Rencontre avec Elizabeth Bernholz, aka Gazelle Twin, une artiste britannique adepte de la dark pop, des sons électroniques et du surréalisme. Fine manipulatrice de sa marionnette artistique, la jeune femme nous parle de son dernier album, Unflesh, sorti en septembre 2014. Une ode tourmentée à l’adolescence et ses déboires.

 

Le corps n’est rien. Tout au plus une enveloppe de chair que l’on tente de conserver dans un état à peu près correct au cours de nos vies. Certains artistes questionnent cette combinaison sur laquelle nous affichons nos envies, nos détresses, nos bonheurs et nos peines. Ils créent des marionnettes artistiques afin de pouvoir jouer avec eux-mêmes, et exprimer leurs histoires personnelles sous un alias qui parle à tous.

Depuis ses débuts avec son LP The Entire City, Elizabeth Bernholz se met en scène. L’artiste britannique a créé une version alternative d’elle-même, appelée Gazelle Twin : une créature hybride, entre l’humain et le portrait-robot. Toutes ses références, qu’elles soient musicales, picturales ou cinématographiques, tentent une convergence ultime. Il faut alors aller chercher l’horreur dans ce qu’elle a de plus réel et de plus concret. Non pas les monstres et créatures chimériques d’un univers fantastique, mais les mammifères que nous sommes en tant qu’êtres humains. Dans la même lignée que Chris Cunningham, dont le travail d’artiste explore le grotesque et le difforme en déchirant le réel et le rendant si trivial qu’il en deviendrait presque risible, Elizabeth Bernholz tente, dans son dernier album Unflesh, de parler d’une période souvent incomprise : l’adolescence.

La musique électronique est, comme Elizabeth Bernholz aime la définir, un instrument comme un autre. Ici, l’artiste s’en sert pour illustrer l’agression physionomique de nos instants pubères. Vêtue de son hoodie, capuche sur la tête, d’un jogging et surtout de ce collant qui lui cache le visage comme autant de pixels sur un fichier Paint, Gazelle Twin peut alors prendre vie. La violence des paroles, évoquant des choses aussi graves et alarmantes que le suicide et l’automutilation, percute l’auditeur de plein fouet. Rien n’est gratuit, et lorsque l’on discute un peu avec la jeune femme, on réalise rapidement à quel point cela est vrai. Dans cet océan de sons électroniques, de respirations, de répétitions, les éléments les plus intimes de la vie d’Elizabeth Bernholz sont dévoilés, à peine masqués. Enfant des musiques industrielles et expérimentales, oscillant entre la pop et la dark electro, Gazelle Twin exorcise ses démons dans une délicieuse démonstration de catharsis artistique. Une analyse à la lumière clinique de nos viscères adolescents.

 

Gazelle Twin photographiée par Rob Orchard, Green Door Store, 2014 ©

Gazelle Twin photographiée par Rob Orchard, Green Door Store, 2014 ©

 

Avant que l’on parle de Gazelle Twin, peux-tu me parler un peu de toi, Elizabeth ? De ton rapport à l’existence ?

Elizabeth Bernholz : Le fait d’être née humaine a toujours été une déception pour moi. J’ai souvent souhaité être un autre animal. Mais d’un autre côté, être humaine peut aussi avoir ses avantages. La création artistique, cette capacité naturelle de production pour tout être humain capable de penser en fait partie. Donc, en tant que personne timide, plutôt calme et brutalisée à l’école, j’ai passé la plupart de mon temps à vivre et grandir dans un monde imaginaire. Cela m’a beaucoup aidée une fois adulte. Qu’il s’agisse de ma faculté de compassion pour autrui, surtout en ce qui concerne les enfants et les jeunes, ou de mon rapport aux idées qui alimentent mon travail. 

 

Mammal et Unflesh sont des disques très physiques. Rien que les pochettes peuvent en témoigner. Cela évoque, dans son ensemble, la chair et la modification du corps humain. Peux-tu m’expliquer quelle est ton intention en proposant ce type d’images, et comment cela s’articule-t-il avec tes chansons ?

Être un être humain à l’intérieur d’un corps est une expérience difficile. Elle soulève énormément de questions et de problématiques qui nous affectent tous, physiquement ou mentalement. J’ai trouvé intéressant d’explorer les idées qui découlent de mes propres expériences : traverser ce changement de forme de l’enfance à l’âge adulte, la souffrance récurrente, et aussi les anciennes connexions que nous partageons avec les autres mammifères. Me souvenir de ces connexions m’a toujours intéressée, et j’aime me rappeler que nous sommes une partie de cet étrange et violent écosystème.

 

Quand on prend le temps de regarder ta création, en matière d’écriture — « Cutting into flesh », « The belly of the beast », « Guts », « Heartbeat » — on se demande quel rapport tu as avec ton corps. Ta musique est-elle la manifestation de ta propre peine, de ta douleur émotionnelle ? Comme une sorte de catharsis ? 

Oui, c’est totalement de la catharsis. Comme je te disais, exister dans un corps et un esprit peut parfois être emprisonnant, insupportable. Unflesh est l’exploration de ces expériences à travers le développement d’un individu, le mien, mais aussi une célébration du corps, de sa magnifique structure et de son étrange système d’automatisation. En anglais, quelqu’un qui a des « guts » (tripes en français, ndlr) est courageux, et lorsque nous parlons de « gut feelings », cela signifie que nous avons un instinct sur quelque chose, venant de nos tripes. Ces structures chimiques et instinctives m’intéressent, surtout du point de vue inversé, puisque nous éprouvons aussi toute inquiétude dans nos tripes.

 

 

Unflesh est très différent de The Entire City. Du coup, peux-tu m’expliquer ton « aventure » musicale, de ton premier LP à celui-ci ? Qu’est-ce qui a changé pour toi, dans l’instrumentalisation par exemple ?

Du premier album au second, les changements étaient très importants et venaient d’une confrontation émotionnelle à mon passé. L’effet que cela a eu sur la musique que je produisais était très perceptible. Je ne crois pas à ce principe selon lequel nous devrions nous en tenir à un seul style musical, surtout si ce que l’on veut communiquer est quelque chose de très différent dans le langage, le ton et le message. Et c’était le cas pour Unflesh. Du coup, je souhaitais une production et une structure qui reflètent cela au maximum. Je voulais qu’on le ressente davantage comme un déchaînement physique. Dans ma tête, l’anxiété se manifeste plus comme la lumière vive du jour, plutôt qu’un paysage onirique et sombre. Et puis, je désirais également simplifier l’utilisation de la technologie numérique et faire quelque chose de vraiment unique à partir des sons et des styles que j’avais déjà découverts dans The Entire City et Mammal.

 

Le nom de ton premier LP est bien une référence à Max Ernst ?

Oui ! The Entire City a été nommé d’après la peinture d’Ernst. Une autre de ses œuvres m’avait d’ailleurs inspiré mes premières idées de costumes.

 

La Ville entière par Max Ernst, 1935, Gallerie Kunsthaus, Zurich, Suisse©

La Ville entière par Max Ernst, 1935, Gallerie Kunsthaus, Zurich, Suisse ©

Comment le surréalisme influence-t-il ton travail ? Connais-tu André Breton et la révolution surréaliste ?

Oui, bien sûr. Ernst m’a toujours inspirée. Mais je peux remonter encore plus loin, avec Bosch, qui m’a continuellement fascinée. Je suis aussi très fan du travail de certains surréalistes contemporains comme Cindy Sherman, Patricia Puccinini et David Lynch.

 

En parlant de Lynch, l’imagerie des films d’horreur semble t’inspirer énormément, les sons et l’ambiance de tes productions parlent d’eux-mêmes. Quels sont tes réalisateurs préférés ? Comment leur travail t’influence-t-il ?

Eh bien, comme je parlais de Lynch, cela va sans dire, bien sûr. Je pense qu’il est probablement l’un des cinéastes modernes les plus influents et qu’il a inspiré une grande partie de ma génération. J’ai toujours été une grande admiratrice de Jan Svankmajer, le réalisateur de films d’animation tchèque, et des films de Luis Buñuel, Ingmar Bergman et David Cronenberg. Mais il y en a bien d’autres ! Je dirais que le cinéma est une de mes influences principales, de la bande-son à l’imagerie. Parfois une bande-son suffit à m’inspirer, plus encore que le film qu’elle illustre, bien que la séparation des deux soit souvent rare.

 

De nos jours, la continuation logique de la modification du corps est le transhumanisme. Quel est ton point de vue sur le sujet ?

Je ne prétends pas m’y connaître beaucoup dans ce domaine, mais je suis toujours fascinée par l’idée de transformation. Cela peut bien souvent venir d’une partie importante de notre vie émotionnelle, donc toutes les questions morales qui découlent de ces choses-là sont très complexes. Je pense que la façon si profonde avec laquelle la technologie a pénétré la vie humaine durant les cent cinquante dernières années, qu’elle soit domestique, industrielle ou économique, fait que nous commençons à accepter les changements biologiques à ce sujet ; ça semble presque naturel. Et je suppose que l’on peut aussi inclure la médecine là-dedans.

 

L’opposition entre la machine et l’humain est-elle encore pertinente aujourd’hui ?

Ce qui est sûr, c’est que les deux sont de moins en moins à l’opposé.

 

 

Peux-tu m’en dire plus sur les thématiques de la puberté et de l’adolescence abordées dans Unflesh ? Comment as-tu essayé d’en parler ?

L’expérience de la puberté est quelque chose dont on ne parle pas assez, mis à part la pédagogie très adulte consistant à enseigner aux enfants comment avoir des relations sexuelles protégées. Il y a tout un autre monde d’épreuves terribles qui sont très souvent ignorées, et je pense que cela peut s’avérer nocif. La puberté peut être l’une des périodes les plus favorables à l’exclusion dans une vie, et forme ce que nous serons adultes, bien que je ne croie pas vraiment qu’il devrait y avoir une telle distinction. Lorsque je me remémorais ma propre expérience, très négative et traumatisante, j’ai réalisé qu’il y avait beaucoup de choses qui n’étaient pas vraiment toutes parties. Et je souhaitais me pencher sur ces idées. J’ai découvert beaucoup de colère et de désespoir refoulés que je voulais essayer de canaliser une fois de plus, afin de les exprimer à travers la musique et les spectacles conceptuels.

 

Que représente la musique électronique pour toi, quelle est sa place dans l’histoire de la musique et la tienne ?

Pour moi l’électro est juste un autre instrument, comme le piano ou la guitare. Elle est le reflet des changements culturels qui ont provoqué son existence : la révolution industrielle. Mais ça ne change pas le désir de faire de la musique, cela permet simplement de nouvelles formes d’expression, de méthodes de création basées sur les mêmes idées.

 

Connais-tu le travail de Chris Cunningham ?

Oui, j’ai grandi avec ses vidéo-clips extraordinaires dans les années 1990. On a l’impression qu’à cette époque les vidéos faites pour la musique, qui n’avaient pas une approche mainstream, arrivaient pourtant à atteindre un public mainstream. C’est quelque chose qui nous fait défaut aujourd’hui, surtout sur les chaînes télé. Sauf, peut-être, pour des artistes comme Sia, dont l’exposition est incroyablement vaste, c’est génial.

 

Aphex Twin, Come to Daddy (qui prend place au milieu des immeubles de Hartslock Drive à Londres), réalisé par Chris Cunningham, 1997

 

L’univers de Cunningham te parle donc : le grotesque, la malformation des corps, les protagonistes étranges et assez déstabilisants…

Oui, complètement. J’admire l’ensemble de son travail. J’aime beaucoup les lieux étranges dans lesquels la plupart de ses vidéos se déroulent. Cela m’a beaucoup inspirée pour l’esthétique visuelle d’Unflesh.

 

Arrives-tu à créer un détachement physique et psychologique entre toi, Elizabeth, et Gazelle Twin ?

Oui, je le peux. C’est important de rester détaché des personnages que l’on se crée, comme cela l’est aussi pour ma propre personne de temps en temps. J’ai toujours maintenu que Gazelle Twin est une marionnette, pas un alter ego.

 

Je sais que tu te préoccupes des problématiques féministes, et je peux le ressentir dans ton travail. En faisant de Gazelle Twin une sorte de version bestiale et animale de toi, en un sens, tu ouvres la discussion sur les genres et ce que cela implique dans notre société contemporaine…

Je suis heureuse que cela soit perçu à cette lumière et encore plus à l’idée que de jeunes personnes reconnaissent cet aspect, car cela peut être une sorte de libération, comme ça l’est pour moi quand je suis sur scène. Le message doit être transmis avec autant d’assurance que possible.

 

Gazelle Twin par Tash Tung ©

Gazelle Twin par Tash Tung ©

Gazelle Twin évolue constamment et le projet semble être réfléchi sur le long terme. Qu’en sera-t-il dans dix ans ?

Il pourrait ne plus exister dans dix ans. Rien ne dure pour toujours, et certaines choses sont définitivement meilleures lorsqu’elles se terminent sur une bonne note plutôt que de traîner trop longtemps et perdre alors de leur portée. Gazelle Twin se terminera quand je n’aurai plus d’idées à mettre en avant, et quand je n’aimerai plus ce que je fais dans ce projet.

 

Peux-tu me dire quels ont été tes cinq artistes préférés de l’année 2014 ?

Carter Tutti Void, Dean Blunt, Peaches, SIA et Wrangler.

 

Question obligatoire : qu’est-ce qu’être une femme de trente-trois ans au XXIe siècle d’après toi ?

Je préfère avoir trente-trois ans que treize. Je pense que ça en dit beaucoup sur le monde. Dehors, c’est une zone de guerre pour nous tous.

 


Gazelle Twin

Unflesh

Date de sortie : 22/09/2014
Label : Last Gang Records
gazelle twin unflesh1. Unflesh 3:25
2. Guts 3:02
3. Exorcise 4:20
4. Good Death 3:23
5. Anti Body 3:19
6. Child 2:30
7. Premonition 3:19
8. A1 Receptor 0:25
9. Belly of the Best 3:00
10. Human Touch 4:00
11. I Feel Blood 3:32
12. Still Life 4:21


Gazelle Twin sera en live à la Machine du Moulin Rouge le 27 mars à Paris. Vous pouvez la retrouver sur Facebook et Twitter.