L’œuvre de Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles, a souvent été traduite à l’écran, et ce quasiment dès les débuts du cinéma. Pas toujours réussies, ces adaptations ont encore aujourd’hui un impact important sur notre culture contemporaine. Retour sur deux films muets datant du début du XXsiècle ainsi que sur les résonances actuelles des aventures d’Alice dans le monde vidéoludique, notamment. 

 

Avant l’Alice hallucinée de Disney en 1951 et celle insignifiante de Disney, toujours, mais revue par Burton en 2010, le monde des merveilles de Lewis Carroll avait déjà été adapté maintes fois pour les salles obscures. En 1903, seulement huit ans après la naissance du cinéma, Cecil Hepworth et Percy Stow avaient choisi de mettre en scène les aventures fantasmagoriques de la petite fille. Dès le début du XXsiècle, le potentiel cinématographique de l’œuvre de Carroll était visible. À une époque où le cinéma était en train de créer ses codes et ses techniques, la transposition d’Alice au pays des merveilles semblait sûrement être un bon moyen de faire ses armes et de relever certains défis, surtout lorsqu’il s’agissait d’effets spéciaux. Aujourd’hui entrée dans le domaine public, l’œuvre de Lewis Carroll fait aussi partie de notre patrimoine culturel international, et reste, malgré sa bizarrerie, étrangement universelle.

 

La première adaptation filmée

En 1903 donc, le premier film intitulé Alice in Wonderland naît en Angleterre. Grâce aux talents des restaurateurs  et restauratrices du British Film Institute, le court-métrage de Cecil Hepworth et Percy Stow (réduit de douze à neuf minutes par la force des choses) est visible partout sur Internet, avec ses couleurs originelles et la musique de Wendy Hiscocks. L’institut public anglais atteste que l’adaptation de 1903 est la fidèle mise en images des célèbres illustrations de John Tenniel. On peut facilement faire des comparaisons entre ses dessins et le film de 1903 (mais aussi celui de 1915).

1903 comp

1903

alice comp

1915

En moins de neuf minutes, et malgré les sauts d’images et l’usure de la pellicule, l’Alice interprétée par May Clark nous convainc cent fois plus que celle de Mia Wasikowska. Cent douze ans après, la magie qui émane des scènes comme, par exemple, celle de la salle aux multiples portes et les effets de rétrécissement ou d’agrandissement faits grâce aux zooms et aux fondus, ne peuvent que nous fasciner, même en 2015. L’ambiance victorienne du film, le chat du Cheshire – qui est un vrai chat flottant dans un buisson –, les enfants déguisés en cartes à jouer, et même la Mad Hatter’s Tea Party qui ressemble à une version améliorée du jeu de la dînette dans le jardin de mémé, donnent au film un charme impérissable.

 

Alice in a coma

En 1915, W.W. Young a lui aussi choisi Alice comme muse. Ce n’est certes pas la meilleure adaptation que l’on ait pu faire de ses aventures, mais le long-métrage reste intéressant dans un contexte historique et cinématographique. Troisième production muette faite sur la même thématique, Alice au pays des merveilles souffre souvent des tocs du cinéma du début de XXe siècle. La caméra est statique, ce qui donne l’impression de regarder l’Alice jouée par Viola Savoy tourner en rond dans un bocal comme un poisson rouge. Ce qui peut parfois être franchement ennuyeux sans pour autant être mauvais.

Dans son long métrage, Young met en scène l’intégralité de la récitation du poème Father William, et les plus connaisseurs-euses ne manqueront pas de remarquer l’illustration de Tenniel qui s’y glisse l’espace d’un instant. Si le côté carton-pâte des premiers effets spéciaux dans les productions cinématographiques a toujours quelque chose de charmant, car indéniablement daté, le défilé d’acteurs et d’actrices en costume pour interpréter les créatures du pays des merveilles donne le sentiment que l’on serait soudainement tombé dans une version alternative et cauchemardesque de Disney World.

 

Lewis Carroll, master of horror

En 1923, Laugh-O-Gram, le premier studio de Walt Disney, produit un court-métrage live et animé sous le nom d’Alice’s Wonderland, pilote de la série Alice Comedies. Mettant en scène un de nos rêves d’enfance, celui dans lequel nous allons à la rencontre des dessinateurs et dessinatrices du studio et où les personnages loufoques du pays des merveilles se mettent soudainement à prendre vie, le court-métrage ne sera diffusé officiellement qu’à partir de 1926. Si le film reprend la structure narrative de l’œuvre de Lewis Carroll, cette Alice-là se retrouve dans le dessin animé à Cartoonland plutôt qu’à Wonderland.

Déjà, en 1931, lorsque sort la première version live d’Alice au pays des merveilles avec du son, on comptabilisait trois adaptations cinématographiques et une série animée qui s’en inspirait fortement. Mais au final, c’est dans les œuvres les plus alternatives et les plus décalées que l’étrangeté du monde de Lewis Carroll sera fidèlement transposée. On se souvient tous de Donnie Darko, le film de Richard Kelly, qui en 2001 a définitivement attesté de la portée cauchemardesque du monde d’Alice, et de ses prédispositions à l’univers de l’horreur.

D’ailleurs, en matière de jeux vidéo, la psyché torturée d’American McGee a pris un plaisir sadique à faire du gameplay et des décors de ses American McGee’s Alice de véritables tableaux animés sordides et étranges. À tel point que même le vénéré Wes Craven était intéressé pour réaliser l’adaptation cinématographique du jeu. Tout compte fait, American McGee a préféré garder les droits sur son œuvre et a lancé une campagne Kickstarter en 2013 afin de créer des courts animés adaptés de son univers, avec pour but final la production d’un long-métrage. Ce n’est donc qu’en ce joyeux début de XXIe siècle que nous aurons peut-être droit à une adaptation réellement excitante de l’univers d’Alice, créé par Lewis Carroll il y a cent cinquante ans de cela.

 


Alice in Wonderland par Cecil Hepworth et Percy Stow

  • Réalisation : Cecil Hepworth et Percy Stow
  • Scénario : Cecil Hepworth (d’après le roman de Lewis Carroll)
  • Producteurs : Cecil Hepworth, Elias Koopman, Herman Casler et Harry Marvin
  • Distribution : American Mutoscope and Biograph Company, Edison Manufacturing Company et la Kleine Optical Company
  • Photographie : Cecil Hepworth
  • Date de sortie : 17 octobre 1903

 

Alice au pays des merveilles par W.W. Young

  • Titre original : Alice in Wonderland
  • Scénario : W.W. Young (d’après le roman de Lewis Carroll)
  • Durée : 52 minutes
  • Pays : États-Unis
  • Dates de sortie : 19 janvier 1915