Las mujeres se detuvieron a mirar el aire y de la tierra rompieron las flores (Les femmes s’arrêtèrent pour regarder le ciel et arrachèrent les fleurs de la terre) est une création de la jeune metteuse en scène et comédienne Liza Machover (Compagnie les Corps Vagabonds), autour des Trois Sœurs d’Anton Tchekhov. Pièce qui nous fut donnée à voir en janvier dernier au Théâtre de Belleville, et qui sera à nouveau joué sur les planches du Théâtre national de la Colline de Paris, les 12 et 13 juin prochains. 

 

Trois femmes, trois personnages, trois figures mythiques sont convoquées pour ce théâtre : Irina, Macha et Olga, les trois héroïnes du texte originel du dramaturge russe. Mais au-delà de ces personnages, ce sont les actrices qui comptent, nous explique sa metteuse en scène Liza Machover : soit respectivement, Manon Rey, Élise Fourneau et Léa Tissier.

En effet, c’est à partir d’elles et d’un important travail d’improvisation autour de leurs personnalités que s’est construit ce moment précieux du théâtre de l’intime. Nous avons donc rencontré Liza Machover dans son appartement et plutôt que de poser et répondre à des questions écrites, nous avons discuté autour d’une série de thèmes et de mots liés étroitement au travail de création de ce spectacle. C’est ainsi autour d’une table que nous avons évoqué ensemble l’histoire – toujours en écriture – de cette création.

 

Las mujeres se detuvieron a mirar el aire y de la tierra rompieron las flores (Les femmes s’arrêtèrent de regarder l’air et arrachèrent les fleurs de la terre), c’est tout de même un titre long…

C’est un titre long, et la plupart ont du mal à le retenir ! Pour moi, il représente un peu une malédiction, celle qui pèse sur ces trois femmes, ces trois sœurs condamnées à vivre ensemble jusqu’à la fin de leur vie. Presque à l’inverse, il y a aussi l’idéalisation d’un lieu, Moscou, où elles espèrent toujours aller, tout en repoussant sans cesse le départ. C’est ce : « nous irons à Moscou ». Elles n’iront jamais, mais ça leur permet de tenir. C’est une sorte de formule magique. Autour de ça, le spectacle se déroule en trois parties durant lesquelles, notamment, la même scène est rejouée, en s’abîmant dans les profondeurs…

 

Ça tombe bien, le premier thème que je voulais vous soumettre, c’était : conjuration et amour. Ce sont trois sœurs qui vivent enfermées et tentent de conjurer le sort, les amours et les défaites…

Oui, évidemment. Elles se battent, et pour moi, c’est l’important. C’est très présent dans la seconde partie, avec le monologue de Macha qui s’adresse directement au public en disant « j’aime » à chacun-e. Ça l’est aussi dans le monologue de l’aînée, Olga, et son raffinement. Elles tentent de résister au gouffre et de ne pas s’enterrer. Mais oui, aussi, l’amour est très présent…

 

Le deuxième thème dont je voulais justement vous parler était celui de la lutte, qu’on vient d’évoquer. La lutte pour la survie, mais aussi le refuge…

Ces trois femmes portent en elles une immensité, qu’elles n’arrivent pas à prendre en charge. Deux univers se confrontent constamment : ce qu’elles voudraient, leurs rêves, et les évènements auxquels elles sont témoins ou/et partie prenante… Mais elles avaient des rêves, et ces rêves continuent de les faire vivre malgré tout.

Las mujeres 3

© Théâtre de Belleville 


 

Le souvenir est donc très important, ainsi que les nouveaux éclairages que ces femmes portent sur ce dont elles se souviennent.

Oui, c’est comme ça que nous avons par ailleurs travaillé, en partant dans un premier temps de mes journaux intimes, de quand j’étais petite, adolescente, voire jeune femme. Je les avais retrouvés quelque temps auparavant et j’avais été étonnée de voir à quel point les évènements que j’y décrivais et les souvenirs que j’en avais gardé étaient différents. Je pense qu’il est impossible de se souvenir réellement de ce qui s’est passé. Et c’est par ailleurs une chose qui me fait très peur, de ne plus me souvenir, d’oublier. C’est le monologue d’Irina qui dit : « j’oublie tout ». C’est une chose qui a un écho très puissant chez moi.

 

Alors, comment avez-vous fait pour construire ces histoires ?

On est parti du souvenir du père, un souvenir que je leur ai demandé d’inventer et d’improviser. Ce souvenir du père et de ses trois filles à la parade militaire, qui se termine en cauchemar et va les traumatiser. J’ai tenu à ce qu’elles le racontent trois fois, en dévoilant progressivement l’aboutissement terrible de ce souvenir.

D’ailleurs, d’une part, chacune en donne une version sensiblement différente. Il y a toujours un détail qui change, ne serait-ce que la couleur d’une robe qui varie selon laquelle des sœurs raconte l’épisode. D’autre part, je pense qu’il y a quelque chose avec le fait de dire trois fois la même histoire. Au bout d’un moment, on va plus en profondeur, on ne peut pas raconter les choses de la même manière, arrivé à la troisième fois. Ne serait-ce qu’à cause de la lassitude qui s’installe. C’est là qu’on voit l’âme se découvrir et dans le cas de ces trois femmes heurtées, qu’on voit éclore des monstres.

 

Ces monstres, ce sont trois sœurs. Comment traitez-vous la sororité, et plus loin la « sororité des femmes », comme on parlerait de fraternité entre les hommes, comme quelque chose d’universel ?

La sororité est une chose qui m’est étrangère, j’ai grandi avec quatre frères. C’est peut-être pour ça que ça m’intéresse. Plus que des sœurs, ce sont des femmes qui vivent ensemble. Et moi, je trouve qu’il y a beaucoup de violence entre les femmes, qui ne s’exprime pas de la même manière qu’entre les hommes. Ça peut être très âpre. Ça tient en partie du rapport à la domination masculine, mais pas que. Les femmes peuvent être terriblement exigeantes les unes envers les autres, et en même temps oui… Il peut aussi naître de ça beaucoup de compassion.

Liza Machover théatre

Théâtre de Belleville ©


 

Ici, on a du coup trois femmes, trois personnages, trois actrices… et trois temps différents pour chacune d’elle ? Comment avez-vous traité la manière de vivre le temps, propre à chacune de ces femmes ?

Je ne l’ai pas traitée de manière spécifique. J’ai d’abord vraiment choisi trois comédiennes, chacune absolument différente de l’autre, et toutes trois très intéressantes en tant que comédiennes. Je les ai laissées chacune avoir leur temps à elle, leur propre manière d’être, en influant le moins possible sur ce qu’elles étaient. C’est de ça que je suis partie, de leur manière à elles d’aborder la vie, le théâtre, ce que c’est que d’être sur scène.

 

Et du coup, l’implication du moi ? Le moi des actrices, mais aussi votre moi ?

L’implication est énorme… J’ai choisi aussi pour ça de travailler avec des personnes qui devaient être prêtes à se livrer sur ce qu’il y avait de plus intime en elles. Nous avons travaillé sur de vrais souvenirs à elles, des choses très personnelles, qui sont mélangées à la fiction de sorte qu’on ne puisse pas forcément les identifier comme telles. Nous devions toutes les quatre partager la même exigence d’introspection qui était vitale pour ce projet, pour qu’il soit vrai, le plus authentique, ne serait-ce que pour nous, entre nous.

Nous avons construit un lien étroit entre nous quatre ensemble, autour de la table, en mangeant, en recréant une sorte de famille et de rythme de vie. Et nous avons aussi lu leurs journaux intimes à elles. Et ça, c’était aussi extrêmement généreux de leur part, parce qu’il fallait pouvoir accepter de mettre sa vie sur le plateau. D’une certaine manière, c’est ce qu’on fait, quand on est comédien… Il fallait enlever la façade. Pour ça, on est parti d’un matériau brut : les souvenirs et leur écriture – à chaud dans le cas du journal intime, puis avec le recul de l’âge. De même, j’ai ajouté la projection de vidéos de mon enfance et de ma famille, qui constituent ma part d’engagement dans cette démarche. On a fait tout ça avant même de penser aux personnages de Tchekhov. Avant Irina, Macha et Olga, il y a Manon, Élise et Léa. C’est plus important pour moi que de refaire une énième fois Tchekhov.

 

Comme septième mot-clé ou thème, j’ai noté : l’appel vers une ouverture, vers la respiration, l’appel d’air… comme lorsqu’on se noie et qu’on remonte à la surface pour échapper à la suffocation.

C’est vrai que la noyade au théâtre, et notamment parmi les personnages féminins – je pense à Ophélie dans Hamlet – est très présente. D’ailleurs, je pense que ce n’est pas anodin si les femmes son régulièrement associées à l’eau, à l’élément aquatique…

Les femmes subissent une pression particulière au quotidien. Au bout d’un moment, c’est vrai qu’il faut que ça explose. Mais le rapport de force, notamment avec les hommes, fait qu’en étant femmes, on est obligées de trouver une voie dérivée…

 

Pendant le monologue d’Olga (écrit par Léa Tissier), il se passe une chose très violente pour les spectateurs-trices, puisque vous projetez en même temps un extrait de film pornographique, alors même que le monologue parle de la délicatesse du fantasme amoureux… La violence des images heurte. Ça nous place, d’une certaine manière, dans un lien d’empathie avec le mal-être de ces trois sœurs. Aussi, qu’est-ce que l’expression « transmettre le choc » vous évoque ?

J’ai hésité longtemps avant de rajouter cet élément. J’avais justement peur que ça choque. Or, mon but n’était absolument pas de choquer, puisque je trouve qu’on a accès à cette déformation de la sexualité au quotidien, sans pour autant que ça nous frappe. En allant sur Internet, en passant devant un kiosque, on a une vue sur cette pornographie. Et je pense qu’elle a profondément changé notre vision de la sexualité et que pour beaucoup, nous sommes enfermés par sa mainmise sur la représentation du sexe.

Face à ça, c’est difficile aussi pour Léa, qui interprète Olga, de jouer cette scène. Elle traite de la délicatesse et tout y a été travaillé dans ce sens : la posture – où je me suis inspirée de tableaux comme La Jeune Fille à la Perle de Vermeer, le costume – de Martha Bella, la petite ampoule au-dessus de sa tête, la lumière – Flavien Bellec – spécialement créée pour la protéger d’une certaine manière… Et c’était dur d’un coup de projeter un film pornographique derrière elle alors qu’elle dit des choses qui sont complètement à l’opposé… Elle en a éprouvé beaucoup de réticence…

Donc, après, ça dépend des soirs : des soirs, c’est elle qui gagne contre la vulgarité et la barbarie de ça, des soirs, elle perd. De plus, c’est vrai que le regard est attiré vers ce qui est projeté en grand sur le mur du fond. Le public fait moins attention à ce qu’elle dit. Un soir, les gens ont même ri… de gêne.

Las mujeres 1

Théâtre de Belleville ©


 

Revenons à l’eau, au liquide : j’ai noté, en neuvième thème, « le sang, les fluides et le corps de la femme », qu’on peut rapprocher à un élément de chaque partie : la glace qu’Irina fait tomber sur la tête de son père, le sperme lié à la vidéo pornographique, et enfin, le liquide amniotique, lors de la scène d’accouchement à la fin…

Il y a quelque chose avec la saleté qui est très présent, notamment dans la scène de l’accouchement, cauchemardesque puisque Macha accouche sans fin d’enfants morts, de poupons. Il y a, je pense, un rapport très fort de la femme à la saleté, aux fluides, aux viscères… Qui fait aussi qu’aujourd’hui, dans un monde tout de même de plus en plus aseptisé, beaucoup de femmes ont l’angoisse d’avoir un enfant à cause de ça, la saleté, les tripes. Et il y a de toute façon quelque chose de l’ordre de la culpabilité des femmes comme des hommes, mais différemment chez les femmes, qui a trait à l’héritage judéo-chrétien. Je pense que le sentiment de culpabilité est fondamentalement ce qui nous empêche de vivre, ce qui nous entrave. Cet accouchement sans fin de Macha est une sentence.

Derrière, il y a Olga, qui n’a pas eu d’enfant, et qui l’aide au travail. Et puis, il y a Irina, la plus jeune des sœurs, qui éponge la saleté causée par cette « machine à produire » des enfants morts… Oui, la peur du « dégueulasse » est très présente.

 

La pièce se termine par ce : « Il faut vivre ». Quid de la guérison achevée, et quid du guérir, comme verbe, comme action toujours en cours ?

Comment guérir ?… Je ne crois pas que ce spectacle apporte une ou des réponses. C’est le « Si l’on pouvait savoir » d’Olga. Ces femmes sont sans cesse dans le guérir. Elles se blessent l’une l’autre, mais elles sont aussi celles qui se guérissent les unes les autres. Elles sont chacune tributaire des autres pour survivre moralement. C’est le sens pour moi de la danse finale [chorégraphiée par Marie Rasolomanana, ndlr]. Elles dansent dix minutes sur Sinnerman de Nina Simone. Elles transpirent. Elles essayent de guérir, toujours. Malgré tout.

 

La table est omniprésente. Est-ce que la purge du mal passe par un désencombrement, une table rase ?

Ces femmes partent toutes les trois très encombrées. La table, pour moi, la table familiale, c’est toujours encombré d’objets, ici qui appartiennent à ma famille, ou des objets appartenant aux comédiennes. La table du repas et ces objets sont chargés d’histoire. La table n’est jamais rase, je pense. Même lorsqu’il n’y a rien dessus, en elle-même, elle est parlante, elle raconte quelque chose.

C’était très important pour moi de recréer ça, la famille, l’hérédité. Ce n’est qu’à la fin qu’on enlève tout, au moment de la danse. Et peut-être que là, on arrive à guérir un peu…

Las mujeres 2

Théâtre de Belleville ©


 

La figure du père est toujours présente aussi, avec sa charge politique notamment : à la fois la politique – ses collègues de l’armée lors de la parade, auxquels il prête plus attention qu’à ses filles – et le politique, au sens philosophique et moral du terme.

J’ai remarqué que les pères étaient très souvent morts ou absents. Ils sont omniprésents dans la vie de chacun-e et pourtant, souvent, ils semblent volatilisés, comme si c’était la société qui avait pris le relais de cette autorité… avec son lot de culpabilité encore. Il y a cette autorité latente qui m’interpelle beaucoup. Ces trois sœurs, le souvenir qu’elles ont de leur père, ce sont les médailles, l’aura sociale du militaire… Mais c’est cette pression sociale exercée sur le père, face à l’humiliation, qui en fait surgir un monstre [lors du défilé, Irina alors toute petite, juchée sur les épaules de son père, fait tomber la glace qu’elle tient dans ses mains sur sa tête et celui-ci la jette par terre, lui laissant subir et entretenant lui-même l’humiliation de la foule, ndlr].

L’homme caché derrière la figure idéalisée du père va blesser, rompre le lien et provoquer une fracture très profonde au sein du tissu familial. C’est l’évènement traumatique fondateur du nœud sororal.

 

Enfin, il y a tout de même dans ce spectacle et de la part de ces trois personnages/comédiennes une grande force de réinvention, de recréation, d’enfance… et il y a le sacré.

Oui, mais à partir du moment où il y a Tchekhov de toute façon… Puis, une scène de théâtre, dans le rapport qu’on a avec aujourd’hui, en tant que professionnels comme en tant que public… Oui, bien sûr que le sacré est présent. Mais pour moi, pour que le théâtre continue d’être vivant et qu’il ne se fossilise pas, il faut qu’il soit un espace où le sacré est à dévaster… Pour qu’il garde une vraie valeur et qu’il nous appartienne toujours.

 


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