À l’heure où ressort en coffret DVD l’intégrale de Werner Herzog (première partie ce Noël, les deuxième et troisième le 5 mai), nous avons décidé de vous parler de l’un de ses documentaires, dans lequel il porte son regard sur des protagonistes aveugles et sourds. Onzième film du cinéaste allemand, Au pays du silence et de l’obscurité (1971) prend pour héroïne Fini Straubinger, vieille dame qui, au milieu d’autres « compagnons d’infortune » eux aussi atteints de surdité et cécité, tente de traverser la vie et de continuer de regarder le monde.

 

Fini Straubinger parle. On lui pose des questions en traçant des signes dans sa main, à l’aide d’un alphabet digital. Elle-même communique avec les autres sourds-aveugles par ce biais, du moins ceux qui savent, ceux qui l’ont appris et ne sont pas perdus dans le noir. Elle fait sa tournée, va à la rencontre de ceux-là, de tous âges, qui sont dans la même condition qu’elle.

Elle nous parle à nous, elle s’exprime, d’une voix claire, détachée, surarticulée, appliquée, comme quelque chose qui tient de la vision. Rien que cela, Herzog le sait, place le spectateur loin dans la tradition antique du devin. En laissant toute la place à ce personnage-ci, il donne à lire une tourmente pour nos angoisses, et un vertige pour la raison.

Land of Silence and Darkness - 1971 2

© Potemkine Films

Comment ferions-nous ? Que vivrions-nous si nous-mêmes nous étions ou devions devenir et privés de la vue et privés de l’ouïe ? Le cinéaste raconte l’histoire de notre rencontre, non tant avec Fini qui vit elle-même suffisamment avec ses questions et ses défis, mais avec ce problème : comment mesurer notre illusion et notre bien-pensance ?

Nous sommes face à quelque chose qui répond de notre peur face à l’action. Pour nous, il est évident que pour agir, il faut voir et il faut entendre. Fini raconte que c’est jeune fille qu’elle est tombée dans l’escalier et qu’elle a commencé à perdre la vue puis l’ouïe. Très vite, elle s’est retrouvée au lit et elle y est restée pendant quarante ans. Il faut donc trouver le courage de l’action nouvelle quand on se retrouve emmuré de silence et d’obscurité. Il faut aussi un moyen d’action (l’alphabet digital) et du soutien. Pour reprendre le renversement du proverbe par Nietzsche : « on veut ce qu’on peut ».

Si le film est bouleversant de vérité, c’est qu’il explique cela : je peux montrer. Je peux montrer ces gens qui ne voient rien et n’entendent plus rien, qui pourtant continuent d’exister sur l’écran et dans leur vie. Leur surdité et leur cécité n’affectent pas la pellicule. Elle ne détériore par leur dignité humaine. Elle ne réduit pas leur faculté d’être là pour nous, devant nous. Elle ne désintègre pas leur image.

Land des Schweigens und der Dunkelheit

© Potemkine Films

Le schéma de pensée du spectateur, celui qui suit une narration fatalement, crée un jeu d’identification immédiat quant à ce qui se passe et nous pousse à croire que nous devons nous aussi devenir aveugles et sourds pour que l’histoire passe. Pourtant, l’épreuve des faits résiste à cette idée qui voudrait se forger pour construire un point de vue sur la narration.

Miracle de l’émotion suscitée par Herzog, qui lui valut aussi ses critiques et reproches d’instrumentalisation : il nous est impossible de vivre comme ces personnes qu’il montre et pourtant, par simple mécanisme d’identification narrative, il nous en donne le désir. Ce désir est non assouvi. Il nous laisse sur un geste tendu vers l’autre.

L’œuvre de Werner Herzog pose le problème d’une frontière ténue entre le documentaire et la fiction. Elle entretient notamment la question du point de vue et de la narration, de leur lien indissoluble, quelle que soit la tentative de les disjoindre. À filmer le réel, même de la manière la plus objective qui soit, on dépeint déjà et dès lors, on raconte déjà. L’objectivité est un leurre, un leurre sacré.