Les Salauds de Claire Denis, sorti en France en août 2013, a été présenté au 66° festival de Cannes dans la section « Un certain regard ». Un ancien officier de marine interprété par Vincent Lindon, est de retour au sein de sa famille touché par un drame : sa nièce a été violée et son beau-frère s’est suicidé. L’homme enquête alors de son côté sur les causes de l’affaire et devient le voisin d’un ancien associé du défunt, il s’agit d’un grand bourgeois incarné par Michel Subor qui vit aux côtés d’une jeune femme craintive. Chiara Mastroiani donne corps à cette épouse qui peine à supporter la solitude de sa condition. Les Salauds n’est pas un film policier ni même un film à suspens, c’est la perspective du mythe qui guide le flot des images.

 

 

De minces filets d’or cisaillent l’obscurité. Cette pluie battante au premier plan du film donne le ton des images à venir, oscillant toujours entre abstraction et figuration. Les plans structurés par des diagonales, les visages déformés par la proximité, la nuit traversée par des éclats colorés, accentuent cette tension des images vers l’abstraction. Chaque plan peut être considéré comme une image en soi, une surface rythmée de lignes et de couleurs obligeant le spectateur à adopter une certaine distance vis-à-vis de ce qui lui est montré. Chaque image possède une valeur plastique en tant que surface qui détache le regard de la trivialité des faits représentés.

Le récit d’un homme, venu secourir sa nièce et peut-être la venger, est comme mis à distance par le regard contemplatif de la caméra. Une autre dimension très subtile, presque détachée des faits, apparaît. Remaniant les procédés de David Lynch dans Lost Highway (1997), Mulholland Drive (2001) ou Inland Empire (2006), Claire Denis dissocie la présence de la musique et l’enjeu dramatique des scènes, créant ainsi un sentiment d’angoisse sans cause évidente. Le visage de Michel Subor, d’une beauté terrifiante, rappelle celui du fantôme de Lost Highway, intrigant, presque irréel, sachant tout, apparaissant toujours où on ne l’attend pas. On se laisse porter par cette puissance sensible qui transperce les images, à travers les couleurs et les sons, et qui donne sa véritable profondeur à l’histoire. Les Salauds dépasse le cadre du drame bourgeois ordinaire ou du film policier, par le recours au registre contemplatif qui amoindrit la portée moraliste du titre. Le film de Claire Denis ne se laisse pas ici enfermer dans les charmes du luxe germanopratin, ni affilier aux échos de l’affaire DSK comme aurait pu le laisser supposer le scénario.

© Wild Bunch

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De nombreuses images ne répondent pas à l’efficacité narrative, laissant le spectateur incapable de reconstituer l’intégralité de l’intrigue de façon cohérente. Ainsi, comment Justine peut-elle errer nue dans les rues de la ville si la nuit de l’inceste s’est déroulée dans une grange aménagée à la campagne ? L’image de la jeune femme est sublime, son visage abandonné sonde l’obscurité intérieure. Les questions sans réponses sont précieuses et creusent encore l’enquête policière d’une nouvelle dimension. Si l’intrigue nous était apparue presque secondaire à cause du regard contemplatif de la caméra, il est néanmoins possible de souligner la portée mythique du récit et d’interroger ainsi pleinement les enjeux de l’histoire. L’atmosphère hypnotique du film semble induire un détachement à l’encontre de tout jugement moral trop hâtif vis-à-vis des faits et gestes des personnages. Les protagonistes des Salauds sont plus des figures mythiques que de véritables personnages parce qu’ils sont à la fois caractérisés par des configurations psychiques fortes, mais aussi parce qu’ils semblent soumis à des partitions limitées. La jeune Justine est ainsi réduite à son amour pour son bourreau ainsi qu’au manque évident de protection dont elle fait preuve vis-à-vis d’elle-même.

L’insulte tutélaire du titre semble rappeler que chaque personnage, à des degrés divers, est touché par le crime comme dans toute tragédie antique où nul n’est épargné. Pourtant, ce titre dessert aussi le film dans la mesure où s’il l’on s’en tient à l’incarnation de vies humaines tenues par le destin, il n’est pas approprié. Le rôle de Chiara Mastroianni est celui de la femme enfant soumise au rayonnement d’un mari plus âgé, figure d’amante fragile, devenant mère protectrice à la fin de l’intrigue. Cette femme, bien qu’inscrite ici dans le cadre de la haute bourgeoisie parisienne, nous rappelle sans effort les figures de Médée, ou d’Andromaque, tout particulièrement dans leur rapport radical à leur descendance. Cette tension entre le réalisme apparent et le mythe était déjà à l’œuvre dans White material (2008), notamment à travers la figure maternelle d’Isabelle Huppert. Le salaud sartrien, homme cherchant à fuir sa liberté, entretenant un rapport inauthentique avec l’existence, est sans rapport avec les figures mythiques révélées dans le film de Claire Denis.