Le Cabinet des figures de cire, sorti en 1924 et réalisé par Paul Leni, est selon certains théoriciens du cinéma, l’un des deux films clôturant le caligarisme. Il s’agit d’un pan très précis de l’expressionnisme cinématographique qui prend ses racines avec le fameux long métrage de Robert Wiene, Le cabinet du docteur Caligari (1920). Le film de Leni est très fidèle au genre de son aîné. Décors surréalistes, statues de cires qui s’animent et le magistral Conrad Veidt au casting… Mais enfin, que demander de plus ?

 

Le Cabinet des figures de cire raconte l’histoire d’un écrivain, embauché par le directeur d’un « Panoptikum », un musée de cire, pour rédiger les biographies fictionnelles de trois des mannequins qui y sont exposés. Dans la tradition du film expressionniste et du début du XXe siècle, le film de Paul Leni dispose de plusieurs fils narratifs. Il se déroule en trois temps.

La première histoire, comique – voire quasi vaudevillesque –, est celle d’un calife fou amoureux de la femme d’un boulanger. La seconde nous conte quant à elle les tourments d’Ivan le Terrible et de ses célèbres salles de torture. Et enfin, la troisième nous plonge dans le monde onirique de l’auteur, qui, alors qu’il rêve, donne vie à la statue de Jack Talons-à-Ressort, un meurtrier bien connu de la culture britannique victorienne. Avec sa sortie en 1924, le film de Paul Leni marque plus ou moins la fin du caligarisme. Par la suite, le réalisateur rejoindra Hollywood et agrémentera de son imaginaire le bestiaire de monstres d’Universal avec La Volonté du mort (1927), Le Perroquet chinois (1927) et L’Homme qui rit (1928).

Le Cabinet des figures de cire, réalisé par par Paul Leni, 1924

Le Cabinet des figures de cire, réalisé par Paul Leni, 1924

Si Le Cabinet des figures de cire n’est pas révolutionnaire quant à son genre, il n’en reste pas moins magnifiquement exécuté. Mêlant l’esthétique picturale de l’expressionnisme et l’histoire comme prétexte à un imaginaire foisonnant, le film déploie pléthore d’artifices pour conquérir les yeux de celles et ceux qui le regardent. Le cabinet est le lieu idéal pour ouvrir les portes de la fiction. Chaque figure est comme une page blanche qui n’attend que d’être tachée par l’encre noire. Si nous devions réécrire les vies des grandes figures historiques, du Calife au Tsar de Russie en passant par un célèbre assassin, quelle vie leur donnerions-nous ? L’expressionnisme dépasse les frontières entre réalité et rêve, alors pourquoi ne pas offrir aux protagonistes de nos livres d’histoire de nouveaux traits ?

Ivan le Terrible (Conrad Veidt), Jack l’Éventreur (Werner Krauss), Harun al Rachid (Emil Jannings) sont bien plus que leur statue, ils sont l’incarnation même de la fiction historique. En prenant tant de libertés avec l’histoire, Paul Leni déconstruit le mythe de la véracité historique et prouve qu’il ne peut s’agir, entre les mains d’un artiste, que d’une création originale. Le cinéma n’a pas à s’embarrasser des véritables vies de ces bourreaux, tyrans, tueurs, il peut même faire d’eux des protagonistes humoristiques (l’histoire du Calife) ou dramatiques (Yvan le terrible). En donnant à l’auteur et à la fille du directeur du musée des rôles dans les histoires fictionnelles – au cœur des aventures créées par l’imaginaire du jeune homme –, Paul Leni brouille d’autant plus les pistes. Il veut laisser aux spectatrices et spectateurs la possibilité de se projeter eux aussi, de s’identifier.

Le Cabinet des figures de cire, réalisé par par Paul Leni, 1924

Le Cabinet des figures de cire, réalisé par Paul Leni, 1924

Dans Le Cabinet des figures de cire, les récits développent la théorie de la distorsion du temps et de l’espace. Les décors nous présentent des escaliers sans aucun sens, inutilisables, des fenêtres superflues. Les formes sont angoissantes, oppressantes. Elles sont toutes hasardeuses, ne servant qu’à l’expression d’un onirisme prodigieux. Les seuls repères des spectatrices et spectateurs pour faire la différence entre rêve et réalité sont les différentes teintes de pellicule. Paul Leni, au-delà de son statut de réalisateur, était avant tout connu pour son travail de peintre, chef décorateur et plasticien. Il emploie donc tout son talent à faire de l’expressionnisme naturaliste un art à part entière. L’important n’est pas l’historicité, la véracité, mais les mouvements de l’âme humaine et ce qui se passe quand celle-ci dérape.

Plus que jamais, Le Cabinet des figures de cire s’applique à écraser la réalité par sa mise en scène expressionniste. Le monde qui s’anime dans ces tableaux mouvants, tout en lumières et en ombres, redéfinit les contours de nos réalités, pour le meilleur et pour le pire.

 


  • Titre original : Das Wachsfigurenkabinett
  • Réalisateur : Paul Leni
  • Acteurs : Conrad Veidt, Elizza La Porta, Fritz Alberti, Agnès Estherhazy, Emil Jannings, William Dieterle, Werner Krauss
  • Genre : fantastique, muet
  • Scénario : Henrik Galeen
  • Décors : Paul Leni
  • Cinématographie : Helmar Lerski
  • Nationalité : Allemand
  • Date de sortie : 1924