Françoise Dorléac aurait voulu être nonne, puis danseuse. En quête dabsolu, elle deviendra comédienne, comme sa sœur Catherine Deneuve. Hélas, elle natteindra jamais le firmament. L’histoire dune étoile qui sest éteinte à l’âge de vingt-cinq ans, et na pourtant jamais cessé de briller.

 

Dans sa trop courte vie, Françoise Dorléac a toujours fait preuve d’une grande détermination. Entrée à quinze ans au Conservatoire d’art dramatique, elle débute en tant que comédienne trois ans plus tard dans Gigi, l’adaptation théâtrale du roman éponyme de Colette. En 1964, sa carrière prend véritablement son envol grâce au film Lhomme de Rio, de Philippe de Broca, dans lequel elle partage l’affiche avec Jean-Paul Belmondo. Très vite, Françoise enchaîne avec le tournage de La Peau douce de François Truffaut, où elle interprète sans doute l’un de ses meilleurs rôles, celui de Nicole, une hôtesse de l’air qui vit une brève passion adultère avec un bourgeois bien rangé. En 1967, elle enchante le public avec sa sœur Catherine dans le film culte Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy. Une année aussi glorieuse que funeste, ce film sera pour elle l’un des derniers.  

Derrière sa notoriété grandissante, en dehors des plateaux de cinéma, se cache une terrible souffrance. Françoise Dorléac est une jeune femme inquiète et tourmentée qui ressent le besoin d’être constamment rassurée. Mais au grand dam de celle-ci, rien ni personne ne réussit à l’apaiser. « J’étais grande, trop maigre, mes cheveux étaient carotte, j’avais des taches de rousseur plein la figure… et Catherine était si belle ! »

Catherine Deneuve, Francoise Dorleac

Catherine Deneuve et Françoise Dorléac sur le tournage des Demoiselles de Rochefort, réalisé par Jacques Demy (1967)

Dans son livre Elle s’appelait Françoise, écrit en hommage à sa soeur, Catherine Deneuve évoque la tourmente de son aînée. Plus qu’un simple complexe, son physique est pour elle une angoisse profonde, une véritable obsession : « Je l’ai vue renoncer à une soirée au dernier moment, en gémissant : “Je ne peux pas me montrer avec cette tête, je ne sortirai pas. Je suis affreuse”. Je l’ai même vue s’évanouir dans la salle de bain, brisée par l’angoisse… ». Elle décrit sa sœur comme une  « tragédienne, portée vers des situations et sentiments extrêmes », pour qui le moindre embarras prend des proportions démesurées. Une jeune femme terrifiée à l’idée d’être morte vive, qui trouve dans la violence le sentiment fugace d’exister. Malgré son extravagance, une très grande véhémence qu’elle peine à canaliser, la jeune comédienne séduit comme les facettes irrégulières d’un diamant brut. Libre, drôle, naturelle, elle ne cherche pas plus à choquer qu’à convaincre. Simplement, elle désire être en embrassant les failles autant que les forces de son caractère insatiable. Son tempérament éminemment complexe fascine. Ses parents la considèrent comme «le phénomène de la famille » et dans une interview au magazine Madame Figaro, en 1989, Catherine Deneuve racontait :

C’était une personne un peu extravagante, qui pouvait danser des nuits entières sans jamais boire, ni fumer, mais aussi parfois un peu désespérée. François Truffaut lui disait souvent qu’elle devait être patiente, que sa personnalité forte contrastait avec son physique fragile et romantique, mais qu’elle trouverait avec la trentaine les vrais contacts avec le grand public. Il lui adressait ses lettres au nom de Framboise Dorléac pour être certain qu’elle les lirait en souriant.

Françoise Dorléac et François Truffaut La peau douce 1964 Photo par Raymond Cauchetier

Françoise Dorléac et François Truffaut sur le tournage de La peau douce (1964) Photo par Raymond Cauchetier

Françoise Dorléac et François Truffaut eurent une brève aventure sur le tournage de La Peau Douce, ils restèrent très amis par la suite. Avant cela, elle vécut un amour de jeunesse avec l’acteur Jean-Pierre Cassel, rencontré à l’Epi club de Montparnasse, où Catherine Deneuve fit, quant à elle, la connaissance de Roger Vadim. Finalement, le grand amour de Françoise, c’est peut-être sa sœur Catherine. « À nous deux, nous ferions une femme formidable », disait Deneuve sur le tournage des Demoiselles de Rochefort. Depuis toujours, elles sont complémentaires, fusionnelles et très différentes – la belle blonde étant bien plus discrète et introvertie. Le décès de son aînée bouleversera à jamais l’existence de cette dernière.

La perte de Françoise, c’est la déchirure la plus importante de ma vie. […] Ce qui me manque, vous voyez, c’est cette complicité sur laquelle on ne se pose aucune question, qui ne suscite aucun doute. […] C’est un trésor que je n’ai jamais retrouvé.

Catherine Deneuve est sans aucun doute celle qui décrivait avec le plus de justesse, sa soeur, cette moitié d’elle-même. Elle expliquait que « pour tous ceux qui l’ont connue, Françoise Dorléac représentait davantage une personne comme on en rencontre peu dans son existence, une jeune femme incomparable que son charme, sa féminité, et son intelligence, sa grâce et son incroyable force morale, rendaient inoubliable à quiconque avait parlé une heure avec elle. Personnalité forte, éventuellement autoritaire, contrastant avec un physique fragile et romantique de type algue marine ou lévrier, Françoise Dorléac actrice selon moi insuffisamment appréciée, aurait certainement trouvé avec la trentaine le vrai contact avec le grand public, qui l’aurait alors adorée comme l’ont adoré tous ceux qui ont eu la chance de travailler avec elle ».

Françoise Dorléac et Catherine Deneuve, photographiées par Larry Shaw (1965)

Françoise Dorléac et Catherine Deneuve, photographiées par Larry Shaw (1965)

Le 26 juin 1967, Françoise Dorléac doit se rendre à Londres pour assister à la projection des Demoiselles de Rochefort. Sur une route pluvieuse, peu avant son arrivée à l’aéroport de Nice, elle est victime d’un très grave accident de voiture et décède sur le coup.

Françoise, elle est vraiment partie comme une promesse, une promesse à qui l’on n’a pas laissé le temps de s’accomplir. – Catherine Deneuve 

Dans le regard méfiant de Catherine, son sourire teinté de mélancolie, on y devine l’absence. Très souvent, elle semble habitée par le manque et la douleur, causée par l’arrachement d’une moitié de son être. Car dans la vie comme dans le coeur du public, le destin l’a privée de sa soeur jumelle, sa Demoiselle de Rochefort. Pourtant, c’est grâce à elle et dans les plus infimes détails que l’on peut encore avoir la sensation de retrouver celle que l’on surnommait Framboise.