Avec sa peau diaphane, ses grands yeux bleus pénétrants, des cheveux noirs comme le jais, elle ressemble à une peinture de John Everett Millais. Lascive et mystérieuse, elle paraît souvent partagée entre un esprit tendre et ingénu, et le caractère espiègle d’une femme fatale. Anna Karina, née Hanne Karin Bayer, est surtout connue pour sa moue de flingueuse et ses rôles dans les films de Jean-Luc Godard. Pourtant, la belle Danoise connaît un parcours artistique bien plus riche et surprenant. Retour sur l’avènement d’une icône.

 

En 1957, à tout juste 17 ans, Hanne Karin Bayer quitte le Danemark, son pays natal, pour venir en France. Elle a 10 000 francs en poche et suffisamment d’audace pour partir à la conquête du Tout-Paris. Un jour, alors qu’elle est assise à la terrasse du café les Deux magots à Saint-Germain-des-Près, Catherine Harlé – responsable de la célèbre agence de mannequins du même nom – la remarque et lui propose de poser pour le magazine Jours de France. Ainsi, commence sa carrière en France. Au cours d’une séance photo pour le magazine Elle, Hanne Karin Bayer rencontre Coco Chanel. Séduite par sa beauté énigmatique, cette dernière décide de rebaptiser la timide Danoise du nom d’Anna Karina.

Quelques années plus tard, alors qu’elle joue dans une publicité pour la marque Palmolive, Anna Karina est repérée par un cinéaste emblématique de la Nouvelle Vague, Jean Luc Godard himself. Dans une interview filmée, elle livre ses premières impressions sur celui qui deviendra son amour déchirant : « Un homme bizarre, timide, avec des lunettes noires… Il m’a fait un peu peur ».

 

« C’est triste, la fin. »

Godard veut lui confier un petit rôle dans son prochain film, À bout de souffle, mais le scénario prévoit une scène de nu pour son personnage, ce qu’elle refuse catégoriquement. Envoûté par la jeune-femme et convaincu de son potentiel d’actrice, il reprend contact avec elle quelque temps plus tard pour lui proposer le rôle principal dans un autre de ses films, Le Petit Soldat.

Robert Lebeck Jean-Luc Godard Anna Karina Berlin 1961

Jean-Luc Godard et Anna Karina, Berlin (1961) © Robert Lebeck

Leur idylle ne tarde pas à voir le jour et en 1961, le réalisateur et Anna Karina se marient. Ils vivent trois ans de passion, ponctués par de régulières et très violentes disputes, et finissent par mettre un terme à leur union dévorante.

En 2014, Anna Karina se confiait au magazine So Film :

C’est triste, la fin. Il a gardé la maison de production, Anouchka Films, et j’ai gardé l’appartement, le duplex de la rue Toullier.

En 1987, elle retrouvera avec une vive – et douloureuse – émotion Jean-Luc Godard sur le plateau de l’émission Bains de minuit, présentée par Thierry Ardisson. Les anciens amants ne se sont pas revus depuis plus de vingt ans, et lorsque l’animateur leur demande s’ils sont restés en contact, Godard s’empresse de répondre : « Ah moi, je suis assez dur […] quand la page est tournée, elle est tournée ». Anna Karina, silencieuse, visiblement bouleversée, a du mal à contenir ses larmes.

 

Une femme est plus qu’une femme

Des amours, des mariages et des divorces avec des cinéastes, Anna Karina en connaît plusieurs. En 1968, elle épouse Pierre Fabre, dont elle se sépare en 1974. En 1978, elle s’unit à Daniel Duval. En 1981, elle rencontre Dennis Berry, avec qui elle vit encore aujourd’hui. Anna Karina séduit aussi par son talent d’actrice de nombreux réalisateurs et non des moindres : Jacques Rivette, Agnès Varda, Luchino Visconti, George Cukor, Volker Schlöndorff, Rainer Werner Fassbinder, Raoul Ruiz, Jonathan Demme…

Quelques personnages ont particulièrement marqué sa carrière cinématographique. En 1961, dans Une femme est une femme de Jean-Luc Godard, elle se révèle dans le rôle d’Angela aux côtés de Jean-Paul Belmondo et Jean-Claude Brialy. Le long-métrage, récompensé au Festival de Berlin, raconte l’histoire d’un triangle amoureux mené par une femme et son désir pressant de maternité. « Angela, tu es infâme. – Non, répond-elle, je suis une femme. »

Dans un tout autre genre, Anna Karina se distingue dans l’adaptation du roman de Diderot, La Religieuse par Jaques Rivette. Elle y interprète le personnage de Suzanne, une jeune femme cloîtrée de force dans un couvent par sa famille, et qui subit les sévices physiques et morales de certaines abbesses.

 « On riait tellement avec Serge. On travaillait aussi. » – Anna Karina

C’est avec ces rôles marquants que la sublime et talentueuse comédienne devient peu à peu icône de la Nouvelle vague. Mais elle ne se contente pas d’être une simple actrice, une marionnette qui s’exécute patiemment. Non, elle maîtrise sa voix avec beaucoup de justesse et ne tarde pas à le faire savoir. En 1967, elle rencontre un vif succès avec les chansons Sous le soleil exactement et Roller girl, deux titres extraits d’une comédie musicale composée par Serge Gainsbourg.

 

Muse éternelle

Trente ans plus tard, l’irrésistible Danoise continue à inspirer des auteurs et des romances, comme le chanteur Philippe Katerine qui, en 1999, a composé pour elle l’album Une histoire d’amour. Mais sous le masque de la femme fatale, derrière les grands traits d’eye-liner qui lui servent de peinture de guerre, se cache une écorchée vive. Par-delà les voiles de la célébrité, Anna Karina ressemble à s’y méprendre à un astre jaillissant de l’obscurité.

Pierrot le fou 1965

Jean Paul Belmondo et Anna Karina dans Pierrot le fou, réalisé par Jean Luc Godard (1965)

Si, comme certain-e-s le pensent, l’art est indissociable d’une forme de souffrance, l’icône des sixties ne fait pas exception à la règle avec plusieurs tentatives de suicide. Dans Pierrot le Fou, le héros Ferdinand Griffon demandait à Marianne incarnée par Anna Karina :

– Pourquoi t’as l’air triste ?

– Parce que tu me parles avec des mots et que moi je te regarde avec des sentiments, répond Marianne.

– Avec toi on peut pas avoir de conversations. T’as jamais d’idées, toujours des sentiments.

– Mais c’est pas vrai, y’a des idées dans les sentiments, lui rétorque-t-elle.

À la vie comme à la scène, Anna Karina incarne le charme et la détresse des grandes amoureuses. C’est peut-être ce qui la rend universellement touchante.

 


Image de Une : Anna Karina sur le tournage de Jeux pervers, réalisé par Guy Green (1967)