Au lendemain des attaques contre Charlie Hebdo, l’émotion a quelque peu balayé nos réflexions critiques à l’égard de notre société. Mais au-delà du ressenti, quelles questions peut-on légitimement se poser quant à la portée d’un tel drame sur notre avenir ?

 

J’ai mis trois jours à réaliser ce qu’il se passait. Trois jours à comprendre mon état végétatif, mes larmes aux yeux, ma gorge serrée, ma colère désarmante. Et puis, le vendredi 9 janvier, alors que mon cours d’écriture journalistique s’écourtait au son des sirènes venant de porte de Vincennes, j’ai décidé de rentrer chez moi en taxi. Plus glacée par mes pensées incontrôlables de peur et de tristesse envers mon pays que par le froid ambiant : j’ai envie de me recueillir. Sans rien, sans personne. L’union et les débats politiques, pas aujourd’hui, pas maintenant. D’ailleurs, le soleil brille et cela me semble indécent. Quand je monte dans le véhicule, je réalise que cette conversation avec mon chauffeur va être inévitable.

Son « Bonjour madame » est pourtant discret, et je crois que comme moi, il traverse sa journée telle une goule sans âme. Mon regard croise le sien dans le rétroviseur et il me semble que l’on se comprend. Naturellement, nous commençons à converser. Je parle à cet homme comme à un frère. J’ai besoin d’échanger, c’est presque vital. Et lui aussi. On se dit notre peine, notre colère, notre agacement. Quand il me parle de son pays de naissance, de ses vingt années passées en Syrie, je me tais. Je l’écoute me raconter l’horreur qu’il a connue là-bas.

Il est Français, il est Syrien, il est musulman, il ne comprend pas. Il a peur que ses futurs clients quittent son véhicule à cause de sa religion, de sa couleur de peau. Il a le regard triste, me parle de ces gamins endoctrinés dans les prisons françaises, des douleurs sociales qui peuplent nos cités, de sa colère contre eux, ceux qui salissent sa religion, ces maîtres de la terreur. Il évoque sa croyance sincère et sans compromis en l’amour de son prochain, en la tolérance. Il me confie son amour pour la France et m’explique la Syrie : « Là-bas, tu n’as même pas le droit d’être intolérant et en colère, tu obéis. Tu n’es rien ». Sa voix ne change pas d’une octave lorsqu’il me dit cela. Je l’écoute. Je crois que dans mon état misérable, je l’aime un peu. D’un amour pur de mon prochain, de mon pays, de ce que la France représente dans le cœur de cet homme et dans le mien. Pour la première fois de ma vie, je parle de « mon » pays. Je veux que cette formule soit une fierté, pas ce sentiment de honte furieuse que je ressens à son encontre aujourd’hui. J’ai envie de m’excuser pour tous ceux qui souffrent de notre intolérance, des amalgames.

Lorsque la course se termine, je remercie mon chauffeur. À ma surprise, lui aussi me remercie. Me parler lui a fait du bien. Je rentre chez moi et allume ma télé. J’aspire l’information de ces deux prises d’otages comme une bouche d’extraction. J’attends le dénouement. Inéluctable. Prévisible. Je l’encaisse. J’ajoute des morts sur la note de frais. Je pleure silencieusement et comprends enfin mes émotions. Elles sont brutales, incontrôlables. Comme les vôtres. Tous là, à charger péniblement un doc Paint voilé de noir en guise d’avatar ou le bandeau Facebook pixélisé d’un : « Je suis Charlie ».

J’ai honte pour la France, de cette balle en plein cœur, de cette détresse sociale et économique, présente depuis plus de dix ans, celle qui nous fait nous dire : « En 2015, on en est là ». Certains semblent découvrir les causes aujourd’hui, après les assauts, le RAID et l’horreur. Ils n’y croient pas, tout cela leur paraît mieux élaboré qu’une fiction. S’ils prenaient conscience des œillères qui nous empêchent de voir la situation, de réaliser ce qu’il se passe depuis des années dans notre propre pays, ils ne pourraient plus se regarder dans un miroir. Ils s’excuseraient eux aussi. Parmi les conséquences de cet attentat du 7 janvier, et au-delà de cette envie soudaine de faire l’amour tous ensemble, il me semble que la fracture est totale. La violence grandissante. Il n’y a qu’à voir les actes de haine qui se multiplient. Le mal a déjà été fait. Rien n’excusera jamais l’assassinat de douze personnes, dix-sept en tout aujourd’hui, mais qui prend la responsabilité de ce qui a amené ces extrémistes là où ils sont ? Allons-nous vraiment nous dédouaner sous l’élan de l’émotion internationale ? Non. Il ne faut pas. Nous allons lever la tête, prendre nos responsabilités. Non par la terreur et la réappropriation d’un drame — comme le font si bien les drones métalliques du Front national —, mais par le contenu de nos propos, justes et construits, et les mesures sociales et économiques. En ouvrant les esprits à la tolérance, à l’acceptation de l’autre, et en mettant fin aux amalgames imbéciles. Nous ne permettrons jamais la haine raciale, religieuse, ni aucune apologie de la violence.

Après tant de journées passées à vivre accroché-e-s à nos fils d’actualité, on se questionne : qui est Charlie ? Certains veulent se désolidariser : ils n’approuvent pas les dessins et les propos de l’hebdomadaire, mais ils sont peinés par ce qu’il s’est passé. Depuis quand les élans du cœur sont-ils analysés si péniblement ? Toujours, je suppose. Le principe même de Charlie Hebdo était la provocation. Tous, dans cette rédaction, voulaient créer une réaction, tu étais libre de ne pas aimer. C’était d’ailleurs ton droit fondamental. Blessé, dégoûté, éviscéré : non, tu n’es pas Charlie. Et pourtant, le sais-tu ? Charlie, c’est ton droit de dire que tu n’aimes pas Charlie, que tu n’es pas Charlie. Nous sommes le vendredi 9 janvier 2015 et nous pleurons nos morts : musulmans, juifs, athées, libres.

En portant « Je suis Charlie » en étendard, personne ne t’impose les idées du canard, simplement ses ailes. Il est vrai que ces dernières années, avec la montée nauséabonde de débats médiocres, nous avons souvent ressenti le besoin de nous expliquer sur nos opinions. De mettre les choses au clair au milieu d’un obscurantisme moyenâgeux croissant. Mais ne peut-on pas faire une pause ? La chose la plus dure à accepter dans cette formule est que nous nous réunissons tous sous un hashtag. Olympe de Gouges du trending topic, Diderot du RT, Voltaire du fav. Et l’on peut en sourire. Pourtant, c’est un hashtag que l’on imprime. Car il n’y a rien d’autre que l’encre et le papier. C’est un hashtag que l’on hurle. Car il n’y a rien d’autre que nos voix.

Personne n’est vraiment Charlie. Même Charb, Cabu, Wolinski, Honoré et Tignous n’étaient pas ce Charlie, symbole de liberté, d’unité nationale. Ils n’en ont jamais eu la prétention, ils galéraient à faire entendre leur voix d’incroyants, d’athées. Aujourd’hui, et malheureusement pour ceux qui veulent continuer le travail du journal et qui n’ont d’autre ambition que celle de critiquer à coup de gomme, de feutres et de mots, Charlie est devenu une idée, celle de la liberté d’expression. N’importe quelle expression. Chaque coup de crayon, chaque plume écrasée sur une feuille : c’est cela, la liberté de s’exprimer. Charlie est devenu un symbole derrière lequel on se regroupe. Belle ironie.

Mais cette liberté, si basique, si naturelle, en 2015, ne soulevait même plus un questionnement. Qui aurait osé la remettre en doute ? D’ailleurs, Charlie Hebdo luttait pour sa survie car tout le monde se foutait de cette liberté dont on se drape aujourd’hui en allumant nos bougies. L’insouciance n’existe plus. Le caricaturiste est en 2015 le « fantassin » des grandes idées démocratiques, un symbole de liberté, alors qu’auparavant, il était simplement la voix satirique du peuple à l’égard de ses dirigeants, de sa société. Il était un acteur de la démocratie, non l’un de ses soldats.

Je suis la jeunesse, je suis cette liberté acquise péniblement et bafouée, je suis une voix, je suis humaine. Voilà la première réaction, celle à chaud, sans recul. Elle me semble naturelle, rassurante. L’extermination des symboles de la liberté par la mort de ces hommes et femmes suffit à déclencher en moi une désespérance à l’échelle de l’humanité. Pourtant, je ne voudrais pas que la célébration de ces symboles blessés fasse de nous des androïdes aliénés. La liberté est aussi dans l’expression de nos différences. Ce dimanche 11 janvier 2015, nous n’étions pas un, mais simplement plusieurs à nous comprendre et à nous accepter. C’était beau. Qui me reprochera d’avoir aimé si fort mon pays lors de cette journée ?

De la neurasthénie, je suis passée à l’espoir. Et puis, j’ai allumé la radio, la télé. Je regarde mon pays droit dans les yeux, à la croisée des chemins. Plus que jamais, je prends mon clavier pour vous dire que je suis d’accord avec vous, que je ne le suis pas. Je me rassure en repensant à cette discussion avec mon chauffeur de taxi, simple et pleine de vérité. Celle qui éclaire de son esprit critique le brassage médiatique et buzzifié de l’information. De notre réalité sociétale contemporaine. Au-delà de ce cri presque trivial de chagrin, je veux tendre la main et nourrir l’espoir de lendemains de paix. Je veux que nous discutions et que nous marchions tous ensemble, malgré nos différences. La formule n’est pas de moi, mais elle est parfaite : « Nous sommes un peuple ».


Image de Une : © CSAOH