Dans l’art de la guerre, s’il est un luxe suprême, c’est de retourner contre l’ennemi ses propres armes. Opération réussie pour Charles A. Ridley. Son Lambeth Walk – Nazi Style (1941), qui connut un certain succès dans toute l’Europe en guerre, est un montage habile destiné à mieux tourner la propagande nazie en ridicule. Le détournement parodique comme arme de guerre, un moyen de pression psychologique à la portée non négligeable. 

 

Sous les éclairs des bombardements, ils dansent le Lambeth Walk 

1941. La Bataille d’Angleterre bat son plein. La Luftwaffe – armée de l’air allemande – pilonne nuit et jour l’île, dernier obstacle à l’établissement de « l’espace vital » pangermaniste. Dans les sous-sols, néanmoins, les bruits des bombes sont couverts par une mélodie signée Noel Gay. “Lambeth Walk”, une chanson tirée de la comédie musicale à succès Me and My Girl, fait se trémousser la jeunesse londonienne. Le succès est tel que le roi George VI et sa fille Elizabeth se prennent au jeu, giguant au rythme des « Oi ! » qui ponctuent chaque complet. Peu à peu, la mode se répand dans l’ensemble de l’Europe.

Seule l’Allemagne nazie résiste encore et toujours à l’envahisseur, qualifiant dès 1939 la danse de «sottise juive et [de] bonds d’animaux ». La tentation est trop grande pour Charles A. Ridley, employé au Ministère de l’Information britannique, qui décide alors d’inviter le Führer dans la danse. En 1941, il monte des extraits du film de propagande nazi Le Triomphe de la volonté, réalisé en 1935 par Leni Riefenstahl, qu’il cale sur la chansonnette tant décriée. Vendue aux firmes chargées de l’actualité cinématographique, qui y apportent leur propre commentaire, la séquence, baptisée Lambeth Walk – Nazi Style, fait mouche.

 

Faire tomber le mythe du Führer

Arme de propagande particulièrement efficace, le montage attaque de front le culte élaboré autour de la personne d’Hitler. On y voit, pêle-mêle, grands dignitaires nazis, soldats réguliers, membres des SS, jusqu’au Führer lui-même, se prêter malgré eux à une chorégraphie savamment montée. Les bruits des bottes, des tambours et des canons donnent la mesure. Le pas de l’oie devient un pas de danse. Diffusé dans toute l’Europe, le court film connaît un succès retentissant. Au Danemark, la population parvient même à imposer à l’occupant sa diffusion en salles. Il faut dire qu’un arsenal impressionnant y est déployé pour décrédibiliser Hitler et ce, dès le générique. Sur fond de cartoon, la séquence qualifie la Gestapo de « hepcat » (littéralement, un amateur de jazz). Plus frontalement, le nom de Schichlebruger, celui de la grand-mère de Hitler, dont le père était le fils illégitime, est la première chose que voit le spectateur. L’affront est donc de taille, et il est ressenti comme tel, provoquant la fureur des cadres du parti nazi. La légende veut même que Goebbels ait quitté la salle de projection, en rage, renversant les chaises autour de lui. Ironie suprême, on continue pourtant à diffuser la chanson originale sur les ondes allemandes jusqu’à la fin de la guerre. Motif évoqué : maintenir le moral de la population.