Le roman Ada ou l’Ardeur tient une place singulière dans l’œuvre de Vladimir Nabokov. Publié en 1969, soit quatorze ans après son célèbre Lolita, il peut facilement donner l’impression d’être une digression continuelle, compliquée et complaisante autour d’une lubie personnelle. Pour autant, cette dissection gourmande de l’amour juvénile n’en est pas moins une œuvre lumineuse sur la résistance de la raison et des sentiments face à l’épreuve du temps.

 

C’est au Montreux Palace, en Suisse, que Nabokov s’était installé à partir de 1961, pour écrire les deux chefs-d’œuvre que sont Feu Pâle et Ada ou l’Ardeur. Par ailleurs, l’univers des grandes demeures, des hôtels et même des maisons-closes, parsème la géographie du roman fleuve de 1969. Turbulent, au langage savant, sur tous les fronts, se corrigeant et s’explorant lui-même, il tente de faire face aux dérives irrésistibles de la vie et à la conservation ardue (Ada, Ardeur, Ardis) et délicate de l’amour. De son œuvre préférée, Nabokov disait : « Ada est probablement l’œuvre pour laquelle j’aimerais qu’on se souvienne de moi. »

 

Des souvenirs qui font des entrechats

Le jeune Van a quatorze ans lorsqu’il commence à nouer des liens amoureux avec sa cousine Ada, dès l’été 1884, dans la demeure familiale d’Ardis. Cette dernière se situe dans quelque contrée aristocratiquement investie par l’« Amérique à la clarté d’un rêve », que l’on décrypte à travers les excroissances fantasmatiques d’un Van Veen oublieux des précisions, préférant pour élaborer son discours les multiples directions empruntées par l’imaginaire adolescent qui est le sien.

Tous les impondérables de la vie humaine sont mis au service de Van Veen, le narrateur imaginaire de cette fiction pleine de charme : l’exploration des souvenirs croisés d’enfance, de jeunesse, de maturité, d’arrivée dans la vieillesse, le deuil, les aléas et impératifs du destin, les rencontres et personnages secondaires tous plus embarrassants les uns que les autres dans cette reconstitution du duo amoureux, les duels… Pourtant, l’affection éprouvée pour la figure de la jeune, sauvage et intelligente Ada est le seul guide que nous possédions dans le monde déployé par une narration cahoteuse.

 

La figure d’Ada

Ada, jadis experte en chrysalides et en traductions, se fait brièvement actrice, et trouve finalement à se marier. Sa jeune sœur Lucette, éprise de Van elle aussi (ou bien simplement jalouse d’Ada-et-Van), tente de déchiffrer le mystère de ce duo insolite et charnel. Van, philosophe psychiatre anciennement acrobate et adepte de quelques maisons de plaisirs sophistiqués, s’acharne quant à lui à comprendre les démences de ce monde à part qu’il nomme « Terra » (et « anti-Terra »).

Brunette Girl, par Malcolm T. Liepke (1953), couverture de l'édition portugaise d'Ada ou l'Ardeur

Brunette Girl, par Malcolm T. Liepke (1953), illustration choisie pour la couverture de l’édition portugaise d’Ada ou l’Ardeur

Dans le roman, ce trio est un navire qui doit faire face aux tempêtes que pourraient être la découverte de la relation incestueuse d’Ada et Van, l’afflux des rivaux et personnages trop curieux pour être noblement cités, les duels de Van, l’affadissement du désir sous l’influence du temps. Malgré tout, Ada est bien la seule à tenir entre les turbulences narratives.

 

Réécrire le récit en continu

Cette narration, fourmillant de mots tirés d’une encyclopédie à la fois personnelle et universelle, alternant entre le français, l’anglais, l’allemand et le russe, sans cesse réexpliqués et corrigés, en fait une chronique familiale constamment révisée et rediscutée par le couple Ada-Van. Il s’agit du seul centre autour duquel la narration oscille indifféremment, et parfois dans une même phrase entre les différents plans et niveaux de lecture : entre chronique, dialogue et thèse passionnée d’une description d’un monde à la fois réaliste et imaginaire.

Car les souvenirs d’Ardis et de ses environs, c’est bien ce qui réunit Ada et Van tout le long de ces mémoires que le narrateur dit rédiger à la fin de sa vie. Ada elle-même y participe, ajoutant par-ci par-là ses corrections et commentaires tendres. Le dialogue intellectuel et intime nourri par Nabokov met en scène deux bêtes de discours, amoureux du verbe comme une preuve de la vie qui leur échappe, se disputant le titre du meilleur amant, du meilleur résistant face aux forces des conventions et de la vie mortelle.

Si les deux parents sont trop cultivés pour prétendre apporter une réponse simple au long cheminement à travers leur mémoire des événements, ils ne se privent jamais de disserter sur leurs implications et la légitimité de leurs évocations au sein de cette chronique. Ce qui compte, encore une fois, c’est l’ardeur du désir et de son maintien : désir de vie, soif de reconnaissance de soi à travers l’autre.

 

Histoire familiale : chronique d’une extinction

L'arbre généalogique des

L’arbre généalogique d’Ada ou l’Ardeur

De fait, il serait bien contrariant de rendre un hommage honnête à cette œuvre polysémique et kaléidoscopique sans emprunter à l’inévitable tentative de reconstruire un monde qui ne pourrait jamais se maintenir autrement qu’en feintant : celui d’une aristocratie russe émigrée en plein déclin.

Seul reste ainsi l’arbre généalogique de la famille, qui s’éteint avec les derniers Veen : des deux cousins Dementiï (Démon) et Daniel Veen nés en 1838 et mariés respectivement à Aqua et Marina Dourmanov, résultèrent d’un côté le jeune Ivan (Van) Veen en 1870 et de l’autre, Adelaida (Ada) en 1872 ainsi que Lucinda (Lucette) en 1876. À la fin de leur vie respective, aucun n’aura eu d’enfants, c’est la fin des Veen. Autrement dit, la fin d’un monde.

 

Tenter d’échapper à la fatalité

Dans ce contexte, l’amour « incestueux » – terme largement répandu autour du sulfureux Lolita – entre les deux cousins Ada et Van n’est ici signe d’autre chose que d’une tentative désespérée d’échapper ensemble, avec un bout de soi arraché à l’autre, à la consanguinité.

Lolita, réalisé par Stanley Kubrick (1962)

Lolita, réalisé par Stanley Kubrick (1962)

Cette tentative se fait par l’écriture et la fixation de la mémoire d’un amour illégitime aux yeux de l’aristocratie, mais ô combien plus légitime à l’aune de leur existence qui, de toute façon, aurait été solitaire. Elle aurait été à l’image de leurs parents, de leurs grands-parents, de leurs arrière-grands-parents. Dans Ada ou l’ardeur, Nabokov fait le tableau d’une résilience inconsciente à l’égard de vieux schémas sans lendemain. Schémas qu’il détruit, par la réécriture constante de sa trame narrative, des souvenirs de ses personnages. Il y a quelque chose des Rougon-Macquart de Zola, quelque chose de l’héritage, qui devait bien un jour ou l’autre céder la place à un autre ordre.

 


Image de Une : Vladimir Nabokov écrivant dans sa voiture, LIFE Magazine ©