Du 3 au 8 mars 2015, se jouait la pièce Hate Radio de Milo Rau au Théâtre des Amandiers à Nanterre. Perturbante, la création du sociologue dramaturge prend le contre-pied du génocide rwandais en donnant la parole à ceux qui sont devenus les voix de l’horreur indélébile d’un massacre insensé. Avec cette pièce entourée de plexiglas, où des hommes et femmes discutent simplement, Milo Rau démontre la domination de la parole comme arme de guerre, la pensée unique devenant alors aussi meurtrière que les armes.

 

Dire le génocide, exorciser l’horreur. Nombreux sont ceux qui s’y sont essayé. D’abord, il y eut le temps des témoignages des victimes. Puis vint l’heure des bilans : on estime qu’entre 800 000 et un million de Tutsis sont morts en l’espace de trois mois au Rwanda, dans ce qui fut le génocide le plus rapide de l’histoire. Enfin, les historiens s’emparèrent de l’épisode, égrainant les éléments factuels pour tenter d’expliquer un massacre d’une telle ampleur : l’attentat sur l’avion du président Grégoire Kayibanda en avril 1994 qui exacerbe les tensions ethniques latentes, l’extermination systématique des Tutsis et des Hutus modérés, la passivité de la communauté internationale et l’impuissance de la mission de l’ONU déployée sur place.

Pourtant, afin de mieux comprendre les faits, d’autres ont voulu inverser la focale. Dans la pièce de Milo Rau, interprétée pour la première fois en 2011, la parole est aux accusés. Plus précisément, à trois animateurs emblématiques de la Radio-Télévision des Milles Collines (RTLM), ce « pôle de pouvoir rhétorique du génocide » selon le dramaturge, dont un studio est minutieusement reconstitué sur scène. Un casque sur les oreilles, le spectateur s’improvise, l’espace de deux heures, en auditeur de la « radio machette ». Sur les ondes, se côtoient blagues graveleuses, musique pop des années 1990, et injonctions au massacre. Hate Radio, par un processus habile d’immersion, en isolant finalement son public, lui donne l’occasion de réfléchir plus que jamais au poids des mots.

 

Le micro et la machette

Hate Radio plonge les auditeurs dans une réalité alternative, celle que les trois animateurs, chantres du « Hutu Power », recréent le temps d’une heure d’émission. À leurs côtés, un DJ débonnaire et un militaire muet, rappel constant que la parole émise est acquise à la cause du pouvoir. De fait, tout est prétexte à une réécriture systématique de l’histoire qui est en train de se dérouler dans le pays déchiré. Jamais le génocide ne dit son nom. C’est une guerre rangée contre les Tutsis, conquérants se déversant sur le pays depuis l’Ouganda, pays où s’est constitué le F.P.R., force armée des Tutsis exilés.

« Hate Radio » : Crédit photo - Daniel Seiffert.

Hate Radio © Daniel Seiffert

Pire que des étrangers, ce seraient des engeances, des « inyenzis » (« cancrelats » en kinyarwanda) dont le pays doit soi-disant se purger. Entrecoupé de morceaux à la mode, avec Rape me de Nirvana notamment, un minutieux dispositif rhétorique et d’incongruité est peu à peu déployé. Au micro, Kigali devient un foyer de résistance contre l’ingérence étrangère – assimilée au nazisme -, l’appel au génocide une défense fervente de la démocratie, le soutien aux milices hutues un devoir national, la misère économique le signe de la solidarité inébranlable de la nation unie dans l’adversité. Le tout sous la houlette de la France, « pays des Droits de l’Homme, pays des Lumières, [qui,] elle, a voté contre l’embargo » et de Machiavel, aussi cité pour l’occasion. Pour le spectateur, à qui les images du génocide reviennent en mémoire, le contraste est saisissant et les conséquences lourdes de sens.

 

Mots d’hier, mots d’aujourd’hui : parler du génocide en 2014

Cette déstabilisation du public est sans aucun doute l’effet voulu par Milo Rau, cet adepte du reenactment (proposer une nouvelle interprétation d’un événement connu, ndlr), principe auquel il s’était déjà essayé dans Les Procès de Moscou et Les Derniers jours des Ceausescus, également présentés aux Amandiers. Dans Hate Radio, pourtant, plutôt que de montrer l’horreur brute du massacre, le dramaturge fait le choix d’opposer la bulle de plexiglas où évoluent ses acteurs et la mémoire collective des spectateurs.

Hate Radio, © Daniel Seiffert

Hate Radio © Daniel Seiffert

Il plane comme un parfum de nihilisme, dans ce studio radio où l’on danse au son du groove congolais, où la bière est abondante, et où l’on fait l’apologie de la drogue à une heure de grande écoute. En témoigne le dramaturge lui-même : « Moi je voulais, au contraire, montrer simplement comment c’était, montrer la simplicité de la situation : c’est juste des gens dans un studio qui boivent des bières », déclare-t-il. Une atmosphère faussement légère, celle d’une radio qui, selon le témoignage d’un des acteurs, Diogène Ntarindwa, Rwandais engagé dans le F.P.R en 1994, les « faisait rire ». L’horreur n’en resurgit qu’encore plus soudainement lorsqu’un enfant de 11 ans, venu dénoncer à l’antenne ses voisins tutsis, est félicité par l’animatrice. De quoi laisser, lorsque Le Dernier slow de Joe Dassin vient clore l’émission, un arrière-goût bien amer…

 


Découvrez toute la programmation du Théâtre des Amandiers à Nanterre sur leur site officiel ainsi que la maison de production de théâtre et de cinéma dirigée par Milo Rau, l’International Institute of Political Murder, afin de suivre l’actualité du sociologue dramaturge.