Ils se rencontrèrent, s’aimèrent, leurs familles les séparèrent. De ce scénario maintes fois éprouvé, Edith Wharton avait tiré un roman acide, peinture des mœurs et coutumes de la grande société new-yorkaise, qui lui valut un prix Pulitzer en 1921. Une impertinence de ton que Martin Scorsese, soixante-treize ans plus tard, ne reniait pas. Plus qu’une épopée romantique, son Temps de l’innocence, qui est de retour sur l’écran de la Filmothèque de Paris, fait le tableau d’une bourgeoisie confrontée à ses contradictions.

 

1870, New York. Newland Archer (Daniel Day-Lewis), jeune avocat dont la naissance n’a d’égal que le port du costume trois-pièces, se fiance à Mary Walland, qui n’a rien à lui envier en matière de généalogie. Un mariage de convenance qui convient à tous les partis. C’était sans compter le retour d’Ellen Ollenska (Michelle Pfeiffer), blonde cousine de la fiancée, fille réprouvée par ses pairs pour avoir choisi le mauvais mari. Naturellement, l’intrigue sentimentale se noue entre les deux, avant de se défaire non sans heurts sous le poids des conventions. Avec, pour arrière-fond, l’entrelacs des couloirs des grandes demeures familiales, où mondaines et parvenus s’ébattent entre les boiseries d’acajou qui ne laissent jamais filtrer le soleil.

 

Les trois âges de l’innocence

Dans cette trilogie adultérine et intestine, qui incarne l’innocence tant annoncée, Mary Welland, fiancée puis épouse virginale et gracile, semble toute désignée. Une silhouette diaphane toute vêtue de blanc, un regard de biche, Wynona Rider, qui décroche un Oscar pour le rôle, campe avec brio la fausse ingénue. Mais, darwinisme social oblige, c’est bien elle qui, in fine, se révèle la plus adaptée au milieu confiné du gotha new-yorkais. Dans un monde de non-dits, la maîtrise de l’étiquette est une question de survie, et la dynastie familiale la plus forte alliance. Deux atouts que Mary maîtrise à la perfection. Un temps cocue bafouée, elle n’en est pas moins maîtresse en son royaume, évinçant sa rivale par des manipulations feutrées. L’innocence, nous dit Scorsese, ne sera donc pas là où nous l’attendions. Soit, le jeu de piste continue.

The Age of Innocence 3

© Columbia TriStar

« Life, Liberty and the pursuit of Happiness » à l’épreuve du « qu’en-dira-t-on »

Seconde candidate au titre, Ellen Ollenska. Tout l’oppose à Mary Welland. L’une est brune, l’autre est blonde. L’une est la femme, l’autre la maîtresse. L’une évolue de boudoir en antichambre comme un poisson dans son bocal, l’autre est la fille prodigue qui revient au pays pour découvrir qu’aux yeux de celui-ci, elle est devenue l’étrangère. De fait, elle s’attire la réprobation de tous. Son péché originel, sans doute, a été d’épouser un étranger, qui plus est un Européen, qui plus est un noble. Pire : ce mari volage, elle le quitte. Et comme si la situation n’était déjà pas assez mauvaise aux yeux des bonnes mœurs, elle souhaite divorcer. Ce souci de visibilité, dans un monde où tout est signifié mais rien n’est dit, on ne le lui pardonnera pas. Alors s’abat sur elle la loi d’airain, celle qui sépare le bon grain de l’ivraie, celle qui déclare ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Une loi tacite plus forte que toutes les législations fédérales : divorcer est légal, mais strictement prohibé pour quiconque souhaite s’intégrer au gratin.

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Alors, à défaut, Ellen Ollenska, qui, lucide, déclare « je veux être Américaine », choisit de jouer le jeu. Peu à peu, elle prend place dans un décorum qui constitue le véritable sujet du film, et dont une voix-off, héritage de la narration du roman, égraine le menu détail. Elle prend position entre les toiles de maîtres et l’argenterie de famille, jusqu’à cet instant où elle bascule de l’autre côté de la balance, lorsqu’elle saisit des jumelles d’opéra pour scruter la salle. Un acte fondateur qui signe, pour elle, le passage de l’innocence à l’expérience.

 

L’inceste européen

Ni l’épouse trompée, ni la maîtresse sacrifiée, reste la partie centrale du triptyque. Pour Newland Archer, avocat en ascension sociale pris de court par sa passion impromptue, la bluette ne dure qu’un temps, mais la nostalgie perdure deux heures trente. Nostalgie des bras de son amante, qui rapidement « devînt dans sa mémoire le plus plaintif et le plus poignant de toute une lignée de fantômes », certes. Mais plus largement, le jeune premier est pris dans le fantasme de noblesse que partage les grandes familles de la Grosse Pomme. À l’ombre des tableaux des préraphaélites suspendus à leurs murs, valsant sur le parquet orné des initiales familiales, elles recréent fragilement une aristocratie européenne qu’elles décrient pourtant. Ellen Ollenska, seule noble (par alliance), est rejetée car elle représente la « motherland » dont la nouvelle Amérique voudrait s’émanciper. Pourtant, l’honneur, vertu aristocrate par excellence, est portée aux nues. Lady Margott, matriarche du clan Walland dont la ressemblance avec la reine Victoria est frappante, règne sur son monde, trônant « dans une sorte d’Olympe crépusculaire ». Finalement, la rupture des deux amants est un pastiche du Cid, Ellen Ollenska incarnant une Chimène, si ce n’est convaincante, du moins convaincue. Ce rêve de grandeur tragique et de noblesse d’âme, Newland Archer le pousse jusqu’au bout. Libéré de toute obligation à la mort de son épouse, il n’en renonce pas moins à revoir cette amante tant regrettée, afin que l’illusion perdure. The show must go on.

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Dans la lignée des Lettres Persanes, l’arrivée de l’étranger, ici Ellen Ollenska, est le coup de pied dans la fourmilière qui met la belle société new-yorkaise face à ses propres contradictions. Un choc insuffisant néanmoins à faire craqueler le vernis d’un fantasme de noblesse dans lequel la jeune Amérique se complaît. Reste à comprendre ce qui, en 1994, alors que l’exceptionnalisme américain bat son plein, a pu inciter Martin Scorsese à renouveler la thématique.