La bande-dessinée Little Nemo in Slumberland (1905) raconte les voyages imaginaires de Nemo, petit garçon en pyjama, au Royaume de Slumberland, le Pays du sommeil. Outre les attraits propres à l’œuvre graphique et onirique de Windsor McCay, cette création est une porte ouverte à l’analyse de la psychologie d’une époque et de sa culture naissante : celle de l’hégémonie américaine. Plongée au cœur des années 1900 pour une exploration de l’univers de ce petit personnage qui a influencé de nombreux artistes tels que Robert Crumb et Federico Fellini, et dont les histoires résonnent au sein de la société étasunienne.

 

C’est en 1905 qu’apparaît pour la première fois le personnage de Little Nemo dans la presse américaine, à travers les publications hebdomadaires de la bande dessinée dans le New York Herald. Jusqu’en 1927, on compte ainsi 549 épisodes d’une page chacun sous le titre de Little Nemo in Slumberland. Son inventeur, Windsor McCay (1869-1934) était dessinateur et animateur. Mais par-dessus tout, il fut le père fondateur de l’industrie du divertissement aux États-Unis.

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Little Nemo in Slumberland par Jeremy Bastian

 

Le monde du rêve au service de l’imaginaire

Entre 1905 et 1927, sous le crayon de Windsor McCay, Nemo a vécu sa vie de petit garçon qui aime son lit et par-dessus tout, dormir : parce que lorsqu’il dort, il rêve ; et que lorsqu’il rêve, il voyage dans un autre monde. En ce début de siècle, tout reste à construire et le monde moderne n’en est qu’à ses balbutiements. Dans une société de plus en plus tournée vers le divertissement, en crise d’autorité, la rupture se situe bien souvent entre le rêve et le réalité.

Cette rupture, on la ressent toujours à la dernière case de la bande-dessinée de Little Nemo. Le petit garçon se réveille, tout ébouriffé, et ses parents lui adressent à chaque fois un petit sermon ou une inquiétude. Ils tentent souvent d’expliquer ses agitations nocturnes de manière rationnelle, avec par exemple, un problème de nourriture : « La prochaine fois que ta mère te laisse manger des oignons crus au lit… » ou encore : « Hein, ne te l’avais-je pas dit ? Ne te l’avais-je pas dit de ne pas manger ce fromage ? »

Little Nemo

Le thème du rêve, et notamment du rêve d’enfant, est donc investi à travers plusieurs regards. Rappelons qu’un enfant ne filtre pas : il absorbe tout, puis le revit de manière déguisée au cours de ses nuits. Les histoires de Little Nemo et leur narration concise – presque de l’aphorisme – exerceraient donc volontiers un attrait sur ceux qui seraient nostalgiques de ce début de siècle dernier, où la bombe Freud était encore une nouveauté.

 

Les États-Unis dans le regard d’un enfant

Dans ce contexte, il n’est pas insensé de relier l’auteur de Little Nemo au Docteur Freud. Sigmund Freud est né en 1856, soit 32 ans avant Winsor McCay, et est mort 5 ans après lui. Les idées du père fondateur de la psychanalyse ont dispersé les normes narratives en Europe puis aux États-Unis, craquelé le verni des conventions et irradié sur tout le monde artistique. 

Mais au fond, c’est toute une organisation géographique, urbaine, sociale, psychique et morale que décrit Windsor McCay à travers le prisme des rêves de son héros : une nouvelle monarchie se fonde sur le désir de plus, toujours plus. Le monde qu’il observe est un monde dominé par une certaine malice et un penchant pour la gourmandise.

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Little Nemo: Adventures in Slumberland, réalisé par William Hurtz, Masami Hata (1989)

Au début du XXsiècle, les États-Unis forment un pays jeune dont la tradition n’a pas pour vocation d’être en stricte continuité avec l’histoire culturelle européenne. L’enjeu fondateur du Nouveau Continent est de construire, voire de fabriquer une « identité américaine ». Ce grand monde qui change, c’est aussi – en parallèle de ce bouillon culturel -, l’assise du modèle industriel américain entre les années 1880 et 1920. À cette époque, les idées et surtout les opportunités économiques abondent. De son côté, le système de presse reste l’outil politique et mondain privilégié d’une certaine classe aisée, bien établie ou en plein essor. Il n’est par ailleurs pas anodin que Little Nemo ait été initialement publié dans l’hebdomadaire le New York Herald. Tout se lie inévitablement, et entre création artistique et affirmation économique, le modèle de l’entertainment se concrétise.

 

La tradition américaine du territoire inachevé

En le suivant tout au long de ses aventures, le créateur de Little Nemo entretient l’assurance qu’en persistant sur une voie fidèle à son sujet, tout rêveur ouvre des voies nouvelles et finit par y voir peut-être plus clair. À sa manière, le petit Nemo, personnage rêveur et ingénu, animé par la curiosité d’un monde nouveau qui s’offre à lui, a participé à la mise en œuvre d’une psyché propre à la société américaine, malgré son déchirement originel.

Quant à cet imaginaire du petit garçon perdu dans un monde sauvage et informe, Windsor McCay ne l’a pas inventé. Il est en effet utile de se rappeler que le questionnement d’un environnement étrange et hostile fut l’essence même de la création littéraire américaine du XIXe. En outre, il s’agissait de questionner la nature sauvage et indomptée du vaste continent américain ; un territoire qu’il allait falloir travailler en profondeur afin d’y survivre. On retrouve la nécessité de légitimer un monde à soi, le monde du rêve versus le « monde américain », face à une autorité toute-puissante, les parents de Nemo versus le Vieux Continent.

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Little Nemo: Adventures in Slumberland, concept art par Moebius (Jean Giraud), 1989

Ce questionnement, cette confrontation, on les retrouvera dans de nombreuses oeuvres artistiques de l’époque. Et notamment, par exemple, dans le travail de la danseuse et chorégraphe américaine Martha Graham, née en 1894 et morte en 1991. Entre la danse populaire aux États-Unis (cabarets, minstrel shows, danse de bal, …) et la tradition européenne du ballet (comprenant le remodelage de la mythologie grecque par une danseuse comme Isadora Duncan), comment fonder une danse moderne américaine ? La découverte du territoire américain l’inspira dans sa pièce Frontier, dans laquelle elle disait vouloir retranscrire cette idée « d’appétit pour l’espace » propre à l’histoire de son pays. Un pays sans Histoire encore digne de ce nom, face à un Vieux Continent qui lui en était surchargé. D’où la nécessité de « tuer le Père ».

Martha Graham-Frontier  Barbara Morgan (1900 - 1992) Martha Graham-Frontier, 1935 Gelatin siver print 78.1.1 Gift of Mr & Mrs John Ogden

Martha Graham, Frontier, photographiée par Barbara Morgan (1935)

Comme pour la danse, le dessin met en scène des corps et donne à imaginer un espace sans limite, à la mesure du cadre offert par la planche. Or dans les cases du monde de Slumberland, les corps aussi vacillent et se cherchent une place.

La question identitaire au coeur de la société américaine est aujourd’hui plus forte que jamais. Et de façon téméraire, nous pourrions facilement l’étendre au monde entier et ouvrir la discussion sur cette identité de « citoyen du monde » que l’on se plaît tant à nous proposer. Pourtant, cette quête est loin d’être inédite. Il y a déjà plus d’un siècle, alors que s’esquissaient les contours d’un monde que l’on voulait nouveau, artistes et créateurs tentaient de donner du sens à ce qui se déroulait devant leurs yeux. L’exemple de Little Nemo en est le témoignage encore vivant, considérant sa pérennité. Une interrogation demeure pourtant : l’art questionne-t-il simplement la société, ou, à bien des égards, finit-il par la définir ?

 


Note : Les éditions TASCHEN ont publié tout récemment l’intégrale des épisodes de “Little Nemo” dans un livre écrit par l’artiste Alexander Braun.


Image de UneLittle Nemo: Adventures in Slumberland, concept art par Moebius (Jean Giraud), 1989