temps libre. J’ai appris la guitare de manière autodidacte… En fait, la seule éducation musicale « classique » que j’ai reçue était pour le piano.

 

Tu as bossé sur un split avec Vice Device. Peux-tu nous en parler ?

 J’ai rencontré Vice Divice à Portland durant une tournée sur la côte ouest. Ils m’ont demandé de faire un split avec eux et je me suis dit que proposer de la musique aux gens qui attendaient mon album serait une bonne idée. Pour ce disque, j’ai écrit une nouvelle chanson et remixé une autre plus ancienne. J’ai aussi réalisé une cover un peu bizarre d’une chanson de Queen…

 

Ton EP Sour, sous le label Mannequin est-il une sorte d’épilogue de SubRosa ? Les deux sont assez différents, ce que tu fais sur ton album est finalement assez loin de Sour. On sent plus le mélange synth pop/dance — très bien réalisé. Qu’est-ce qui a changé ?

En fait, Sour était une des premières chansons que j’ai écrite, donc elle existait depuis très longtemps, bien avant In 20 Years, le disque que j’ai enregistré avec Hayden. Du coup, la technique d’enregistrement et le fait que je bossais alors seule sont à l’origine de ce changement.

 

 

Lorsque l’on écoute ta musique, on comprend bien que tu aimes la coldwave. Quels sont les artistes de ce mouvement musical qui t’ont réellement influencée ?

Le premier groupe que j’ai découvert du label Weird Records était Opus Finis, en 2007. J’étais hyper surprise de découvrir qu’il s’agissait d’un groupe contemporain, leur musique sonnait comme quelque chose d’assez vieux. Et ça m’a tout de suite attirée ! Peu à peu, j’ai découvert d’autres artistes du label, comme Martial Canterel, Xeno and Oaklander, Led Er Est, Automelodi, Epee Du Bois, etc. Les voir en live m’a vraiment inspirée et j’ai pu apprendre beaucoup d’eux, car il s’agissait de concerts très intimistes. Les voir manipuler tout cet équipement vintage, pour ne pas dire vétuste, était comme me retrouver au musée… Ou dans une machine à voyager dans le temps !

 

In 20 Years est paru sous le label Blind Prophet Records, peux-tu m’en dire plus sur ta rencontre avec Sean Ragon (Cult of Youth) ?

J’ai rencontré Sean il y a très longtemps, à une période où nous faisions des concerts ensemble. À cette époque, j’étais impliquée dans une collaboration avec un artiste experimental noise. Après ça, on s’est vu régulièrement à des soirées et des concerts à New York. C’est d’ailleurs là-bas que j’ai rencontré la plupart de mes amis actuels. Tout de suite après m’avoir vue jouer à New York, Sean m’a proposé de sortir mon premier single sous Blind Prophet Records, son propre label.

 

Depuis le milieu des années 2000, une nouvelle scène de synth/cold wave est née, et tu es véritablement l’un de ses nombreux enfants. Au même titre que Xeno & Oaklander, ADULT. ou Desire. Veronica Vasicka (fondatrice du label indie Minimal Wave), Wierd Records et Mannequin Records ont énormément participé à ce renouveau. Peux-tu me dire ce que t’inspire cette renaissance et ce que tu penses des artistes qui y participent ?

Je pense que c’est absolument génial que des artistes s’intéressent à la réactualisation du genre. Pour ce type de musique, plusieurs techniques de travail sont nécessaires, et cela est surtout dû aux limitations imposées par la technologie selon l’époque à laquelle tu crées. Mais ces limitations sont aussi à l’origine d’une créativité exacerbée. Je ne vois pas de problème à rendre hommage à une autre époque. La tradition peut être quelque chose de très beau, mais je pense qu’il est aussi important d’avancer et d’essayer de nouvelles choses tout en y mettant ta propre personnalité et ton propre style. Ça permet de donner de l’âme à ce que tu fais. Dès que le renouveau d’un genre se produit, il n’y a toujours qu’un nombre limité d’artistes vraiment talentueux. Les autres tentent désespérément de les imiter, sans succès. Faire des choses, car on les aime, c’est très bien, mais si tu le fais uniquement parce que quelqu’un d’autre le fait, alors tu n’atteindras jamais ton vrai potentiel artistique.

 

 

Comment travailles-tu ta musique ?

Parfois, les mélodies et les rythmes me viennent simplement à l’esprit. Mais généralement, ils sont inspirés par des expérimentations réalisées avec mon équipement. Et c’est pour ça que j’adore acheter de nouvelles choses pour enrichir cet équipement. J’écris énormément de paroles et de poésie, mais je ne les utilise quasiment jamais. Mais ça ne m’empêche pas d’écrire souvent afin de m’améliorer et de garder mon esprit éveillé. Je veux qu’il soit capable de penser selon différentes perspectives. Les synthés, samplers, séquenceurs et le piano sont mes instruments principaux lorsque je compose. Et les résultats obtenus diffèrent en fonction de chacun d’eux. Quand un bout de chanson finit par se matérialiser, je consacre énormément de temps à trouver les sons qui peuvent marcher ensemble. Après ça, ce sont les voix qui finissent généralement la structure du morceau. L’intuition me guide toujours. Et la spontanéité d’un live fait constamment évoluer mon travail. C’est pour cela que j’adore jouer de nouvelles chansons en live avant de les enregistrer.

 

Qu’aimes-tu lire pour passer le temps ?

De manière générale, j’ai toujours aimé lire des bouquins de philo ou sur les sciences. J’aime aussi beaucoup les biographies, car certaines sont complètement hallucinantes et m’inspirent beaucoup. Il est si facile de se retrouver coincé dans la routine de sa vie et de penser qu’il n’y a rien au-delà de cette dernière. Les biographies te rappellent justement toutes les possibilités qui te sont offertes. À côté de ça, Le Petit Prince a toujours été un livre très spécial pour moi. Il me rappelle ma mère, c’est elle qui me l’avait offert. Je l’ai lu à l’âge de douze ans et ça m’a vraiment prise, il m’a aidé à comprendre des sentiments que je n’arrivais pas à exprimer. Malheureusement, il y a quelques années de ça, j’ai vécu une expérience traumatisante en rapport avec ce livre et cela a eu pour conséquence d’entacher mon souvenir de celui-ci.

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Certaines formes d’art t’intéressent-elles plus que les autres ?

J’aime beaucoup de choses différentes. Mais j’ai un penchant pour le classicisme et le surréalisme. Les histoires classiques grecques sont géniales, pertinentes et surtout intemporelles. Je m’y retrouve souvent. Mais j’aime aussi le surréalisme. Il s’adresse à des parties de mon esprit qui restent, encore aujourd’hui, un véritable mystère pour moi. J’aime contempler ces mouvements pour trouver de l’inspiration. Je crois qu’au final, j’ai énormément essayé de les mêler à mon travail.

 

Fin d’année oblige, peux-tu me donner quelques-uns de tes artistes préférés en 2014 ?

J’ai eu la chance et le plaisir de voir tellement de groupes cette année ! Difficile de faire un choix très sélectif… Pour les amoureux de l’electro, je vous recommande Essaie Pas (l’excellent projet de Marie Davidson, ndlr), VVAQRT, Veiled, Kline Coma Xero, Vulgar Fashion, et Ssleeperhold… Sinon, parmi les groupes géniaux que j’ai vus cette année, je me dois de citer Delphic Oracle… Tu dois absolument la voir en live ! Blood and Sun, Destroying Angel, aussi originaires de Philadelphie et enfin, Cult of Youth. Tu as écouté le dernier album ? Il est vraiment très bon !

 

 

Il fait partie de mon top 2014 ! Tu parles beaucoup de ces personnes qui croisent ta route et t’inspirent énormément. Y a-t-il des artistes qui t’inspirent plus que les autres ?

Je suis inspirée par les artistes passionnés par leur travail. J’admire ces gens, ceux qui sont assez courageux et pourtant humbles. Ceux qui n’ont pas peur d’aller à l’encontre du mouvement imposé par le reste du monde.

 

Enfin, je suis obligée de conclure par la question qui termine tous mes Portrait(s), qu’est-ce qu’être une femme de 30 ans au XXIe siècle d’après toi ?

Oh ! C’est une grande question, assez noble. Je ne sais pas par où commencer… Parfois, les choses sont frustrantes. Car j’absorbe énormément de ces idéaux irréalistes balancés par les médias, et je me punis de ne pas y correspondre. Il ne m’est pas arrivé souvent d’être traitée de manière différente parce que je suis une femme, mais dans l’ensemble, je ne pense pas qu’être une femme m’a freinée en ce qui concerne ma musique. Je n’ai pas une démarche spécifiquement féminine lorsque je fais de la musique. Travailler seule était quelque chose de naturel pour moi, mais j’apprécie le fait que cela semble éveiller un sentiment d’empowerment chez d’autres femmes. Je pense que chaque genre a ses propres avantages et désavantages, et la bataille pour l’égalité continuera… Mais en fin de compte, la vie n’est qu’une question d’adaptation… Accepter la réalité, ce que tu n’as pas, et apprendre à utiliser les outils dont tu disposes pour te donner les moyens de réussir.

 


Void Vision

SubRosa

Date de sortie : 11/11/2014

Label : Mannequin records

subrosa

1. One 03:29
2. Everything is Fine 04:15
3. Hidden Hand 05:36
4. Sour 04:31
5. To the Sea 04:52
6. Slow Dawn 03:12
7. Vulgar Displays 03:54
8. The Source 03:57
9. In 20 Years (extended) 06:02
10. Queen of Hearts 04:46

 


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