Il y a quelques semaines de cela, l’équipe de Deuxième Page a eu la chance d’assister à la sixième édition du Paris Burlesque Festival, chapeautée par l’inénarrable Juliette Dragon. Une occasion parfaite de parler un peu plus sérieusement de ce mouvement artistique, en dépassant le cliché des cache-tétons qui virevoltent. Le genre burlesque n’a pas débarqué avec Tournée (2010) de Matthieu Amalric, mais a bel et bien une historicité essentielle : que ce soit dans le cadre de l’émancipation des femmes ou l’évolution des arts du spectacle. Des premiers écrits burlesques il y a cinq siècles de cela au festival parisien contemporain, let the show begin !

 

Burlesque, une esthétique de l’outrance

Toute l’essence de la philosophie burlesque prend ses racines dans le genre littéraire éponyme. Pour qui se souvient de ses lointains cours de français au collège, des noms comme Molière, Geoffrey Chaucer et Paul Scarron devraient vous revenir en tête. Le burlesque c’est l’abondance, la dénonciation derrière le masque. Par définition, il s’agit d’en faire toujours trop jusqu’à l’absurde. Le premier texte théorique sur le burlesque littéraire date du XVIIe siècle. Gabriel Naudé le définissait ainsi dans Le Mascurat (1649) :

[Le burlesque c’est] l’explication des choses les plus sérieuses par des expressions tout à fait plaisantes et ridicules.

Une définition convenue, mais qui résume sans détour son concept. Le burlesque dépasse les limites, l’absurdité et l’exagération en sont les conditions sine qua non. Étymologiquement, « burla » en italien signifie farce et c’est exactement ce qu’a développé le mouvement littéraire, ainsi que plus tard certaines productions cinématographiques (en les personnes de Chaplin et Keaton, pour ne citer qu’eux) et enfin, les arts du spectacle. De ces origines littéraires, la déclinaison scénique du burlesque a gardé l’essence, flirtant souvent avec l’outrance, le grotesque (fortement inspiré par le Grand Guignol), l’humour noir, l’exagération parodique et la discordance. Le show burlesque joue sur ses différents niveaux de lecture, en faisant de la trivialité l’objet d’un traitement sérieux ou à l’inverse, du sérieux une frivolité, une bouffonnerie.

Ah, le XIXe siècle, Paris, les cabarets et la belle Salomé. C’était ça la Belle Époque française. Cet objet de fantasme généreux pour nos ami-e-s américain-e-s. Pourtant, ce ne sera vraiment qu’après la Grande Guerre, dans les années 1920, que les premiers strips burlesques apparaîtront réellement. De ce burlesque décomplexé que l’on connait aujourd’hui, ces shows ne prendront véritablement le sens que dans les années 1950, lorsqu’ils traverseront les mers pour se développer sur les terres américaines. Parmi les noms les plus mémorables de l’époque, nous pourrions citer Gypsy Rose Lee, performeuse et créatrice en 1951 du premier syndicat dédié aux artistes burlesques aux États-Unis. Mais aussi Dixie Evans ou encore Bettie Page. Autant d’icônes incontournables et indissociables de ce nouveau genre en pleine élaboration.

Empreinte d’une identité forte outre-Atlantique, la culture burlesque américaine se développe en intégrant les codes et registres du music-hall, du cabaret et des minstrel shows. Avant même les années 1950, elle est déjà nourrie de sa propre histoire et de ses propres références. Dès 1868, les premières troupes victoriennes feront leur apparition, et notamment la plus connue d’entre elles : les British Blondes et la showgirl Lydia Thompson. Ces timides « leg shows », qui font scandale à l’époque, constituent le point de départ d’un mouvement qui ne cessera de se développer au fil des siècles.

Lydia Thompson et les British Blondes.

Bien que durant son épanouissement antérieur, le burlesque ne disparaisse pas du jour au lendemain, dans les années 1960-1970 – période de la sexploitation et de la libération sexuelle – le fait de se dénuder en évoquant plus qu’en montrant devient rapidement passé de mode. Dans une société qui s’élance à corps perdu dans l’hypersexualisation et l’hypermonstration, les shows coquins inspirés du music-hall semblent soudainement assez ringards. Il faudra donc attendre 1995 et les Velvet Hammer Burlesque pour voir renaître le genre sous sa forme contemporaine et les années 2000 pour qu’il devienne ce que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de New Burlesque.

Bazardé sans préavis au milieu de la mode du vintage, le New Burlesque s’est vu récupéré par la culture mainstream en moins de temps qu’il ne faut pour dire « nippies ». Parfois un peu trop facilement désolidarisé de ses origines et de son histoire, le New Burlesque a tendance à publiquement se cantonner à son statut d’art-thérapie pour ménagères aux yeux du grand public. Repris comme une mode, voire rattrapé par les médias de masse, le nouveau burlesque est devenu la simple manifestation sage d’une volonté d’émancipation féminine à l’échelle individuelle. Alors qu’en réalité, sa vocation va majoritairement bien au-delà.

Grâce à sa politique de l’absurde et de réappropriation, le New Burlesque est un genre transgressif, irrévérencieux et outrancier. Loin de s’embarrasser des règles et des limitations, tout y est fait pour être provocant sans pour autant être révolutionnaire. La récupération mercantile du burlesque ne l’empêche en rien d’exprimer ses revendications, préférant souvent à cet effet les milieux underground aux zéniths provinciaux. Si une certaine facette du néo-burlesque semble aujourd’hui faire le jeu de ce qu’elle dénonce, la base solide de sa démarche, elle, continue de se développer.

 

New Burlesque, libération des corps et réappropriation des codes

Noyée au milieu des débats au sujet du féminisme, la naissance du New Burlesque prend pourtant ses racines en même temps que la troisième vague féministe1. Ainsi, ce dernier fait partie intégrante de ce mouvement militant. Tous deux élaborent leur réflexion en privilégiant la réappropriation des codes antérieurs de la féminité (contre lesquels avaient pourtant lutté les deux premières vagues féministes). Au sein de ce dialogue compliqué et fréquemment sujet aux raccourcis, on questionne souvent la position des femmes quant à la féminité. Le féminisme contemporain revendique ouvertement le droit d’être féminine (selon la définition traditionnelle du mot) par une reconquête de ces codes, jusqu’à l’expression d’une hyperféminité. Conséquence principale de la sexploitation des années 1970, cette démarche est aujourd’hui un prétexte aux amalgames et aux paradoxes, créant un certain chaos dans le débat féministe : se réapproprier les codes de la féminité destinés aux plaisirs auparavant essentiellement masculins équivaut-il à faire le jeu du patriarcat ? Ou, au contraire, peut-on recréer l’identité féminine et la renverser par le biais de la réappropriation ? Voire même, être à l’origine d’un mouvement transgressif ?

Paris, 1956.

L’exhibitionnisme est politique

Ainsi, les effeuilleuses New Burlesque se retrouvent prisonnières d’une problématique intellectuelle très actuelle : femme-objet et femme-sujet, les deux sont-elles conciliables ? Cette question demanderait davantage de signes pour être développée. Cependant, un raisonnement simple peut aider à la réflexion. Cette réappropriation de la femme-sujet s’amusant avec son statut de femme-objet dans le New Burlesque a cela de particulier qu’au-delà de son aspect contestataire quant à l’hégémonie de la beauté véhiculée par les médias de masseelle fait appel au meilleur dénonciateur existant à ce jour : le rire. Ce rire complice que le show New Burlesque fait naître chez le spectateur ou la spectatrice, créé par le déploiement d’un jeu de scène travaillé, plus ou moins subversif et parodique – mais toujours kitsch –, et faisant appel à des codes et des règles connus de tou-te-s.

Anatomy of a pin up, par Annie Sprinkle. Les légendes sont écrites par elle, comme un détournement comique de cette féminité contraignante et pourtant assumée, dénonçant par son prisme ironique le regard masculin porté sur elle.

Le New Burlesque, celui qui questionne et qui transgresse, se développe dans les souterrains de la subculture, qu’elle soit fétichiste, trans, SM, queer, rockabilly, grunge, punk ou issue de la communauté drag-queen, et permet de créer tant des espaces identitaires qu’une sorte de proposition pédagogique à ceux et celles prêt-e-s à la recevoir. Au XXIe siècle plus que jamais, la transgression est dans les yeux de celui ou de celle qui regarde. Si le New Burlesque ne peut en rien être réduit à sa réappropriation des codes, l’aspect pour certain-e-s choquant de sa diversité culturelle, sexuelle et ethnique ne dérange et questionne qu’à une seule condition : que la suprématie d’une vision normalisante et essentialisante du monde soit bien réelle.

 

Paris Burlesque Festival, révolte-toi !

En 2015, on ne peut plus dénoncer, provoquer, gêner et se rebeller de la même manière que jadis. D’ailleurs, de nos jours, la question se pose souvent : qu’est-ce que la provocation au XXIe siècle ? Pour sa sixième édition, le Paris Burlesque Festival a finalement donné sa réponse, comme un simple retour aux sources : le burlesque est politique.

Dans sa démarche toujours pédagogique, Juliette Dragon, à l’origine du festival français aux côtés de son mari Seb le Bison, a remis sur la table des sujets indissociables de ce Burlesque qui questionne : « féminisme, écologie, tolérance (genre, couleurs, religions) ». En faisant un tour d’horizon international, le spectacle nous présentait ainsi des artistes varié-e-s s’attaquant tou-te-s avec un humour aiguisé aux problématiques sociales et politiques contemporaines. Parmi les prestations mémorables de cette édition 2014, l’effeuillage de l’Italienne Scarlett Martini discréditant la politique macho-macho de son pays restera à jamais dans les annales. Sans oublier l’incroyable démonstration boylesque du Japonais Gilbert de Moccos, arrivant tout droit du pays du Soleil-Levant pour questionner genres et identités masculines. On pourra aussi évoquer Glory Pearl, dont la vision du corps simplement vêtu d’un cache-sexe à l’effigie de Karl Marx ne saurait laisser quiconque indifférent-e.

On l’aura donc compris, au-delà du cache-tétons, cache-sexe, froufrous, plumes, porte-jarretelles, et autres artifices, la réappropriation des codes par le Burlesque se veut ouvertement subversive. Des artistes comme Juliette Dragon luttent pour cela, et pour, d’une certaine manière, le démocratiser auprès d’un public qui n’aurait pas accès aux réseaux underground. Indissociable de son appartenance au mouvement féministe contemporain, le Burlesque, celui qui réfléchit, ne t’explique qu’une chose : fais de ton corps l’objet de tes envies. Dire que la sédition est en marche serait assurément un peu fort, mais au moins, ici et là, des voix s’élèvent et s’insurgent contre un certain ordre établi qui n’aime pas tellement voir tous ses principes remis en question. Oh oui, Burlesque Grrrl, libère-toi ! Révolte-toi !

 


1 Angélique ANDREAZ, New burlesque et post-féminisme entre régression et transgression, Université Stendhal Grenoble 3, 2012 (ce mémoire de fin d’études est une très bonne lecture pour qui s’intéresse à l’histoire du strip-tease, à sa contextualisation dans le féminisme et aux questions que peuvent soulever le New Burlesque et la récupération des codes d’une féminité patriarcale par les femmes issues du post-féminisme).

 


Pour aller plus loin :