Rencontre avec Jessica Daubertes, illustratrice et moitié de Førtifem, projet au sein duquel elle exerce ses talents aux côtés de son compagnon Adrien. L’aventure a commencé il y a un peu plus de trois ans, entre les quatre mains du couple d’artistes. Grâce à leur style singulier mêlant gravures anciennes et tatouage, leur volonté féroce de s’exprimer sans se conformer à ce qui est attendu d’eux, ils ont très vite réussi à se démarquer. Leur seul engagement : toujours se stimuler l’un l’autre, et attiser leur créativité mutuelle. Bienvenue dans un royaume où Kate Moss est une mite et où l’art du point est roi.

 

En faisant notre série de Portrait(s), nous avons pris conscience que nous allions souvent chercher des femmes, toujours plus fascinantes les unes que les autres, à l’autre bout du monde. Si le dépassement des frontières ne nous fait pas peur, nous aimerions cependant revenir un peu en France, le temps de quelques présentations.

La découverte du travail de Jessica Daubertes, nous la devons à la magie d’Internet et à un peu de sérendipité. À force d’écumer les sentiers semés d’embûches de la toile internationale, il arrive parfois que le destin esquisse l’ombre d’un sourire. Les dessins de Jessica Daubertes sont une sorte de combinaison entre pop culture — quasi mainstream — et univers occulte. Ainsi, au fil des petits points noirs qui composent ses créations, et qu’elle affectionne particulièrement, il arrive de tomber sur Miley Cyrus ou même Kate Moss, réinventées sous les feutres à encre de Chine de la jeune femme. La culture du tatouage que chérit l’artiste est un des totems contemporains de cette nouvelle génération d’artistes du Net, adeptes de la modification corporelle par l’encre, exposant leur corps comme de grandes toiles sur lesquelles ils inscrivent une énigme intime et viscérale. Au-delà des a priori que certains nourrissent à l’égard de ce domaine, des voix et des crayons s’expriment, reflets d’une époque et d’un mouvement artistique sans nom, mais ô combien important. Il n’en fallait pas plus pour exciter notre curiosité et ouvrir la discussion avec l’une de ses représentantes les plus talentueuses.

 

Avant de parler de ton travail, de Førtifem plus particulièrement, je voudrais que tu me parles un peu de toi. En quelques mots, pourrais-tu me décrire ton parcours ?

Jessica : Je suis née en région parisienne, mais j’ai surtout vécu dans le nord-ouest de la France. Au gré des déménagements de mes parents et de mes études, je suis partie dans la Sarthe, à Nantes, à Blois et à Caen. Je n’ai pas eu une enfance « de fou », j’ai toujours été l’enfant unique un peu introvertie et excentrique qui dessinait dans son coin. C’est assez naturellement que je me suis lancée dans des études d’art après le lycée, arts appliqués, communication visuelle et puis les Beaux-Arts en design graphique.

 

Qu’as-tu fait après tes études, du coup ?

Quand mes études se sont finies, je suis retournée à Nantes parce que j’étais tombée amoureuse de la ville pendant mon année d’arts appliqués là-bas. J’y suis restée deux ans en tant que graphiste free-lance. Je faisais surtout des flyers un peu moches pour les boîtes de nuit du coin, tout en dessinant pas mal pour moi. Finalement, j’ai bougé à Paris quand j’ai rencontré Adrien il y a 4 ans et je m’y sens très bien. J’ai besoin de l’effervescence, du dynamisme et de la culture de grandes villes.

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Jessica, photographiée par La Fille Renne ©

 Comment es-tu devenue dessinatrice ?

Pendant mes études de graphisme, j’avais déjà l’impression que tout le monde — profs, élèves, parents — s’était mis d’accord pour dire qu’il était complètement illusoire de considérer l’illustration comme un métier viable. Je m’étais un peu résignée à me dire que le dessin resterait dans le coin des distractions, me serait au mieux « utile » pour certains projets, mais que ce ne serait jamais avec ça que je pourrais gagner ma vie. Pourtant, je m’épanouissais beaucoup plus en utilisant mes crayons qu’en plaçant des blocs de textes sur Photoshop.

Quand j’ai rencontré Adrien, il était à peu près dans le même état d’esprit. Il adorait le dessin, il en faisait pas mal à côté de son travail « sérieux » en agence de pub, mais faire ça à temps plein paraissait être un choix un peu dément.

 

Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?

C’est Olivier Marescaux, un ami sérigraphe, qui nous a un peu poussés aux fesses en nous proposant de faire une exposition avec lui à Reims. On a dessiné à fond pendant un mois, tous les soirs après nos boulots respectifs. Des gens ont vu nos dessins et ont suffisamment aimé pour nous proposer d’autres projets d’illustration. À partir de là, ça s’est fait progressivement, jusqu’à ce que l’on se rende compte qu’on passait finalement suffisamment de temps à dessiner pour tenter d’en vivre.

 

Pour les gens qui ne te connaissent pas, peux-tu présenter Førtifem, ton projet avec Adrien ?

Førtifem c’est notre projet commun, le nom sous lequel on présente la très grande majorité de nos travaux, personnels ou de commande, depuis maintenant un peu plus de trois ans. On fait principalement de l’illustration, mais aussi du graphisme. Nos premiers desseins tournaient surtout autour du monde de la musique rock, métal, parce que c’est un style musical qu’on affectionne particulièrement et qui produit pas mal d’albums vinyles, propices à l’illustration. On a fait aussi beaucoup de t-shirts pour des groupes.

Au fur à mesure, on a pu travailler dans d’autres domaines, pour des agences, des marques, des vêtements… On a un style relativement marqué, qu’on définit entre les gravures anciennes et le tatouage, mais qui peut s’adapter à pas mal de supports et de messages. Et ça nous plaît bien de sans cesse nous essayer à de nouveaux domaines.

 

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Jessica et Adrien, photographiés par Pauline Darley ©

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

On s’est rencontrés par univers visuels interposés ! Avant même de connaître nos noms ou nos visages. On avait nos Tumblr respectifs où l’on postait des photos et images qui nous plaisaient, et on a développé chacun une espèce de crush esthétique pour l’univers de l’autre. Ça aurait pu en rester à ça, d’autant plus que je pensais qu’il était norvégien et lui pensait que j’étais Anglaise. Et puis après quelques timides échanges, on s’est aperçu qu’on était tous les deux Français, lui à Paris et moi à Nantes, et qu’on avait quelques amis en commun ! On a fini par se rencontrer en vrai et en quelques heures l’évidence s’est imposée : on allait passer beaucoup de temps ensemble.

 

Comment travaillez-vous ? Séparément ? En collaboration totale ?

La collaboration est plutôt totale, d’où la décision de toujours signer sous le nom de Førtifem et non avec nos noms respectifs. Au fur et à mesure, on a appris à connaître et à s’adapter aux qualités et défauts de chacun. Quand on a un projet, on sait très rapidement qui va s’occuper de trouver le thème à l’illustration, qui va dessiner tel ou tel élément, qui va s’occuper des couleurs ou de la discussion avec le client par exemple. On n’a pas de règles fixes, mais c’est toujours très fluide parce qu’il y a beaucoup de confiance et de respect entre nous.

 

Ça doit être hyper stimulant…

Oui ! C’est super de bosser à deux, en équipe, quand l’un de nous flanche ou hésite sur quelque chose, l’autre est toujours là pour aider et réinsuffler de l’énergie.

 

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Angry Cats © Førtifem

Travaillez-vous encore chez vous ?

Plus maintenant, mais on l’a fait au tout début, quand on s’est lancé à temps plein, pendant trois-quatre mois. Quand j’étais graphiste free-lance, j’ai toujours travaillé de chez moi et ça me convenait parfaitement. Mais le faire quand on est deux, c’est la meilleure façon de ne plus avoir aucune vie sociale. On pense parfois que le plus dur quand on travaille de chez soi, c’est de ne pas se laisser distraire, de ne pas procrastiner. Alors que c’est souvent le contraire : le plus dur c’est de savoir s’arrêter.

Aujourd’hui ça fait 2 ans et demi qu’on bosse en « open space » comme on dit, avec d’autres créatifs super avec qui on peut échanger et rigoler. Et quand on rentre à la maison, on essaie de ne plus parler boulot même si parfois c’est dur de s’empêcher de lire les mails professionnels qui arrivent à 23 heures.

 

Y a-t-il des couples d’artistes qui t’inspirent ? Je pense par exemple à Jean Marais et Cocteau qui m’ont toujours fascinée, mais il y en a beaucoup d’autres…

Forcément les couples qui m’inspirent et que j’admire sont ceux qui travaillent ensemble, qui sont talentueux chacun de leur côté, mais qui se surpassent quand ils s’unissent. Je pense notamment aux créateurs de la marque de prêt-à-porter Dévastée. Lui dessine et elle conçoit les vêtements, ils ont créé ensemble un univers unique, puissant. J’aime aussi la passion artistique et amoureuse de Rodin et Camille Claudel, même si ça ne s’est pas hyper bien terminé, c’est romanesque comme tout…

 

Je sais que vous avez fait une exposition à Hong Kong… Comment passe-t-on de dessiner chez soi pour soi, et parfois pour des commandes, à se faire exposer à l’autre bout du monde ?

C’était une chance incroyable. À la base on partait à Hong Kong pour prendre des vacances et découvrir l’Asie. Il se trouve qu’on a un ami là-bas, Marlon Ge, qui nous a proposé d’organiser une expo. On s’est dit pourquoi pas, et il a tout organisé sur place ! Pour l’instant, c’est la meilleure expérience de toute ma vie. Là-bas on a rencontré tellement de gens géniaux, motivants, passionnants, la ville en elle-même aussi est fantastique… Du coup, on a envie de renouveler l’expérience là où on pourra dans le monde. On part en Californie cet automne pour exposer, et j’espère au Japon l’an prochain. Confronter son travail au regard de gens si loin de ta routine, c’est vraiment grisant et enrichissant.

 

 

Ressens-tu un sentiment d’appartenance à un courant artistique, qu’il soit ancien ou contemporain ?

Le grand courant des créatifs actuels qui remercient chaque jour les réseaux sociaux d’être là, car sans ça, on ne saurait même pas qu’ils existent.

 

Qu’est-ce qui fait de toi une artiste ? Le regard des gens sur l’art a beaucoup changé avec le temps. Comment définir sa place dans un monde où l’on se présente artiste comme l’on se présente spécialiste ciné ou musical quand on est blogueur ?

Je pense que la valeur d’un artiste vient de sa capacité à savoir prendre des risques. Être aventureux, tenter des choses qui ne marcheront pas forcément, investir beaucoup de temps et d’argent dans des projets sans savoir si ça sera récompensé. Parce que tout le monde peut dire qu’il est artiste en dessinant sur son petit carnet et en postant le résultat sur Internet, mais réussir à en vivre, ça demande beaucoup plus que ça.

Alors, à mon goût, je n’ose pas encore assez de choses et je ne m’éloigne pas encore assez de ma zone de confort. Je compte bien y remédier, mais pour l’instant je me présente plutôt comme illustratrice que comme artiste.

 

Perception © Førtifem

Perception © Førtifem

Cvlt Nation qui vous fait de la promo c’est un peu une consécration, non ? Je suis sûre que vous avez des admirateurs un peu partout dans le monde, grâce à Internet notamment. Quel est ton ressenti par rapport à tout cela ?

C’est un immense honneur, oui ! On s’est dit : « Bon, ils savent qu’on existe maintenant », ça donne une petite impression de légitimité quand tu apprécies un média et qu’un jour tu apparais dessus. Les admirateurs, si on en a, sont discrets. Mais c’est super motivant quand dans notre boutique en ligne on reçoit une commande d’un pays étranger !

 

Peux-tu m’expliquer ton processus créatif ? 

En général, que ce soit un projet personnel ou une commande, je vais me fixer un thème. Je vais passer un peu de temps à rechercher des textes, des citations, ou des définitions autour de ce thème et ça va me permettre de définir les éléments que je veux faire apparaître ainsi que la structure globale du dessin. À partir de là, je commence un collage, d’images glanées dans des livres et sur Internet, qui me servira de base pour le dessin réel. Ça me permet de voir assez vite si ça me plaît ou pas, si c’est équilibré ou s’il manque quelque chose pour le sens et l’esthétique.

 

Quels sont les outils que tu utilises, les techniques que tu préfères ?

Pour ce qui est des outils, j’utilise surtout des feutres à encre de Chine assez fins, c’est ce qui est le plus pratique pour alterner entre les lignes et les ombrages en points que je mets un peu partout. J’aime aussi beaucoup le crayon de papier et je me mets petit à petit à la plume et au pinceau. S’il y a besoin de couleur, je la rajoute sur ordinateur.

 

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Y a-t-il un dessin de toi que tu préfères ?

C’est toujours le prochain ! Mais en général, ce sont mes dessins au crayon de papier que je préfère, parce que j’y passe plus de temps, donc quand j’en finis un je suis ravie.

 

Finalement, à force de travail, il y a une véritable touche Førtifem qui s’est créée. Mêlant les références occultes à l’univers ésotérique. Qu’est-ce qui t’intéresse dans ce monde-là, y a-t-il une sorte de fascination pour ces codes et ces symboles aux fortes connotations ?

Il y a une réelle fascination pour l’imaginaire et le mystère déployés dans tous les anciens livres qui abordent des thèmes ésotériques, alchimiques ou astrologiques. Toutes ces gravures et ces dessins qui tiennent en quelques éléments assez simples, mais que tu sais chargés d’un sens immense. Ça me paraît une matière plus noble à travailler que pas mal d’autres choses. Et c’est un univers un peu en décalage avec ce qui nous entoure actuellement, c’est plaisant de le réinjecter dans quelque chose de plus moderne, ça crée un paradoxe amusant.

 

Forcément, lorsque l’on regarde vos dessins, on pense immédiatement au tatouage. Vous êtes tous les deux encrés de la tête aux pieds. En 2015, plus les années passent et plus le tatouage prend enfin le statut d’art à part entière. Comment le tatouage est-il lié à votre travail et, peut-être, à votre style de vie ?

Quand on s’est rencontrés, j’avais déjà pas mal de tatouages, mais Adrien n’en avait pas un seul. C’est moi qui lui ai donné l’impulsion qui lui manquait pour se lancer. Ça a sûrement fait du tatouage un élément important de notre relation, on partage beaucoup à ce sujet, on échange nos découvertes d’artistes, nos projets de prochains tatouages. Et on s’imprègne forcément de l’esthétique.

 

La culture du tattoo, ça t’évoque quoi ?

Le tatouage se démocratise de plus en plus vite ces derniers temps, j’imagine que c’est une bonne chose et qu’un jour on arrêtera de me demander si c’est du marqueur ou pas que j’ai sur les mains ! Et qu’on cessera de dire que c’est la « mode ». À part ça, ça m’évoque un milieu d’artisans et de passionnés. Je pense que c’est via cette culture que j’ai rencontré le plus de gens inspirants, lumineux… Il y a dans le tatouage une très belle notion du DIY et de l’indépendance qui m’a beaucoup motivée à avancer.

 

Je sais que tu as commencé à tatouer toi-même, penses-tu à t’orienter vers ça professionnellement ? Est-ce finalement la suite logique à ton travail de dessinatrice ?

Je m’essaie au handpoke, qui est une méthode qui me parle beaucoup, plus que le tatouage à la machine. En gros, j’utilise une aiguille de tatouage sans machine, tout est manuel et le dessin se fait point par point.

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Un des premiers tatouages réalisés par Jessica

J’adore ça, je me sens vraiment bien quand je tatoue. On commence timidement à tatouer nos amis, Adrien avec sa machine et moi avec mes aiguilles. Et on aimerait faire ça de plus en plus régulièrement, jusqu’à faire ça professionnellement oui, mais ça prendra sûrement un peu de temps de trouver le bon équilibre entre illustrations et pratique du tatouage.

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Un des autres tatouages de Jessica, réalisé en handpoke.

Comment se passent les collaborations avec des groupes musicaux ? Avez-vous une totale liberté ? Est-ce uniquement des commandes ou vous arrive-t-il de proposer de travailler pour des artistes que vous aimez ?

Les meilleures collaborations, ce sont celles avec les groupes qui savent pourquoi ils viennent nous voir, savent nous dire ce qu’ils ont envie de transmettre via leur pochette et savent nous faire confiance pour le résultat. La totale liberté c’est souvent un piège quand il est question de commande, d’autant plus en musique quand tu es la vitrine d’un travail musical que tu ne peux pas maîtriser aussi bien que leur auteur. Deux fois sur trois on reviendra vers le groupe avec notre vision de leur musique et ils ne seront pas d’accord avec, parce qu’elle ne correspondra pas exactement avec la leur. Donc autant poser quelques bases au début.

 

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© Førtifem

On a été très honorés de travailler avec Ulver, une première fois, puis ils nous ont recontactés pour une seconde illustration. Il y a quelques autres groupes avec lesquels on aimerait beaucoup travailler, on attend juste le bon moment pour leur demander, en croisant les doigts.

 

D’ailleurs, tu écoutes quoi comme musique ?

En ce moment j’écoute Doja Cat, beaucoup de choses de chez PC Music, Jessica 93 et le dernier Leviathan. J’ai du mal à rester cantonnée dans un style musical, du coup je finis par dire que j’écoute « un peu de tout ». Je sais à quoi je suis sensible et je le cherche dans différents genres musicaux.

 

Votre shop en ligne propose beaucoup de choses différentes, toujours en éditions limitées. Travaillez-vous à leur conception ? Où les produits sont-ils créés ?

On travaille quasiment tout le temps avec des amis. Des sérigraphes comme Olivier Marescaux, l’équipe de Useless Pride et de l’Atelier du Grand Chic, qui sont tous de vraies crèmes. Avec eux, c’est facile d’échanger sur ce qui est réalisable, ce qui serait le plus intéressant ou qui apporterait quelque chose de plus personnel… On est content aussi quand les choses peuvent être fabriquées en France, comme pour les badges notamment.

 

Katemoth © Førtifem

Katemoth © Førtifem

Il y a plus de deux ans maintenant on avait commencé à bosser sur la confection de bougies moulées, c’était tellement complexe qu’on avait laissé tomber, mais il y a au moins une personne par mois qui nous demande où les bougies en sont donc il faut qu’on le fasse réellement.

 

Tu étais Suicide Girl, maintenant tu poses encore pour différent-e-s photographes, quel rapport entretiens-tu avec ton propre corps ? Et tes tatouages, forcément ?

Je me suis lancée en tant que modèle sur SuicideGirls vers mes 19 ans, quand je commençais mes études d’art. Il faut savoir qu’à ses débuts le site était beaucoup plus amateur, la majorité des filles faisaient leurs photos elles-mêmes et choisissaient complètement comment elles voulaient se mettre en scène. C’est surtout ça qui m’a motivée, je me servais de ces photos érotiques pour raconter des histoires. Je passais un temps fou à trouver la tenue, les accessoires, je faisais un petit scénario, je retravaillais les photos moi-même…

C’est ce qui me plaît et me stimule dans la photo, quand ça raconte quelque chose, surtout si c’est un peu perturbant ou étrange. Après… mon corps, je suis relativement à l’aise avec et je trouve que chaque tatouage l’embellit. Je savais depuis le premier tatouage qu’un jour je serais recouverte des pieds à la tête. Mais il me reste encore pas mal de place !

 

Niki de Saint Phalle disait que ses parures fétiches, son « déguisement », n’étaient rien d’autre « que des accessoires de [sa] création, exprimant le désir de faire [d’elle] — même un objet ». Es-tu l’objet de ta propre création ?

Pas un objet, parce que pour moi le tatouage rend juste plus lisible ce qu’on peut avoir à l’intérieur de soi, ça matérialise des pensées, des ressentis, c’est très humain. C’est aussi une façon de s’approprier son corps, son image quand on se regarde dans la glace et qu’on se présente face aux autres. Et puis je suis quelqu’un d’assez timide, qui a du mal à s’exprimer avec des mots, alors m’exprimer à l’aide d’images, sur mon corps, ça me convient très bien. Et ça éloigne les relous.

 

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Certaines œuvres d’art, de musique, de cinéma ou de littérature t’ont-elles particulièrement touchée dans ta vie ? Voire inspirée dans ton travail ?

Je suis tombée sur les illustrations d’Alfons Mucha quand j’étais ado et je pense que c’est un des artistes qui m’a le plus marquée à cet âge où l’on s’empreigne très facilement de tout ce qui nous entoure. Après il y a eu le symbolisme de Gustave Moreau, la folie de Hieronymus Bosch et les gravures de Dürer. Je peux regarder leurs œuvres tous les jours, ça me fascinera toujours autant.

Dans les autres arts, les choses que j’aime avec la même constance ce sont les premiers films de Jean-Luc Godard, le roman Coin-Lockers Babies de Ryu Murakami, le premier album de Monvment.

 

Quels sont tes projets pour l’avenir ?

Trouver une ville à l’étranger où m’épanouir avec Adrien et nos deux chats, en partageant mon temps entre le dessin, le tatouage et les voyages. M’essayer à d’autres procédés artistiques, rester toujours curieuse.

 

Qu’est-ce qu’être une femme de 30 ans au XXIe siècle d’après toi ?

Ne se laisser dicter aucun choix de vie. Être une femme de 30 ans au XXIsiècle, cela doit être exactement la même chose qu’être un homme de 30 ans au XXIsiècle. C’est déjà le plus important.

 


Vous pouvez retrouver le travail de Jessica sur son Tumblr, le site officiel de Førtifem, leur shop en ligne, sur Twitter et sur Facebook.