La rétrospective John Ford à la Cinémathèque française nous a donné l’occasion de revoir L’homme tranquille (1952), une comédie romantique où le réalisateur américain utilise à l’excès les clichés sur l’Irlande, ainsi que la condition féminine. Mais jouer de la caricature pour mieux rire de la misogynie, est-ce vraiment efficace ?

 

Faire usage des clichés est une habitude chez John Ford. De La femme sauvage à La chevauchée fantastique en passant par Frontière chinoise, le cinéaste utilise la caricature à tout-va, n’hésitant pas à la dégainer dès que possible, mais aussi à la renverser au fil de ses productions. Tous y sont passés. L’Irlande n’a pas été sans reste avec L’homme tranquille (1952), adapté du roman de Maurice Walsh Green Rushes, où John Ford utilise abondamment les poncifs associés audit pays pour réaliser son film. Ce dernier n’en était pas pour autant à son premier coup d’essai. L’Irlande, chère à John Ford dont les parents étaient originaires, avait déjà été au cœur des intrigues de ses films, et cela dès ses débuts au cinéma. De Gagnant quand même (1926) au Mouchard (1935), en passant par Maman de mon cœur (1928) et bien d’autres, tous ont le même dénominateur commun : l’Irlande.

John Ford remettra donc le couvert avec L’homme tranquille, en décidant cette fois-ci de mettre en scène une histoire d’amour des plus classiques sur fond de pâturages verdoyants. Sean Thornton, un boxeur américain, décide de revenir habiter dans son village natal après avoir passé quelque temps outre-Atlantique. De retour au pays, il s’éprend d’une Irlandaise à la chevelure flamboyante, Mary-Kate Danaher. Pour l’épouser, il doit cependant demander sa main au frère de la jeune femme, qui n’apprécie guère cet américain qui vient d’acheter le cottage qu’il convoitait tant. Le couple est interprété par les mythiques John Wayne et Maureen O’Hara, de retour à l’écran après avoir déjà joué les amoureux transis dans Rio Grande (1950), du même réalisateur. Pourtant, même si la réunion de ces deux acteurs au cinéma misait beaucoup sur le succès de cette adaptation, il n’empêche que le film a essuyé un bon nombre de critiques, la plupart reprochant aux deux personnages principaux de n’être que de simples caricatures.

L'homme tranquille © Les films Fernand Rivers

L’homme tranquille © Les films Fernand Rivers

 

Des prairies verdoyantes aux Irish pubs : une Irlande stéréotypée

L’un des principaux reproches faits au film est sa caricature de l’Irlande. Des prairies verdoyantes aux pubs irlandais, la mise en scène faite de ce pays est digne d’une carte postale. Pourtant, même si L’homme tranquille fait un portrait stéréotypé de la vie rurale irlandaise, cette caricature n’enlève pas au film ses qualités cinématographiques. Il est réalisé selon la perspective de son personnage principal, qui est ni plus ni moins celle d’un Américain retournant dans un pays qu’il n’a connu que durant sa plus jeune enfance et dont il ne connaît pas parfaitement les us et coutumes. Cette scène, où Sean Thornton tente sans succès de se faire accepter par les habitants du village au pub lors de son arrivée, démontre bien comment le personnage n’est pas encore un habitué de cette vie rurale.

Cette vision, certes simpliste, de l’Irlande, mais aussi de l’Amérique, permet ainsi à John Ford de faire de son film une comédie réussie. L’homme tranquille exagère sa vision de la vie, jouant avec ces clichés, et gagne de cette façon en humour. Ce qui aurait alors simplement pu passer pour une comédie romantique hollywoodienne très classique devient, dans les mains du réalisateur, une vision améliorée par son humour cynique.

 

Entre misogynie et féminisme

Une autre critique faite au film est sa façon caricaturale de dépeindre les relations hommes-femmes et plus précisément, la façon dont le genre féminin est représenté. La manière dont Sean Thornton agit avec sa femme peut en heurter plus d’un, plus particulièrement lors de cette scène notable où ce dernier la traîne à travers tout le village. Il n’en fallait pas moins pour que les féministes reprochent au film sa misogynie.

Le personnage de Mary-Kate Danaher possède pourtant tous les atours d’une féministe, rebelle et refusant de céder à son mari tant que celui-ci ne réussit pas à obtenir son argent qui lui revient de droit. L’homme tranquille ne s’arrête pas à la simple mise en scène d’un misogyne et d’une féministe. John Ford filme –, et cela dans bon nombre de ses productions – des personnages plus composites, plus conflictuels que ce qu’il peut paraître. Le réalisateur ne fait pas du personnage de Gido dans Le Mouchard (1935) un simple être méprisable pour avoir trahi son ami pour seulement vingt livres. Il se révèle plus complexe, les spectateurs se surprenant même à éprouver de la sympathie à son égard. De la même façon, L’homme tranquille dévoile également une vision nuancée de ses personnages.

L'homme tranquille © Les films Fernand Rivers

L’homme tranquille © Les films Fernand Rivers

Cette lutte sans fin n’est pas le fruit de deux forts caractères, mais, comme le note Aimé Agnel dans son essai L’homme au tablier : le jeu des contraires dans les films de Ford 1, « une subtile et inconsciente interversion des sexes ». Sean Thornton doit accepter sa virilité. Ce terme est à comprendre ici dans sa définition originale, au sens de courageux. Cet ancien boxeur doit tirer un trait définitif sur sa vie passée. Pour cela, il doit mettre son ego de côté et accepter de se battre contre son beau-frère pour défendre les intérêts de sa femme. Quant à Mary-Kate Danaher, elle doit s’ouvrir, sexuellement parlant, à son mari. La part féminine chez Sean Thornton, ou plus communément appelée l’anima selon la psychologie analytique de Carl Jung, et la part masculine ou l’animus de Mary-Kate Danaher, sont la cause de cette tension au sein de leur couple, prédominante chez l’un et l’autre. Les jeunes mariés ne peuvent commencer à s’entendre que lorsqu’ils auront trouvé ce précieux équilibre entre les deux. La question de la misogynie et d’un faux-semblant féministe peut se comprendre. Mary-Kate Danaher finit par rester à la maison, cuisinant et attendant que son mari rentre. S’il est vrai que le personnage de Maureen O’Hara finit par céder, Sean Thornton, lui aussi, doit faire des sacrifices et accepter de défendre sa femme. Les deux époux, ayant ainsi appris l’humilité et mis de côté leur égocentrisme, peuvent s’épanouir calmement dans leur nouveau foyer.

Ainsi, si John Ford n’hésite pas à utiliser sans aucun remord les stéréotypes de l’Irlande ainsi que la misogynie pour les projeter dans son film, il ne manque pas de le faire, tout en y ajoutant une dose d’humour fordien. Sous la forme de la romance hollywoodienne classique, le réalisateur dépeint pourtant des personnages plus complexes qu’ils n’en ont l’air. Le film contient par ailleurs tous les éléments du style qui a fait le succès de John Ford : l’Irlande, l’exil et un style visuel des plus travaillés. En décidant d’utiliser le Technicolor et en adoucissant les teintes, le réalisateur rend justice aux couleurs chatoyantes de ce pays. Le film est d’ailleurs l’un des plus grands succès du réalisateur, et lui a valu son dernier Oscar pour le Meilleur film et la Meilleure mise en scène. Et on comprend bien pourquoi.

 

L'homme tranquille

 


AGNEL, Aimé. L’homme au tablier : le jeu des contraires dans les films de Ford, La Part Commune, Rennes, 2002.

 


Dans le cadre de la rétrospective John Ford, L’homme tranquille sera diffusé une dernière fois le 18 février prochain à la Cinémathèque française.